Mercredi 30 novembre

“Je suis têtu, je ne vous lâcherai pas.”
Les cinquièmes me regardent, dubitatifs. Les cinquièmes n’ont pas réussi, pour beaucoup, à trouver où se trouvaient les noms, les verbes et les adjectifs dans la phrase que j’ai écrite au tableau. Les cinquièmes, comme tellement de cinquièmes avant eux, sont dans les marécages de la grammaire. Ce tango, ils l’ont déjà dansé et le danseront. Jusqu’au bac : natures-fonctions-phrases complexes. Ce tango, il faut le répéter. Et puis l’abandonner. Parce que le programme est chargé, parce que le reste de l’année. Les chapitres à faire défiler. Tous les ans, ou presque, je lâche.
Je ne sais pas pourquoi cette année est celle de trop
“Je m’en fiche si on reste dessus. On ne s’arrêtera que lorsque tout le monde comprendra ce que sont des noms, des verbes, des adjectifs, des adverbes, et que ce sera un réflexe.
– Toute l’année ?
– Si c’est nécessaire.
– On va s’ennuyer !
– Ça c’est mon travail, de faire en sorte que non.”
Pure bravade. Je n’ai pas le début de la queue d’une idée de comment je vais m’y prendre. En quinze ans, j’ai exploré un nombre de méthodes assez considérable. Malgré cela, je ne parviens toujours pas à leur faire comprendre le délicat mécanisme qui unit les mots dans une phrase. Pourquoi chaque terme a son langage, son son, ses codes. Et visiblement, je ne suis pas le seul.
Pas cette année. Je ne veux pas, cette fois-ci, continuer en laissant derrière moi des évaluations médiocres et un savoir qui se sera évanoui dans deux semaines. Je rajuste mes lunettes dans un mouvement piqué à la sorcière Bayonetta, en beaucoup moins classe.
“C’est important. Pour vous et pour moi. Alors je vais vous réexpliquer, jusqu’à ce que vous compreniez, et on va s’entraîner.”
Il m’a fallu plusieurs décennie pour comprendre comment ça marchait, le langage. Et j’ai été heureux, vraiment heureux, quand, j’ai pigé. Ce n’était pas un délire de prof de français. C’était une sensation de liberté immense. Ces ailes-là, je veux qu’ils puissent les déployer.
Au boulot.