Mardi 31 mai

“Monsieur, vous mangez à la cantine, aujourd’hui ? Il y a hamburger frites ! J’ai un copain qui m’a dit que le végétarien est super bon !”
Lelio est resté dans ma salle pour m’aider à ranger les ordinateurs portables que la cinquième Vulcanion a utilisés durant cette heure. Je lui souris.
“Ah ben je vais être obligé, si c’est hamburger frites.
– Je suis content alors. Bon appétit monsieur !”
Je me retrouve seul, dans ma petite salle très propre. La belle voix grave de T. me résonne à nouveau aux oreilles : “Tu vis peut-être juste une année scandaleusement normale.”
Et à nouveau, quelque chose bouge désagréablement en moi. Une pièce du puzzle que je mets en place en forçant juste un peu. Elle rentre mais mon intuition me souffle qu’elle ne doit pas être là. À la récréation, juste avant, avec J-M, nous avons parlé de nos expériences de professeurs en Essonne. “Ce que nous vivons n’est pas normal.”, c’est aussi T. qui me l’avait dit. Et il avait raison.
Est-ce cela, donc, la normalité ? Ranger sereinement des ordinateurs avec un gentil élève qui donne de son temps pour vous parler du menu de la cantine ? Pourquoi, alors, cette pièce, qui ne rentre pas ? Pourquoi, alors, cette très légère culpabilité, de ne pas tout à fait se sentir à sa place ?
J’ai sans doute déjà la réponse. Bien sûr que non, je n’aurai jamais l’impression d’être arrivé à destination. Bien sûr que je passerai mon temps à me demander si je suis au bon endroit. Bien sûr que j’aurai chaque année l’impression que c’est la première année. Lelio est d’une immense gentillesse et m’a proposé quelque chose de doux et de serein. Que je ne suis pas encore près à accueillir. Peut-être l’année prochaine. Où l’année d’après. Qui sait. En attendant, j’ai, étrangement, encore besoin de cette instabilité.
“And if it is my time to go,
I’ll give them one hell of a show.”
On écoute rarement en vain, et ces deux vers d’Anna and the Apocalypse sont parfaitement raccord avec mon état d’esprit du moment.
Il y a encore à brûler. À explorer.
C’est épuisant, mais je ne veux pas encore m’arrêter.