Mercredi 17 mai

Dans le dessin animé Utena, il y a ce moment qui se répète dans chaque épisode. L’héroïne doit gravir, marche après marche, un escalier en haut duquel l’attend un combat. La musique qui l’accompagne m’a toujours paru sinistre. Du synthé bien 90’s, des chœurs à la fois graves et aigus.

Quand j’étais adolescent, j’ai cru que ce serait comme ça, ma vie. Difficile et triste. J’aimais pas trop mes semblables, alors. Et quand j’ai découvert ce qu’était la vie sentimentale adolescente, ça m’a paru rajouter de la souffrance. Je ne voulais pas de ça. Je partais du principe que c’était obligatoire et que les autres faisaient ça parce que c’était obligé. Qu’il fallait éprouver du déplaisir mais sourire.

Un ou deux ans et je pige que ce n’est pas ça, le souci. Le souci, c’est que j’aime les garçons, pas les filles. Et d’un coup, l’escalier me semble bien plus haut. Bien plus emberlificoté. Brutalement, je suis devenu cet être fictif qu’on s’amuse à balancer vers les autres pour les insulter : le pédé, la tapette, la fiotte. On reçoit cette effigie avec un rire de dégoût et on la rebalance à d’autres. On ne s’est pas fait grand-mal, on sait qu’on n’est pas cet hideux pantin.

Sauf que je le suis.

On est dans les années 90. On parle davantage “des homosexuels”. Mais avec prudence. Comme si on ignorait encore s’il faut accepter le mot, le bannir, le traiter avec compassion, commisération ou sévérité. Je regarde avec terreur “Ceux qui m’aiment prendront le train”, en compagnie de mes parents. “Ce doit être tellement, tellement difficile.” entends-je. L’homosexualité, dans ce film, est complexe, claustrophobe, inévitable. Je frissonne. Ce sera ça ma vie. Pas totalement, je le sais, je suis pas idiot. Mais il va y avoir un germe de nuit, de souffrance. Ce sera le tronc d’où pousseront les branches de ma vie.

J’habite dans de petits villages. Pas vraiment le moyen de parler. Et puis, socialement, je suis hyper maladroit et renfermé. Je rêve. Je tente d’analyser. Est-ce que c’est parce que mon premier 45 tours, c’était les Rita Mitsuko ? Que quand j’étais môme, je voulais être davantage Viviane que Merlin ?

Ça recouvre tout le reste de gris. Je ne veux pas passer ce manteau qui est le mien. Alors je décide que la vie sentimentale, je la dissimulerai aussi longtemps que possible. C’est cool, ça fait de moi un bon élève, un étudiant assez brillant.

Heureusement, le monde, autour de moi, change. Des gens luttent, très fort. Je n’aurai pas participé à ce combat. Paralysé et ignorant.

Utena, ce sera le symbole de ces rayons de lumière générés par des humains qui auront lutté pour que, pas à pas, nous puissions commencer à exister. Une jeune fille veut devenir un prince pour sauver une princesse captive. Il existe des fictions comme celles-ci, il existe d’autres manières d’envisager l’existence. Et petit, à petit, extrêmement doucement, je vais découvrir que tout n’a pas à être gris, hostile et tordu.
Dans les derniers épisodes d’Utena, ils remplacent l’escalier par un ascenseur qui monte vite, de plus en plus vite, vers l’action, vers l’essentiel, vers le combat dont dépend la vie des deux héroïnes.

Mon histoire m’appartient, il est tout à fait possible – probable – que personne n’éprouve la même chose que moi.

Il n’empêche.

Il n’empêche que j’ai désormais les possibilités physiques et intellectuelles de me battre, pour que ces droits, qui m’ont été attribués par d’invisibles et héroïques présences, soient préservés et amplifiés. Pour que plus jamais on ne pense que la vie sentimentale n’est qu’une souffrance ajoutée à celles que l’on combat déjà. Pour que plus jamais un adolescent ne referme silencieusement sur lui le couvercle d’un cercueil de tristesse ou d’indifférence.

Pour que personne ne meure d’éprouver ce que j’ai éprouvé.

Et cette volonté, il ne se passe pas un jour sans qu’elle n’enflamme ce que je suis.

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