Jeudi 21 décembre

(Ce billet divulgue des éléments importants du jeu Final Fantasy VII)

« Mais pourquoi vous vous donnez tant de mal ? » m’a demandé une élève alors que, un jeudi post-repas de Noël, je tentais, à 16h59, de convaincre une classe de seconde que la façon dont Zola construisait son récit était impressionnante d’un point de vue géométrique.

Il y a quelques années, la question m’aurait blessé. Aujourd’hui, j’ai la réponse simple, limpide, mais que je ne peux sortir à aucune classe sous peine de provoquer au mieux une vague de perplexité, au mieux des appels affolés de parents au rectorat.

Je me donne tellement de mal, parce que, en septembre 1999, Aerith est morte.

Aerith est une marchande de fleurs dans le jeu Final Fantasy VII, et un personnage majeur de l’intrigue. Dans la version originale, qui commence à remonter, elle est représentée par une bouillie de pixels aux bras carrés. Et à peu près à la moitié du jeu, elle est tuée par l’antagoniste principal.

Je ne me suis pas remis de sa mort. J’y pense chaque jour et la douleur reste aussi vive. Je me fous des jugements qu’on en fera éventuellement. Cette mort est inscrite dans un présent éternel. La seule autre chose qui se déroule comme ça, éternellement, c’est l’analyse du « Bateau ivre », qu’on m’a demandé de faire en fac il y a plus de vingt ans. Je continue aujourd’hui à l’analyser.

Il y a un rapport entre ces deux événements. Le poème de Rimbaud m’a rappelé tout ce que j’avais étudié en poésie jusque là. Que je n’avais pas forcément compris. Quelque chose s’est déclenché. J’ai enfin pigé ce qu’était la poésie.

Quand Aerith est morte, dans Final Fantasy VII, ce sont tous les personnages d’histoires que j’avais lues jusque là, toutes les décédées en peinture, tous les tombés en sculpture qui se sont révélés à moi. J’ai enfin compris comment la douleur pouvait exister dans l’art.

Et ça m’a changé. Ça a fait de moi quelqu’un de différent, de meilleur. Depuis Le Bateau Ivre, je suis quelqu’un de beaucoup plus patient dans mes explications. Je comprends qu’on ne puisse pas tout de suite saisir un texte, une œuvre, une idée. Sans Rimbaud, je serai encore moins pédagogue que je le suis actuellement.

Sans Aerith, la nécessité d’empathie ne me paraîtrait pas aussi évidente. Cette obligation de considérer l’autre comme totalement, absolument, irrémédiablement égal à toi-même. Et ce qui en découle : cette nécessité de protéger.

Mais le bateau et Aerith seraient respectivement une suite de mots indigestes et une effigie un peu grotesque sans toutes les fictions, tous les textes qui sont venus avant. Que j’ai considérés parfois avec intérêt, parfois avec indifférence.

Je me donne tellement de mal en espérant que mes élèves connaissent un jour un tel éveil. Et de ce jour, ils ne se sentiront plus jamais seuls. Dans ces livres qu’ils ne comprennent pas forcément, dans ces films un peu chiants, dans ces pièces de théâtre qu’on les force à voir, ils retrouveront d’autres mots, d’autres sonorités, d’autres visages. Ils ne seront plus jamais exclu, du discours le plus abscons qui soit.
Je me donne tellement de mal pour qu’ils ne soient plus jamais seuls.

Mercredi 20 décembre

Depuis le début de l’année, Myrdin va et vient en cours. Il lui arrive d’être absent des semaines entières, puis de revenir. Interdiction totale nous est faite de lui poser des questions sur ses absences. Myrdin revient toujours le visage impassible et placide. Ne demande jamais aucun détail sur ce que nous avons faits en cours auparavant. Il nous est également demandé de ne pas l’interroger.

Alors je dois le laisser seul à son mystère. Faire comme si tout était normal. C’est peut-être ce que je trouve le plus perturbant depuis que j’ai commencé à enseigner au lycée. On dirait que nombre d’élèves sont déjà figés dans leurs vies, dans leurs problèmes comme dans leurs réussites.

Et je n’ai pas le temps. Pas le temps, avec tout ce monde, avec ces allées et venues perpétuelles d’établissements en établissements, de me demander si c’est moi qui délire, ou si je me trouve en face d’une vision contemporaine du destin.

Mardi 19 décembre

Bien sûr que je vous vois. Je vous vois quand vous rigolez, amusés, de me constater un peu exalté, un peu ému, suite à un cours. « Le prof, il adore vraiment Zola. » « Le prof, ça le fait délirer la grammaire. »

C’est pas tout à fait vrai. Je ne suis pas assez lettré, assez érudit pour cela.

Ce que j’adore, ce qui me fait délirer, c’est vous.

C’est vous voir – parfois, pas tout le temps, vous avez tant à penser, tant à comprendre – comprendre, vraiment comprendre. Par exemple, ce matin, que si notre cher Émile écrit dans ce langage si poétique, c’est que finalement, même quelqu’un n’ayant jamais foutu les pieds à Paris comprendra que le passage du Pont-Neuf est un lieu dégueulasse et peu recommandable. Que son écriture, malgré le fait que « les descriptions, c’est chiant » (vos termes), « Thérèse Raquin, c’est pour tout le monde » (vos termes aussi).

Je ne suis pas un être de littérature, un mec qui « lit des gros livres quand il est chez lui » (vos termes toujours, on vous entend dans les couloirs). Je suis juste le mec qui se trouve à l’intersection de mots, d’idées, par centaines, par milliers, et de votre parcours d’élèves.

Et quand la rencontre se produit, alors ça fait une lumière qui promet plus de matins que je n’en verrai jamais.

Lundi 18 décembre

« OH LA VACHE. La semaine va être longue, ils ont l’air totalement crevés, les mômes.
– Les lycéens. Ce sont des lycéens.
– Ça reste des mômes, tu le sais très bien.
– Ouais bon, ouin ouin, ils sont fatigués. On est à une semaine avant les vacances, le syndrome du marathonien, tout ça. Tu radotes assez souvent dessus dans ton blog. On fait l’appel ?
– Non mais attends, laisse-moi réfléchir. Je dois commencer Thérèse Raquin avec eux, et après j’ai cette lecture linéaire à finir avec les premières. Ça va être intense, ils vont jamais tenir.
– Tough shit.
– J’aime pas quand tu parles anglais. Et j’aime encore moins le côté « la vie est dure, mais c’est la vie. »
– Tough shit quand même. Et c’est vrai, ton truc sur la vie. Ils sont grands, ils savent ce pour qui ils ont signé. Ce serait malhonnête de les traiter comme des sixième. Et puis quelle brillante idée de ralentir le rythme, avec le bac qui approche.
– J’aime pas ça du tout. Je vais forcément en perdre si je continue à avancer à ce rythme.
– Ils ne sont plus au collège. En théorie, ils savent pour quoi ils ont signé.
– En théorie.
– Mais tu es là pour quoi exactement ? Tu es leur prof de français ou leur coach ?
– Ben ouais, tiens. Balançons-leur des tartines d’analyse de texte bien coriaces dans la tronche, je suis sûr qu’ils vont vachement progresser, comme ça.
– C’est lâche, ce que tu fais. Il vont devoir en passer par là à un moment. Tu ne veux juste pas être celui avec qui ça arrivera. « Avec Monsieur Samovar, c’était mieux, on était tellement plus heureux. » Miss France 2023, c’est terminé, tu es au courant, j’espère.
– Oh, ta gueule. L’année dernière, j’ai prouvé que ça pouvait marcher. Quand je suis allé les revoir, au collège d’Alrest, ils étaient toujours aussi confiants, les sixièmes dont j’étais prof principal, toujours aussi heureux, et toujours aussi bons en classe, c’est leur prof qui me l’a dit.
– Tu n’as rien prouvé du tout, tu as eu de la chance. Et maintenant, tu es dans un lycée, tu as plein d’élèves, et tu assumes. Et ce serait bien que tu commences ton cours. Même si le temps se ralentit vachement quand on discute, ils vont finir par se demander pourquoi tu fixes le vide comme ça.
– Vivement que cette semaine se passe. Il est dur, ce métier, dans ces moments là.
– Tough shit. »

Samedi 16 décembre

Une semaine encore. Conseils de classe passés, bulletins rendus, tout le monde crevé.

À la fois terrifié et impatient de voir comment je vais m’en tirer. Comment ma vanité et mon envie de rendre cohérent chaque moment de cette vie de prof vont mettre en scène cette fin de saison.

Vendredi 15 décembre

Je n’aime pas les cours du vendredi après-midi.

Le vendredi après-midi, le lycée est moite et sent la transpiration. Le vendredi après-midi, les élèves ont le regard plus veule, le rire plus agressif.

Ça n’est pas que l’arrivée du weekend. C’est cette impression que tout ce qui fonctionne dans mon boulot est tellement ténu. Ça tient à quelques phéromones d’harmonie, rien de plus.

Ce vendredi après-midi, on lit les mots de Zola, sur ce que l’on peut réprimer et ce à quoi il n’est pas possible de résister. Les élèves se marrent.

Et Zola hoche la tête, sagement.

« Eh attendez monsieur, Zola il parle de « rougir comme une jeune fille », proteste Mélissa. C’est n’importe quoi !
– Au XIXe siècle…
– Oui, oui, je sais, les moeurs, la société… Mais c’est pas le rôle des écrivains ? Des intellectuels ? De réfléchir un peu plus, plutôt que d’être bête comme tout le monde ? »

Le vendredi est laid. Mais pas totalement non plus.

Jeudi 14 décembre

Ce serait tellement tentant. Devant moi, se tient le texte que j’étudie avec les premières. Que j’étais bête, quand j’étais moi-même lycéen. De croire que commenter un texte, c’était de bêtement le disséquer, d’y plaquer des interprétations hasardeuses.

Je le vois désormais pour ce qu’il est : une gigantesque forêt de mots, de sens. Où se croisent, lumineux, des sonorités, des souvenirs de mes autres lectures, des idées, certaines rigoureuses et vérifiables, d’autres plus fantaisistes. Les mythes et les légendes que je porte depuis mon enfance s’y reflètent, et en deçà, comme une eau souterraine, la musique de l’autrice. C’est un monde offert, dans ces quelques vers. Des choses que j’ai vécues, et la promesses de tant de choses à venir.

Que j’étais bête. Que j’étais…

Non.

Je décille. La seule différence, entre aujourd’hui et ce temps où j’avais encore des cheveux, c’est que j’ai vécu. Que j’ai acquis quelques techniques, mais surtout tellement de mots en plus, de phrases et de possibilités de les combiner. Et j’ai face à moi des élèves qui n’ont, pour leur très grande majorité, pas eu ce temps, cette possibilité ou cette volonté. Et pour qui le texte que nous étudions n’est rien d’autre qu’un obstacle vers une libération. Celle d’une matière qu’ils n’apprécient souvent pas, d’un stress qui commence – je le vois – à les manger.

Ce que j’ai fini par considérer comme un espace de liberté, ils ne peuvent pas le voir autrement, pour le moment du moins, que comme une contrainte.

Alors quel est mon rôle dans tout ça ? Pas de les convertir à mes délires. De les accompagner jusqu’à cette foutue épreuve du bac.

Mais personne n’a dit que ce devait être douloureux.

« Posez vos stylos un instants, et regardez-moi ce mot dans le texte, « séisme ». Il va nous amener à Loki. Oui, ce n’est pas qu’un super héros qui porte bien les cornes. »

Je peux toujours essayer.

Mercredi 13 décembre

Le dernier épisode de Doctor Who m’a beaucoup marqué, et pas uniquement en tant qu’amateur de la série. Il y a ce moment où l’on demande au personnage principal de prendre soin de lui. Parce qu’il commence à être usé, fatigué. Et ça se voit aussi sur le comédien. Les lignes du visage plus marquées, la mâchoire qui s’affaisse un peu, le regard un tout petit peu moins vif.

Je me demande si on voit cela aussi, quand on me regarde. Si l’âge finit par marquer. « Tu es encore tellement, tellement jeune », me dit une collègue, alors que nous sortons du cinéma.

« J’ai quarante et un ans.
– Ah ouais, et pourtant tu tiens le coup ! »

Je tiens le coup… Je ne sais pas. C’est ma vie. Et même si elle m’est imposée, je refuse de la subir.

Mardi 12 décembre

« C’est fou, quand même, tout ce qui nous semble évident désormais, alors que ça ne l’est pas du tout ! »

V., une collègue du lycée Keves, nous raconte une visite effectuée à sa stagiaire. Elle lui a donné des conseils pour organiser un travail de groupe en classe. Prendre le temps de mettre les élèves en face à face, attendre l’écoute, la vraie écoute, pour donner les consignes. Repérer l’élève qui se perd, celle qui va trop vite. Un ensemble de comportement qui, à nous, les anciens, est devenu un maillage si fin, si accolé à notre ADN d’enseignant, qu’il nous paraît aller de soi.

Et je pense à tous ces collègues qui, au mois de décembre, traversent cette même salle des profs. Les arrêts maladie tombent sans discontinuer en ce moment : on ne dira jamais à quel point la période précédent Noël est rude, l’Éducation Nationale n’y fait pas exception. Alors ils sont remplacés par des visages qu’on croisera quelques jours. Qui postulent sur des plateformes informatiques aux noms de plus en plus exotiques, et à qui on demande d’être prêts à l’emploi du jour au lendemain.

« Mais tu dois tout leur écrire au tableau ou pas ?
– Ils s’assoient où ils veulent, tu penses ?
– Comment tu fais pour qu’ils écoutent ? »

Il y a quelques années, ces questions me flanquaient en rogne. En rogne contre nos dirigeants, qui habillent la désaffection de plus en plus criante du métier et ses urgences d’uniformes, deux polos et deux pantalons, la moitié payée par l’État, l’autre par les collectivités locales.
Je ne suis plus juste en rogne, je suis profondément triste. Qu’on refuse avec cynisme d’admettre que nous exerçons un métier où un peu de stabilité – pas vingt ans de carrière au même endroit pour tout le monde, mais pourquoi pas le temps de connaître les élèves, le temps, qui sait, d’apprendre comment fonctionne une classe ? – régénèrerait un peu ce qui a été abîmé.
Chiffres et études, méthodes brandies en crucifix : alors que tout ce dont on a besoin, ce de pouvoir enseigner dans des conditions décentes. Un peu de décence : pour les mômes et ceux qui les accompagnent. Pourquoi est-ce tellement demander ?