Lundi 30 mai

“Si vous ne devez retenir qu’une seule chose…”

Les cinquièmes Gardevoir se dressent sur leurs chaises. Je n’utilise presque jamais cette amorce. Trois fois dans l’année, environ. Alors oui, ça fait plus d’une chose, mais quand tu es prof, tu as le droit à un peu plus de phrases définitives que le commun des mortels, c’est l’un de nos supers pouvoirs.

“… c’est d’accepter de vous tromper. Je remercie vraiment ceux qui participent à la correction de ce devoir. Mais il n’y a quasiment que les élèves qui l’ont réussie. J’ai besoin de ceux qui se sont trompés.
– Mais alors on va savoir qui n’a pas eu de bonnes notes.
– Et donc ?
– Ben, c’est…
– Grave ?”

Petit silence. Et puis Henri lève la main. Ce qui est en soi un miracle un petit peu moins important que l’ouverture en deux de la Mer Rouge. Henri en lève pas la main. Ne se met pas en groupe, ne fait pas ses devoirs, à moins que je reste assis près de lui ou, dans mes jours d’impatience, que je le menace d’écartèlement.

“Je comprends pas ce qu’on fait.
– Bon. À quel moment vous vous êtes senti perdu ?
– Au début.”

Ça commence toujours comme ça. Alors, sans me soucier de ceux qui ont déjà compris, ceux qui sont en avance, sans individualiser du tout, je réexplique, juste à Henri. En cherchant les autres du regard. J’aimerais qu’ils comprennent ce que j’attends d’eux. Ceux qui ont pigé.

Et ils comprennent. Au fur et à mesure de mon explication, ils interviennent.

“Tu vois, Henri, l’auxiliaire, c’est celui qui aide. Genre ma mère elle est auxiliaire de vie. Sauf qu’en français, l’auxiliaire il aide le participe passé, donc il est jamais très loin.
– L’auxiliaire, moi, je l’entoure tout de suite, t’as essayé de l’entourer ?”

C’est un rebours sérieux de ce qui est habituellement recommandé. Ne pas singulariser un môme qui ne réussit pas. Mais juste une fois – et pour le coup, une unique fois dans l’année – compter sur la gentillesse de ces mômes. Les faire porter l’un des leurs. Fonctionner comme un grand corps, qui tente de s’articuler autour de ses membres les plus délicats.

Ça dure environ cinq minutes. Chacun y va de son explication pour Henri. Pour Fadwa, pour Solal. Pendant cinq minutes, juste, chacun échange comme il peut, son savoir. Anarchiquement, mais avec bonté.

C’est important, aussi.

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