Lundi 11 mars

En fait, j’ai besoin que les choses convergent. Comme des rayons à travers un prisme.

Ça a commencé par des pleurs, hier soir. Dans World of Warcraft, j’ai découvert une sorte de quête cachée. Elle permet de ramener dans le monde réel un esprit animal. Pour ça, il faut construire un réceptacle de branches, de ronces et de feuilles. Ça lui donne un air un peu effrayant, mais il est là. À nos côté. Je pleure parce que je me dis que j’aimerais faire ça pour Tartelette. Tartelette est morte il y a plusieurs mois et j’en ai toujours le cœur en miettes. Parce qu’elle ne m’apporte que du bon. Mais du bon compliqué.

La preuve : j’arrive pour ce jour de reprise les tripes nouées d’angoisse : mes premières passent leurs oraux blancs du bac de français. Pour la première fois de ma vie, des lycéens à qui j’ai donné cours vont être évalués par des collègues. Tellement tellement peur. Et si j’avais fait n’importe quoi ? Et si j’avais été trop vague ? Trop superficiel ?
Les premières ont tout défoncé. Bien entendu ils sont responsables de leur succès à 98,78%. Mais c’est tellement. Tellement rare de se sentir un peu légitimé, de voir des preuves concrètes de son boulot. C’était tellement compliqué. Mais c’était bien.

Et ça me mène au mail. Je ne suis toujours pas admissible à l’agreg. Mais je ne le suis pas de manière cohérente. Je n’avais absolument pas bossé suffisamment Louise Labbé, tombée à l’une des épreuves, et ça aurait été incohérent que je m’en sorte. Et si j’ai compris un truc, c’est que ce concours est, malgré tout, cohérent.
Par contre, j’ai pris beaucoup de plaisir à la deuxième épreuve. Je l’ai rédigée en mes termes. J’ai écrit un truc que je trouvais pas juste correct, mais joli. Et j’ai eu une plutôt bonne note. Alors je ne suis absolument pas malheureux. Et je continuerai l’année prochaine. En mes termes.

Ça doit m’arriver une fois l’an. L’impression que ce que je nomme grotesquement mes valeurs n’est pas totalement illusoire. Croire en ce que je fais, en ma vision de l’enseignement, de l’apprentissage, du monde, peut-être. Continuer à me prendre des trombes de doute dans la gueule, parce que c’est le jeu. Et tisser un corps, branches, ronces et feuilles, pour arrimer ce qui me tient lieu d’esprit au monde.

Vous savez quoi les élèves ? Vous pouvez me suivre. Je ne garantis pas que le voyage sera simple, mais promis, je vous amènerai à destination.

Samedi 9 mars

J’ai peur. J’ai tellement peur. Depuis que j’ai commencé ce boulot. Tout les dimanches soir. C’est ridicule, mais c’est comme ça.

Chaque dimanche soir, je suis à deux doigts de ne pas y aller. De réactiver mon compte Linkedin, de rédiger un CV et une lettre de motivation. Pour quoi ? Peu importe, pourvu que ce ne soit pas dans ce domaine là. Je veux pas je veux pas je veux pas.

C’est irrationnel et sans doute d’une banalité sans nom. Mais chaque dimanche soir, je suis au bord des larmes. Tous mes doutes, toutes mes angoisses, bien disciplinés, bien rangés, se concentrent entre 18h et 23h. Ça ne dépasse pas. Le reste de la semaine, matinée ou soirée, ce boulot me porte. Ou, lorsque le temps est gros, je sais surfer dessus. Même une heure épouvantable où j’ai eu la sensation de me faire bolosser ne parvient plus à m’atteindre. La prochaine sera meilleure, je serai mieux préparé, j’arriverai à comprendre ce qui a déconné. Je me sens leste, heureux, je traverse ma vie professionnelle comme ces personnages, dans les génériques d’animes, qui passent de plan en plan, fluides, dessinés tout en lignes courbes.

Alors pourquoi ? Pourquoi cette paralysie totale du dimanche soir ? Est-ce que je suis resté un môme ? Est-ce que mon psychisme a décidé que solder toutes ses craintes d’un coup, c’est plus rationnel ? Est-ce que je suis un mec de son temps, en manque de vertige métaphysique, et que je me programme des trouilles histoire de sentir mon pouls décoller ? Aucune idée. Mais à chaque fois, même si je le sais, même si je m’y attends, être broyé par ce ver des sables vespéral.

Je peux réfléchir de façon rationnelle à tout ou presque. Mais cette peur est invincible.

Vendredi 8 mars

Léger vertige en regardant les semaines à venir sur Pronote. Il reste à mes premières environ onze semaines de cours pour se préparer au bac de français. Onze semaines, c’est à la fois extrêmement long, mais aussi d’une brièveté affolante. Simultanément, les mutations à l’intérieur des académies commencent dans une semaine. Nous sommes au mois de mars et, déjà, je sens l’intégrité de cette année vaciller. Dans quelques mois, déjà il faudra vider les casiers, purger l’espace de travail, dire au revoir aux collègues.

Mais le présent se rappelle à moi, se condense diamant. La nostalgie n’est pas de mise, pas encore, pas maintenant, c’est un luxe auquel on se consacre quand on n’a plus à penser à ses élèves, quand on ne se tord plus la cervelle à tenter de leur faire comprendre les tournures de Rabelais. Il reste onze semaines et tellement de chemin à parcourir. C’est angoissant. Mais ce sera avec eux.

Alors ça a moyen d’être beau.

Jeudi 7 mars

Discussion avec E., dans un café. Je lui parle de l’idée qui me vient, parfois, de faire de ce journal un texte plus ramassé. Je dirai bien « un livre », mais ça ne veut pas dire grand-chose.

« Qu’est-ce que ça apporterait que ton blog n’apporte pas ? » me demande-t-il, avec sa capacité habituelle à poser les questions qu’il faut.

J’ai commencé par écrire ce journal pour prendre de la distance. Rendre la violence de ce qu’il m’arrivait un peu moins forte. Me la réapproprier. Et petit à petit, essayer de comprendre cette profession dont j’ai fini par comprendre qu’elle allait rester la mienne. Pour me rappeler d’elles et d’eux aussi. Ces élèves, dont j’ai souvent peur d’oublier les sourires et les cris.
J’écris ce journal pour montrer, aussi, l’impossibilité de résumer l’expérience d’un seul, un seul enseignant, à quelques pages, quelques tweets. Dérouler, jour après jour pour, dans quelques mois, années, pouvoir me dire que voilà. Voilà, c’est tout ça, l’expérience d’un prof. Mais c’est une tâche sans fin, une tapisserie de Pénélope.

Peut-être qu’un jour, je ramasserai parmi ces centaines d’entrées les fragments qui, tout simplement, me résonnent le plus fort au cœur. Peut-être que la seule chose que je ne peux montrer, parce que le quotidien, ça pleut, et souvent gris, c’est à quel point être prof, c’est fort.

Pas beau. Pas laid. Pas sacré. Pas infâme.

Fort.

Mercredi 6 mars

Ça fait seize ans que je cours sans me retourner.

Le fait est que je pense rarement au passé, dans le cadre de mon métier. Je reste toujours un peu interdit lorsque les collègues évoquent des souvenirs des années précédentes, de façon précise. Non. Ce n’est pas ça. Je reste toujours un peu interdit lorsque les collègues parlent du passé. J’ai la sensation que depuis que j’ai commencé, je parcours un immense présent. Comme si se déployait sous mes yeux une immense tapisserie, tant vers l’avant que vers l’arrière, dans toutes les dimensions possibles.

Penser à ce que j’ai vécu il y a huit ans n’est pas bien différent, dans la texture des souvenirs, que ce qui s’est passé hier. Sensation d’être toujours en train de commencer. Dans ce métier d’enseignant, le présent m’est infini.

Mardi 5 mars

Correction de copies. Je m’arrache ce qui me reste de cheveux quant à certains travaux, qui respirent non seulement l’absence de boulot, mais également un manque d’intérêt un peu trop flagrant. Et à chaque fois que je me retrouve devant des évaluations moyennes, cette question : est-ce que je suis moi-même limpide quant à ce que je veux évaluer ?

Je l’ai écrit plusieurs fois : il s’agit de ma première « vraie » année en lycée. Je ne maîtrise pas encore parfaitement le programme ; et je fonctionne de temps en temps par imitation. Il faut que j’évalue à tel moment, tel exercice, parce que c’est ce que j’ai vu chez d’autres collègues, lu dans les instructions officielles. Mes cours n’ont pas encore cette unité, ce côté évident que j’ai réussi à créer dans plusieurs niveaux, notamment en sixième et en troisième. J’évalue parce qu’il faut, et non parce que c’est cohérent dans le chemin que je tente de faire prendre aux élèves. Bien entendu, ça n’explique probablement pas tous leurs échecs, ni même la majorité. Mais tout de même. Quand je parviens à tenir dans la main l’intégralité des ficelles de l’année, en général, ils réussissent beaucoup mieux. Seulement, ça ne se fait pas tout d’un coup. Hélas.

Lundi 4 mars

Message d’une collègue : j’ai fait des erreurs en préparant la liste des textes de mes élèves de première pour le bac blanc. Je ressens l’espèce de honte un peu nulle que je pensais ne plus jamais éprouver. Celle de mes débuts dans l’Éducation Nationale, où je faisais des erreurs de débutant.

Tout en corrigeant, je me rends compte que ça ne me fout pas, comme il y a plus de quinze ans, au trente-sixième dessous : je continue à apprendre. Bien sûr ce serait agréable, bien sûr je préférerais, après tout ce temps, avoir le droit à un établissement dans lequel je pourrais retourner, après les vacances. Bien sûr j’aimerais que les cours que je prépare puissent, au moins en partie, me servir d’une année à l’autre.

Mais au moins je continue à apprendre. Au moins des collègues continuent à être mes mentors. Au moins, quelque part, je continue à être un élève. Et ça me donne de la force.

Samedi 2 mars

Il est cinq heures du matin et je reconduis L., en cette fin de semaine durant laquelle j’ai été petite main sur un spectacle, à la gare.

« Ça ne t’a pas embêté de faire ça pendant tes vacances ? me demande celle qui, dans une poignée d’heure, va se retrouver sur une scène à Nîmes.
– Pas vraiment. C’était bien de se mettre au service d’un truc différent pendant quelques jours. »

Le train s’éloigne. Les paroles échangées avec des gens pour qui l’Éducation Nationale, ça n’est pas un journal au long cours résonnent. J’ai plein de nouvelles idées, plein d’envies. J’aime que ce métier se nourrisse de tout le reste de ma vie.