Mardi 21 mars

Au collège d’Alrest, les sixièmes ont terminé leur bingo littéraire. Ils ont lu trente livres de catégories différentes et les ont présentés à la classe. Ils rient en entrant en cours. Reçoivent des lettres de leur copine qui est partie le mois dernier, qui est les regrette mais leur dit de garder le moral.

“On peut lui répondre, comme travail d’écriture, si vous le permettez monsieur ?”

Au collège d’Alrest, une collègue a été agressée par des quatrièmes. Ils s’en défendent. Et sans doute un avocat sera-t-il présent au conseil de discipline à venir. La salle des profs erre entre révolte, découragement et frustration.

Au collège d’Alrest, on a volé des trucs dans ma classe.

Au collège d’Alrest, mes élèves ont opté pour une mise en scène du Cid années 30 et connaissent la moitié de leur texte.

Le problème, quand tu es prof, c’est qu’il faut que ton cœur soit assez grand pour tout ça.

Lundi 20 mars

Deux demi-groupes de sixièmes. C’est ainsi le lundi. Ça permet de travailler de façon plus précise, plus individualisée. En ce moment, nous préparons le procès de Renart chez chacun. Tous les élèves ont un rôle, des tâches à faire, de l’écrit, de l’oral. Un petit marathon.

Et c’est le jour et la nuit.

Dans le premier groupe, un ratage total. Les mômes soupirent, papotent, et je dois presque littéralement leur rester sur le dos pour qu’ils pondent une demi-ligne. Si je criais encore, je serais aphone à la fin d’une de ces heures.

Dans le deuxième, la joie absolue. Ça s’entraide, ça propose des idées, et ça rigole gentiment. Rien à voir avec le niveau ou la mixité. Les deux groupes sont semblables. Juste une question d’ajustement. Comme un costume taillé sur mesure qui n’irait pas à tout le monde.

Oui, c’est frustrant. Mais c’est aussi rassurant ; nos échecs ne nous appartiennent pas totalement. Il reste toujours cette part d’insaisissable. Le mélange ne prend pas et c’est incompréhensible.

On retentera. Toujours.

Samedi 18 mars

Il y a trois ans, le confinement. Trois ans qu’Ilyana venait me voir, l’air perplexe : “qu’est-ce qu’il va se passer ?” et que je ne trouvais rien, absolument rien à répondre. Trois ans que je courais partout dans le collège à la recherche de bouquins à distribuer aux élèves. Trois ans qu’une partie de moi qui me faisait vaguement culpabiliser se sentait quand même un peu excitée. Trois ans.

Un monde me sépare de ces trois ans. Le départ pour la Bretagne. Une nouvelle façon de travailler, de nouvelles histoires, de nouveaux visages. Et pourtant, le séisme d’il y a trois ans semble avoir arraché un fragment que je n’ai jamais totalement réintégré. Il est encore là, devant la salle 113, un paquet de bouquin sous le bras, alors que sonnait la fin du cours des Troisièmes Glee. Quelque chose d’inachevé, quelque chose qui aurait pu être. Et quelques mois plus tard, je quittais Grigny.

Trois ans de temps figé.

Vendredi 17 mars

Le slogan de ma pancarte était trop compliqué “Je voudrais dire à mes élèves que la dystopie est une fiction.”

Pourtant, je ne pense qu’à ça, pendant que je marche, en espérant pouvoir leur dire que, parfois, c’est ce qui est juste qui prévaut.

Jeudi 16 mars

Donc, je vis cette année dans un téléfilm. Celui dans lequel les élèves d’une classe de 16 élèves d’un collège du fin-fond de la ruralie n’ont plus besoin d’avoir de place attribuées, parce qu’ils sont assez matures pour s’installer selon leur énergie de travail de l’heure. Une classe de quatrième où ont peut débattre sans avoir à lever la main parce qu’on s’écoute.

Une classe de quatrième, donc, qui est venue me demander si on ne peut pas jouer Le Cid. Enfin les scènes qu’on a étudiées, faut pas déconner non plus. Parce que lire à peu près bien un texte, le cahier à la main, c’est pas terrible. Et ça leur a donné faim. Ils ont envie de plus.

Ils ont envie de plus.

Pas par gentillesse. Pas parce qu’ils travaillent bien. Parce que, par-delà les siècles, les mots de Corneille les ont touchés. Ils ont entendu la musique. Toute la classe. Enfants de profs, d’exploitants agricoles, de non employés, de soignants. Peu importe. Comme une sorte de miracle, j’ai trouvé cette classe qui a envie de beau.

J’ignore d’où vient ce miracle. Je ne veux pas tenter de le comprendre. Juste les aider à incarner Chimène, Elvire et Rodrigue. Ils sont grands, tellement. Ce sont des géants.

Mercredi 15 mars

Les deux semaines qui se sont enchaînées étaient des plus intenses. Conséquences, mes cours de ces deux derniers jours étaient loin d’être à la hauteur.

C’est dans ces moments là que j’obtiens, parfois, une récompense : quand ça se passe bien avec une classe, quand on a réussi à établir ensemble des accords, une bonne ambiance de travail, les mômes acceptent. Ils acceptent des cours pas top, texte, questions, trace écrite, ou des heures moins rythmées. Ils font confiance.

C’est précieux.

Mardi 14 mars

Les quatrièmes, je pense, m’aiment énormément. C’est pour cette raison qu’ils n’éclatent pas de rire devant cette mise en scène de Phèdre ni celle d’Andromaque. Les visages, pourtant, sont crispés. Je rallume la lumière.

“Ça va ?
– …
– Vous avez le droit de ne pas aimer et de le dire, vous savez.
– …
– Vous savez, j’ai toujours été très mal à l’aise devant les profs qui s’enthousiasmaient sur des textes ou des pièces de théâtres auxquelles je ne comprenais rien.
– Pour de vrai ?
– Bien sûr pour de vrai !
– Ah bon alors, je trouve ça RIDICULE monsieur. Et NUL.”

Je ne me fâche plus depuis longtemps. Andromaque et Phèdre en ont vu d’autres.

“Pourquoi ?”

Ils commencent à parler, parfois seuls, parfois ensemble. Et, doucement, on déroule leur malaise. Leur incompréhension. Je dis sans doute beaucoup aux élèves qu’ils ont le droit. Mais ces droits mènent toujours à des devoirs. Ici, celui de m’expliquer, de se demander vraiment ce qui les gêne. De se décentrer, de se voir glousser devant ces gens qui chuchotent, crient, luttent avec des émotions si immenses qu’elles leur apparaissent grotesques.

Ça n’est pas grave de rire ou de se moquer. La seule chose qui le serait, ce serait de pas comprendre pourquoi.

Lundi 13 mars

“Bon ben on va arrêter ici, j’en ai marre.”

Je n’ai pas prononcé cette phrase à la suite d’une heure de cours qui s’est mal passée ou dans une activité sabotée, mais pendant le club de jeu de rôle. Les mômes roulent des yeux, effarés.

“Mais monsieur, on joue !
– Non. Vous faites n’importe quoi.”

En effet, dans ce tout début de campagne, le groupe s’amuse à saccager le manoir dans lequel il se trouve, à se moucher dans les rideaux et péter sur les canapés. Bref, ils ont envie de saccager.

“J’ai préparé une histoire à raconter avec vous, mais si vous ne voulez pas aller plus loin, j’arrête là.”

Silence contrit. Ce sont des moments que je déteste. Ces moments où “je tape sur la table parce que c’est moi qui sait ce qui est bon pour vous.”

Mais le fait est que je sais. Ce scénario de l’Appel de Cthulhu, je l’ai raconté à d’autres personnes, à mes amis. Et je sais qu’il est capable d’attirer de grands débutants dans un autre monde, sombre et fantastique. Je soutiens les regards d’ados blasés. Avant de tomber sur celui de Nils. Serein, approbateur.

“Oui, on est sérieux, j’ai envie de jouer, moi. Vous me gonfler à faire n’importe quoi.”

Alors on continue, un peu navrés, tous. Jusqu’à la gare de Boston, direction le village perdu dans les bois de Green Mountain. Ils commencent à se demander ce qu’il se passe. Pourquoi la fille a disparu, quels sont ces coups de feu à l’autre bout du district. Et j’insiste pour qu’ils s’appellent par les noms de leurs personnages. Tout doucement, mutatis mutandis, ils s’incarnent. Et commencent à être, plus seulement à jouer.

Il est des histoires, des fictions qui méritent le respect. Et même dans le club de midi, il faut en être conscient.