Samedi 11 mars

B. a révisé l’agrégation d’EPS pendant deux semaines, et a obtenu les oraux.

Je ne suis même pas jaloux.

B. fait partie de ces collègues que j’admire plus que tout. Parce que tout semble facile avec lui. J’insiste sur le “semble”. Son rapport aux élèves, aux collègues, sa façon de prendre des responsabilités et de régler les problèmes qui se posent, les uns après les autres.

B. semble apporter un peu de cohérence et de sérénité à ces fragments de chaos que sont les établissements scolaires. Et surtout, mais il ne faudra pas le lui répéter, il est profondément gentil. Une gentillesse intransigeante, costaud, une gentillesse qui botte les fesses de la médiocrité. Une gentillesse de combat.

Tous les ans, j’ai la chance d’observer des adultes qui laissent à penser que tout n’est pas perdu. Ça fait du bien.

Vendredi 10 mars

Cette semaine d’une rare densité ne m’a pas permis de corriger les copies des cinquièmes. Je suis donc arrivé une heure plus tôt et me suis installé dans ma salle pour terminer ce fichu paquet.

Petits coups discrets à la porte. Les sixièmes.

“Monsieur vous êtes là ? Mais vous avez pas cours ? On voulait juste savoir si on pouvait prendre nos exposés pour les continuer en permanence.
– Euh oui, bien sûr, je vais vous les chercher.”

Je récupère les affiches inachevées que je leur tends. La poignée de mômes présents semble hésiter.

“Il vous fallait autre chose ?
– En vrai, en permanence, les tables elles sont toutes petites…
– C’est vrai, il y a pas mal de bruit…”

Évidemment.

“Vous voulez qu’on aille demander à la vie scolaire si vous pouvez rester ici ?
– Ouiiiii !
– D’accord, mais vous travaillez calmement, j’ai beaucoup à faire, moi aussi.
– Promis !”

Ce sera une heure toute douce. Ils sont une dizaine à calligraphier en tirant la langue, à colorier avec des feutres pastels. Diana Krall chante doucement dans la salle 101 pendant que je remplis la case de commentaires. “C’est joli, comme musique, monsieur, c’est sur Youtube ?”

Ce n’est absolument pas un geste altruiste de ma part. La semaine passée a été intense et coupante. Les petites voix des mômes sont autant de pansements, tout comme l’est leur joie à être là.

On a été heureux.

Jeudi 9 mars

C’est toujours un moment délicat. Celui où les môme font face à la frustration.

Aujourd’hui en sixième, nous distribuons les rôles pour la mise en scène du procès de Renart. Chacun choisit ce qui lui convient le mieux, et pour les personnages trop demandés, votes à bulletins secrets.

Et forcément, il y a des déçus.

Je marche sur des œufs. Parce que ça aussi, c’est un apprentissage : apprendre à gérer cet afflux émotionnel violent. La tentation d’effacer ce moment, de le minimiser comme un “caprice”, je la ressens à chaque fois. Mais je me mords les lèvres : parce que reconnaître la vérité de ce qu’ils ressentent, sans lui donner trop d’importance, me semble primordial.

“Bon. Vous êtes déçu. Est-ce que vous pensez qu’on peut faire quelque chose au niveau des rôles qui restent ?”

Thibault me regarde, le regard furieux. Ils n’ont jamais l’air furieux, les petits du collège d’Alrest. Sauf quand on leur refuse quelque chose qu’il voulait vraiment. Raison de plus pour faire face à ce souci.

“Moi je voulais jouer le lion.
– Oui mais le rôle est pris. (Ton définitif). Comment faire ?”

Je lui mets le problème dans les mains. Parce que ce refus ne lui est pas extérieur. Cette émotion pénible, il a la possibilité de travailler dessus.

“Aucun rôle ne me plaît.
– Alors ?
– Dans l’autre classe, Sol il m’a dit il a inventé son rôle.
– Oui. Vous avez une idée ?
– Non…
– Si vous voulez, je vous donne jusqu’à demain pour réfléchir.
– D’accord.”

Cette fois-ci c’était facile Ça l’est rarement autant. Combien il est délicat, combien il est précieux ce moment. Leur montrer que le refus n’est pas violence ou sadisme. Leur permettre de prendre contrôle de qui ils sont. Il est sans doute d’une prétention absolue de ma part de penser que je pourrais y changer quoi que ce soit.

Ça vaut quand même le coup d’essayer.

Mercredi 8 mars

Semaine chaotique, où des avatars professionnels et personnels me font rebondir un peu partout en Bretagne.

Semaine chaotique où il faut sans cesse passer de son visage de prof à celui de fils, d’adulte responsable…

Et au milieu de tout ça, un message d’élève “J’espère que vous allez bien, les cours de français me manquent.”

Ce boulot qui affaiblit. Et renforce tellement.

Lundi 6 mars

Le collège Alrest me rend profondément heureux, nonobstant le temps de trajet infini que je mets pour y aller. Et je crois avoir mis hier le doigt sur ce que j’aime autant. Les mômes ne cherchent pas à se dérober au regard des adultes. Contrairement à nombre de bahut dans lesquels j’ai enseigné, j’ai la sensation que nous partageons le même espace.

Nous nous faisons signe, mutuellement. Nous nous saluons. Nous sommes tous dans le même bateau. Pas la moindre trace d’antagonisme.

Et c’est doux.

Dimanche 5 mars

Et le dimanche, on s’évade !

Avec Kate, et l’un de ses plus beaux morceaux.

Samedi 4 mars

Préparation du conseil de classe du deuxième trimestre. Clara a rempli la colonne “Ce qui m’empêche d’apprendre” de sa petite écriture serrée. “On me dit que je suis trop timide mais c’est comme ça que je suis et je veux qu’on arrête.”

De fait, Clara ne parle jamais, quand on ne l’interroge pas. Mais Clara bosse, Clara ne proteste jamais, a toujours ses affaires, progresse. Clara répond souvent juste.

Mais Clara ne brille pas. Elle reste dans l’ombre et, quand elle n’a pas à en sortir, sourit d’un petit sourire serein. Clara est heureuse, sauf quand on lui demande d’être autre chose.

Alors oui, comme je le leur dis souvent : il y aura des oraux, des moments où l’aisance d’expression est capitale.

Mais comme je le leur dis souvent aussi : vous avez le droit d’être qui vous êtes.

Clara aime le silence et l’ombre. Comme de nombreux élèves. Et on sera souvent moins indulgents avec eux que des mômes plus solaires, plus brillants.

On a le droit de ne pas vouloir attraper la lumière.

Vendredi 3 mars

Il est 16h40 et je redeviens moi-même.

Un petit homme méchant, aigri et dépassé. La seule chose dont j’ai envie, c’est d’émettre des “Chhhht on se tait !” en boucle aux sixièmes qui, à vingt minutes du week-end toujours. Ils parlent évidemment, ils bossent en groupe. Je voudrais juste qu’ils la ferment. Qu’ils grattent en silence.

Je m’en veux. Beaucoup. En fin de compte, ce n’est toujours qu’un masque. Cette volonté de ne pas élever la voix. D’être juste avec eux. De leur montrer que la gentillesse est une force. Rien de plus qu’une stratégie parce que je ne suis ni intimidant ni autoritaire. Quand mes stocks de patience sont épuisés, que la fatigue s’installe, je ne suis pas meilleur que ces collègue que je me permets de regarder du haut d’une prétendue supériorité morale.

J’aimerais pourtant. Que ma soi-disant bienveillance soit réelle, que ma rigueur ne s’effrite pas avec l’envie de rentrer chez moi. Je serre les dents et les poings pour continuer cette pitoyable pantomime. Faire croire que bosser sur de belles choses, qu’être bon, lucide et fort c’est normal. C’est ça qui les rendra adaptés au monde à venir.

Je suis en ce moment même le parfait contre-modèle de cet idéal auquel je m’accroche.

Les dernières minutes passent comme dans un mauvais rêve. Ne pas craquer, ne pas se défouler sur ce môme un peu agité, sur cette élève trop exhubérante. Sauve au moins les apparences.

Sonnerie. Enfin. Attendre qu’ils sortent, quitter cet endroit. Laisser couler les vagues sales de ce que je dois être. Au fond. Prendre le bus et ciao.

“Monsieur.”

Dario se tient devant moi. Il a les yeux et le nez rouges.

“J’ai eu une heure de colle. J’ai si peur de rentrer chez moi.”

Faudra prendre le bus suivant. Parfois, même au fond de ta détestation, tu te laisses pas le choix d’être gentil, lucide et fort.

Pas pour toi, pour toi, c’est trop tard. Mais pour eux.

Jeudi 2 mars

En accompagnement personnalisé, on m’a demandé de travailler en priorité la fluidité de la lecture avec les élèves qui ont obtenus de mauvais résultats à ces maléfiques évaluations d’entrée en sixième.

Ça donne un groupe d’élèves plutôt tristes et angoissés. Parce qu’on ne va pas se mentir : les difficultés en lecture orale révèlent souvent des difficultés dans de nombreux autres domaines du français. De fait, je me retrouve avec un “groupe de niveau” (je pense que l’avoir simplement écrit me place d’emblée sur la liste noire du Ministère de l’Éducation Nationale) : des mômes non pas fâchés avec le français, mais à qui le français fait peur.

Ça n’a pas été simple. J’ai proposé des exercices d’entraînement que je n’ai pas réussi à rendre suffisamment clairs. J’ai tenté des petits jeux, des concours, des défis : rien à faire.

Et puis, finalement, on a juste décidé ensemble d’un texte qu’on aimerait lire.

Et aujourd’hui, les sixièmes s’enregistre derrière mon micro “comme sur twitch” que j’ai ramené de la maison. Ils lisent des passages de l’Odyssée. Comme ça, pour créer un livre audio. Ils rougissent en entendant leurs voix qui résonnent. Rigolent quand j’applique un filtre. Et puis, petit à petit, deviennent plus fluide dans leurs mots. “C’est pas grave, je couperai les hésitations au montage !”

Aujourd’hui, un peu de progrès. Beaucoup de joie.