Vendredi 31 mars

Aujourd’hui, avait lieu le procès de Renart, en sixième. Même que d’autres élèves sont venus voir.

Les mômes se sont donnés.

Et comme à chaque fois qu’ils franchissent une épreuve, les sixièmes ont tant tapé dans leurs forces que dans leurs faiblesses. Aya, était une diva insupportable avec un costume, un maquillage et un jeu de comédienne parfait. Johan ne cessait d’intervenir, ce qui était tout à fait raccord avec sa position de fils d’Ysengrin, désireux de défendre son père. Valère avait oublié sa feuille… Alors il a improvisé tout son rôle de Renart avec un sens de la répartie hallucinant.

C’est ça qui est chouette, cette année. Malgré la distance, malgré les menaces de fermeture. Ces mômes qui sont peu. On a le temps d’aller les voir et de leur donner confiance, dans ce qu’ils ont de bon. Et aussi dans ce qui nous exaspère en eux.

J’ai espoir que ça les rende forts.

Jeudi 30 mars

Je ressors des derniers cours de cinquième avec les batteries quasi à plat. Rédaction longue sur le genre médiéval. Un début, un milieu, une fin. Un contexte cohérent, au moins trois personnages, et de la chevalerie à plein tubes.

En fait, qu’il s’agisse de fine amor ou de quoi que ce soit d’autre, je m’en moque. Le but, avec ces cinquièmes, est qu’il ne fasse pas ça pour s’en débarrasser. Comme à chaque fois avec eux, à peine ai-je lancé l’activité que j’entends un “j’ai fini !”

“Mais… Ça n’est pas une histoire, ça, Gremio.
– Ben si.
– Non. Il y a trois phrases, elles sont incompréhensibles.
– Ouais non mais c’est bon, j’ai fini, c’est pas grave si j’ai 2/20, hein, c’est trop long !”

La feuille sur laquelle il a griffonné est très moche. Des lettres qui forment à peine des mots s’entrechoquent. Je réprime mon envie de chiffonner le machin et plisse les yeux.

“Votre héros est un cuisinier ?
– Ouais, pourquoi ?
– C’est intéressant, ça, pourquoi cette profession ?
– Bah (ils disent tout le temps bah, quand je les exaspère) je sais pas.
– Pourtant vous dites que son père est un seigneur. Il ne devrait pas avoir cette position.
– Mais je m’en f…
– Non non, c’est intéressant ! Comment est-ce qu’il est arrivé là ? Ça pourrait être ça, votre histoire !”

Toute l’heure, intégralement, se passe ainsi. Trouver dans chaque chaos de sylo bic un fil à tirer, pour leur montrer que ce qu’ils ont écrit suscite de l’intérêt. Défroisser, fibre à fibre, le papier, de chaque môme ou presque, individuellement.

“C’est très intéressant, ce personnage de vieille femme, là.
– Non, mais c’était juste pour rire…
– Elle pourrait être une alliée de l’héroïne.”

Une heure à plonger dans des imaginations encore chancelantes. Une heure à leur montrer que leurs mots valent la peine d’être retranscrits.

C’est crevant.

Mercredi 29 mars

Je n’ai connu Olivier que dans le club de jeu de rôles. Un gamin futé, capable tout à la fois de provoquer un chaos pas possible parmi les joueurs, et, l’instant suivant, de proposer des idées géniales. Un môme drôle et sarcastique, qui avait commencé à lire Lovecraft, alors qu’il n’aimait pas du tout la lecture.

Olivier a été viré par conseil de discipline. Agression d’une collègue.

Je n’arrive pas, comme souvent à compléter l’équation. Je me déteste d’avoir en tête le répugnant “mais il était si sympathique.” Je suis abattu de n’avoir entraperçu qu’un minuscule fragment de ce môme.

Une histoire qui s’évapore, dans un nuage de suie.

Mardi 28 mars

Vendredi, les sixièmes mettront en scène le procès de Renart.

Ça a été toute une aventure. Chaque élève joue le rôle d’un animal, accusé, témoin, avocat… qu’il a crée à partir du bouquin. Des affiches ont été dressées, le déroulement minuté…

Et C., l’une des AESH, viendra y assister. Parce que C. a aidé deux élèves ULIS en inclusion à préparer leur texte. Elle a travaillé de concert avec Anita, qui joue la juge Fière la lionne, pour que les deux élèves en question puissent participer au même niveau que tous les autres.

E., la prof d’Histoire-Géo de la classe, viendra aussi. Parce qu’elle leur en apprend beaucoup, en EMC, sur la justice, la façon dont circule la parole… Et peut-être aussi B. et A., les deux agentes d’entretien qui ramassent souvent mes affiches qui se cassent la gueule (maudite patafix) et aimeraient bien constater leur utilité.

Cette activité, si elle fonctionne, aura été le boulot des élèves et de tous ces adultes, plus quelques autres. Le procès “il faut un village pour élever un enfant” m’a toujours paru suspect.

Mais j’aime bien qu’un procès fictif ait réuni tous ces gens. Et que tout le monde ait appris.

Lundi 27 mars

Les cinquièmes se détestent. Je ne comprends pas totalement pourquoi, mais dans cette classe, c’est la guerre de chacun contre tous. Ils se piquent leurs affaires, se moquent, se vannent méchamment. Les deux seuls à ne pas s’embrouiller sont Judy et Luis, qui sortent ensemble, mais n’osent pas le montrer histoire de ne pas être vannés (spoiler : tout le monde est au courant).

Aujourd’hui, début de travail d’écriture longue. Sujet : l’univers médiéval. Ils doivent les uns et les autres raconter le parcours d’un personnage qu’ils ont crée : chevalier, herboriste, troubadour ou musicienne… Je leur ai permis de se placer où ils le souhaitaient dans la classe : l’espace dont je dispose permet qu’ils se tournent tous le dos ou presque.

“Hé Jodah ! Il s’appelle comment ton héros ?
– Pourquoi ?
– Je vais le tuer dans mon histoire.”

On a tout essayé et C., leur géniale prof principale, est découragée. Cette cinquième devient “la classe compliquée”. Ils semblent vouloir s’approprier ce titre, cette gloire, celle de classe désagréable, qui refuse de montrer ses côtés lumineux aux adultes.

Et en plus leurs histoires sont nulles.

Et ils le savent très bien. “Non mais aller, ça saoule. Mettez-moi un zéro tout de suite, ce sera fait.”

Les cinquièmes ont envie que ça se passe mal. Alors respirer. Aller les voir, les uns après les autres – ils sont peux, c’est possible – et aller tirer le tout petit fil coloré qui ressort de leur phrase de cinq lignes sans ponctuation qui constitue, selon eux, l’intégralité de leur rédaction.

“Pourquoi vous parlez d’un château à Marseille ?
– Bah je sais pas, j’y vais en vacances.
– Vous savez qu’il y avait souvent des épidémies de peste, là-bas, au Moyen-Age. Avec des pustules qui explosaient des furoncles… (toujours en faire trop).
– Ahah, dégueulasse !
– Il pourrait y avoir une épidémie de peste.
– Pour de vrai ?
– Ben oui, c’est super original, comme idée, que ça se passe à Marseille, autant en profiter !”

Demander à celui-ci pourquoi il a évoqué un métier à tisser, à celle-là pourquoi elle parle d’un combat à la lance plutôt qu’à l’épée…

Et en engueuler deux comme du poisson pourri parce qu’ils se sont vannés une fois de trop.

“Mais vous dites qu’on a de bonnes idées et après vous nous grondez !
– Ça n’empêche pas.
– On travaille, pourquoi vous nous laissez pas rigoler un peu.
– Parce que ça n’est pas rigolo, parce que vous valez mieux que ça.”

Ils lèvent les yeux au ciel, ils ne veulent pas comprendre. Qu’importe. Continuer à y croire pour eux jusqu’à ce qu’ils y croient enfin.

Dimanche 26 mars

Et le dimanche, on s’évade !

Et quand Postmodern Jukebox s’attaque à une chanson entendue et réentendue… Ça fonctionne !

Samedi 25 mars

Sol arrive souvent en classe les mains toutes sales. Il a une culture délirante concernant le rock des années 70, des parents injoignables et une sacrée plume.

Par contre, aujourd’hui encore, pas de stylo.

“Monsieur… Je peux pas écrire…
– Quelqu’un peut prêter un stylo à Sol ?
– Moi j’ai juste un stylo plume.
– Moi j’en ai un vert fluo. Ça va vert fluo, monsieur ?”

C’est le problème avec les sixièmes. La moindre demande se transforme en un chaos pas croyable, on se croirait à l’assemblée nationale. En désespoir de cause, je fouille dans mon cartable et en retire un stylo noir à mine rétractable. Sol le récupère et commence à écrire son texte.

Fin du cours, il vient de me le rendre.

“Vous allez faire comment, le reste de la journée ?
– Bah je sais pas.
– … Gardez-le et ramenez-le moi demain.”

Je n’arrive toujours pas à mémoriser mon emploi du temps. Le lendemain, je n’ai pas les sixièmes. Ça n’empêche pas des doigts tout noircis de frapper à la porte de la salle des personnels.

“Monsieur, je vous ramène votre stylo.”

Stylo désormais orné d’un tout petit autocollant Kiss.

“C’est pour vous remercier. J’écris super bien avec.
– Sol…
– Oui ?
– Vous voulez le garder, le stylo ?
– Je peux ?”

Il s’éloigne dans le couloir, l’air pas particulièrement heureux, mais en se retournant deux ou trois fois pour me faire coucou. L’une des mille petites énigmes du bahut.

Vendredi 24 mars

“Monsieur, la CPE elle nous a dit de venir vous voir et de nous excuser.”

D’énormes larmes roulent dans les yeux des deux sixièmes qui sont venus m’interrompre dans ma consommation quotidienne de Ricoré à la récréation (arrêtez de rigoler, je tente de diminuer le café… J’ai dit arrêtez de rigoler !)

“Allons bon. Que se passe-t-il ?
– On… On s’est… hic… on s’est enfermées dans les toilettes.
– Ah ?
– Et… Et on a renversé du savon par terre et on l’a étalééééééé.”

Grandes eaux. Et là, j’ai approximativement quatre secondes pour savoir comment réagir devant ces deux gamines dont je suis le professeur principal. Et je n’ai pas la moindre idée de la réaction à adopter devant cette affaire de salon étalé par terre par pure malveillance.

Je bafouille un truc absolument nul sur le fait d’agir sur un coup de tête, qu’il faut tenter de se tirer vers le haut, pas vers le bas, mais qu’elles apprennent ce que ça veut dire d’assumer ses erreurs et que ça s’est bien. Je me consume de honte devant l’inanité de la réplique.

Des situations comme ça, il y en a dix par jours quand on est prof. On ne gère pas que du sublime ou de l’effroyable. Parfois, de l’incongru. Des scènes improbables dont il nous manque les tenants et les aboutissants, voir même une partie essentielle. Des scènes peut-être anodines, peut-être essentielles sur lesquelles il faut réagir au quart de tour. Une vraie descente de piste noire.

Jeudi 23 mars

Un troisième constat de “service non fait” dans ma boîte mail.

Une troisième tentative d’être un petit grain de sable dans la grande machine.

Grève.

Mercredi 22 mars

Je déteste, je déteste la théorie du mal nécessaire. Dit comme ça, ça fait classe. Mais au quotidien, ça me fait surtout passer pour un type doté de sensiblerie, qui traite ses élèves comme s’ils étaient constitués de cristal, d’ego masculin, ou de toute autre matière hyper fragile.

Ça n’est pas mon intention, pourtant. Juste une conviction que, pour former des mômes adaptés, il n’est pas nécessaire de les faire souffrir. “C’est bien, ils s’endurcissent.” ai-je souvent entendu lorsqu’ils y a des engueulades, des lâchetés, des bagarres. Oui. Et ils apprennent à faire preuve de moins d’empathie. À fermer les yeux devant de petites injustices et de petites souffrances. Alors je tente d’intervenir. Pas pour minimiser ou consoler, forcément. Mais pour mettre des mots. Tenter de les faire réfléchir à ce qui les pousse à agir comme ça et pas autrement.

Et c’est compliqué.

Compliqué de ne pas donner trop d’importances à ce que l’on appelle, dans mon collège “des histoires”. Des trucs de mômes, quoi. Mais ces “histoires” sont comme le reste de chaque bahut : un modèle réduit des interactions qu’ils auront plus tard, en tant qu’adultes, ces élèves. Et je me trouve face à une aporie : ne pas intervenir à tort et à travers, parce que ce serait inefficace, ne pas laisser passer des comportements où, déjà, on sent l’indifférence, l’égoïsme ou la colère se mettre en place.

Je suppose que des parents doivent bien rigoler en lisant ça. Ils doivent faire face aux même dilemmes quand ils choisissent l’éducation de leur môme. Mais je ne parviens pas à prendre une décision sereine : leur laisser prendre les codes d’un monde fracassé pour qu’ils s’y fondent, ou donner à une poignée de gosses, l’envie de le changer, au risque qu’ils se brisent en le faisant ?

Moi je voulais juste leur faire lire des beaux textes.