Mercredi 2 octobre

Chère Madame Genetet,

Je me permets de vous écrire, étant enseignant. Vous comprendrez donc que vos actions, en tant que Ministre nouvellement nommée à l’Éducation Nationale, m’intéressent particulièrement. Vous arrivez à ce poste dans un contexte particulier, avec un CV qui, cela a été souligné de nombreuse fois, peut faire hausser le sourcil. D’un autre côté, le dernier ministre vraiment adepte des dossiers de son portefeuille a été l’un des plus contestés et destructeur de ces dernières années. Donc pourquoi pas.

J’ai récemment découvert que vous souhaitez recevoir au Ministère un TikToker, qui a proposé, dans une pétition très suivi, de déplacer l’intégralité des « gros cours » (Maths, Histoire-Géo, Français…) le matin avant 12h, afin de laisser l’après-midi aux activités plus artistiques. C’est un débat intéressant, et sur lequel il est sans doute pertinent de se pencher. Toutefois, je me demande si c’est le plus urgent. Et si cet interlocuteur est le premier qu’il faut recevoir.

Je sais que je ne suis personne pour vous donner des conseils. Je suis un enseignant certifié comme il y en a tant, et je plafonne à 33.000 abonnés sur X/Twitter. Rien à voir avec les plus de 500k de Senseidesmots, avec qui vous allez vous entretenir, je le reconnais aisément.

Cependant, en tant que citoyen, je m’interroge. Si ce que cette personne a à dire est sans doute très intéressant, que penser de nombreux syndicats – et donc d’étudiants et de personnels d’éducation – qui portent cette préoccupation depuis des années, et à qui on oppose, ministre après ministre, des fins de non-recevoir ? Votre geste a-t-il vocation à démontrer que désormais, le plus de monde possible sera entendu, ou que le poids des opinions se compte en abonnés, en résonance médiatique ?

Je tiens ce blog depuis maintenant dix ans, Madame Genetet, et ce pour deux raisons. D’abord parce que je suis un insupportable narcissique – je le sais, et les témoignages ne manquent pas à ce sujet – mais aussi parce que le travail des personnels enseignant, et également des élèves est invisible. Noyé dans le quotidien, caché dans ce sanctuaire, si commun, mais si peu connu finalement, que l’on appelle l’École. Je cherche à documenter, à mettre au jour. Parce que j’ai la sensation que ce labeur quotidien, comme il n’est pas visible, comme il n’est pas télégénique, n’intéresse pas, ou peu, à commencer par ceux qui nous dirigent. D’où ma démarche. Mais ce « travail » n’est rien par rapport à celui des associations de parents d’élèves, des organisations syndicales, de toutes celles et ceux qui, de près ou de loin, tentent de rendre notre système scolaire un peu meilleur et se prennent dans la tête, année après année, des réformes qui vont à rebours de ce qu’ils défendent.

J’espère que ce qu’il ressortira de votre prochain entretien avec Senseidesmots sera positif. Mais, au risque de paraître grandiloquent, j’aimerais vous signaler que notre École brûle, et que nombre de vos prédécesseurs ont voulu étouffer l’incendie avec de l’essence. Que tout un tas de pompiers tentent de circonscrire le feu et, qu’à n’en pas douter, ils auraient aussi beaucoup de choses à vous dire, dans les salons du ministère. Si vous leur en donnez l’occasion. Et même s’ils ne sont pas hyper présents sur les réseaux sociaux.

S’il vous plaît, Madame, écoutez-les. Écoutez-nous. En concluant ce billet, qui sera probablement lu par une centaine de personnes, je lutte contre un immense sentiment d’impuissance, et de colère. Ça ne m’empêchera pas, comme des dizaines de milliers d’autres, de tout faire pour préserver un espoir : celui que l’École, ses usagers et ceux qui la font vivre soient reconnus à leur juste valeur.

Je vous souhaite le meilleur.

4 réflexions sur “Mercredi 2 octobre

  1. Je ne sais pas quand j’ai cessé de comprendre le monde dans lequel je vivais, peut-être que je ne l’ai jamais compris, en fait. En tout cas tous les jours désormais j’ai l’impression de vivre dans idiocraty (c’est un film). Et je ne dis pas ça contre ce fameux tik-tokeur que je ne connais pas, mais effectivement, l’idée que pour être entendu, ouh la, quel grand mot, écouté déjà, il faut être sur les réseaux, me révulse autant qu’elle m’attriste.

    (Kalys)

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