Jeudi 16 juin

Encore une fois, c’est Monsieur Vivi qui me sauve. Malgré les centaines de kilomètres qui nous séparent, malgré le fait qu’on n’ait pas parlé depuis mille ans.

Les cinquièmes, tous les cinquièmes dans leur ensemble du collège Hoshido, se sont mal comportés pendant la projection d’un documentaire censée conclure un projet d’année. Pire : ils se sont dans leur ensemble ouvertement foutus de la gueule de la documentariste venue spécialement pour répondre à leurs questions.

Donc en cette dernière heure de cours, nous devons leur faire réfléchir au respect. Pour énormément de raisons, cette situation m’est délicate.

Et donc le souvenir de Monsieur Vivi se rappelle à moi. Son exigence de toujours, toujours donner du sens, du vrai sens, à tout ce que l’on fait aux élèves. C’est l’incompressible qu’on leur doit.

Alors, juste, je parle. Je parle en taillant mes mots avec soin. Moi qui suis souvent dans le flottement, l’approximation, qui commence puis me corrige, je tente de me faire d’une précision d’orfèvre. De leur expliquer le sens du collectif. De la réparation, suite à une transgression. Du fait d’assumer. Quelque chose en moins parvient à trouver le lexique qui, trop souvent, m’échappe. Et puis je dispose de l’aide de V., l’AESH. Parce qu’elle les voit depuis une autre perspective, depuis la chaise sur laquelle elle est assise. Elle leur explique ce qu’elle perçoit d’eux, depuis le début de l’année. Leurs grandeurs et leurs petites lâchetés.

“On vous voit.”

Ce n’est pas un avertissement, pas une sanction. Juste un fait. On les voit quand ils sont beaux, les jours où ils essayent, se cassent la gueule, recommencent, s’entraident. Et on les voit quand, comme aujourd’hui, ils sont veules et laids. C’est ça, leur apprendre, qu’on soit AESH, prof ou n’importe quel autre personnel d’éducation : les regarder dans toute leur complexité et toujours leur apprendre.

Je ne le leur dis pas comme ça, bien sûr. Et à la fin de mon laïus, j’ignore si ce que j’ai dit à porté. Qu’importe. J’ai fait, en cet instant, ce qui me semblait juste : sans peur ni colère.

“Un prof, ça doit incarner des valeurs, dans son enseignement.” me disait aussi Monsieur Vivi. Je ne partageais pas totalement cet avis. Ce soir si.

Je sors de cette journée, de cette sale après-midi épuisé. Je me sens poisseux, la chaleur n’est pas seule en cause.

C’est J-M, que je reconduis en voiture, qui me sauve.

“C’est tellement beau, notre métier.”

Le pire, c’est qu’il a raison.

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