
Récemment, m’est venu à la bouche, enfin au clavier, l’adjectif « crade » pour décrire les professions de l’éducation. On m’a fait remarqué que c’était sans doute excessif. Probablement. Mais, à y repenser, ça ne me semble pas totalement injustifié. À Grigny, T. me disait déjà qu’il se sentait « poisseux » au sortir de certaines journées.
Et oui, il existe des moments où, vraiment, j’ai la sensation d’être mis en face de ce que l’adolescence a de plus sale. En ce début d’année scolaire, j’ai déjà été violemment insulté par un élève à qui je demandais de ne pas vider un spray de déodorant dans l’œil d’un comparse, assisté à toutes les tricheries possibles et imaginables, vu des mômes se foutre de la gueule d’un élève qui, de frustration de ne pas comprendre un mot – il est en France depuis l’année dernière – a éclaté en sanglots.
Et notre boulot consiste notamment à naviguer sur cette boue. À devoir, parfois, transiger avec nos principes, pour qu’Erika accepte de sortir son cahier. À se regarder pousser une gueulante, ardente ou glaciale, histoire de retransformer le chaos qui vient d’entrer dans la salle en une classe à peu près d’équerre. Notre boulot consiste à voir M. obligé de s’interposer physiquement devant une élève pour qu’elle n’aille pas cogner sur un autre (il avait craché sur son sac, après…). Pendant que J., devant le spectacle, décompense totalement et se lève pour faire des tours de classes en criant.
Alors non, ça n’est pas tout le temps comme ça. Mais c’est ça aussi. Parfois, souvent, les heures s’égrènent, sereines. Parfois, chacun parvient à tenir son rôle. À agir proprement, dans les clous de sa fonction. Mais il suffit de peu pour que ça dérape. Pour que l’on soit obligé de sortir un élève de cours, même s’il ne rend pas l’heure absolument impossible (c’est l’une des seules raisons officiellement acceptables), mais juste parce que, pour la douzième fois, il a insulté son voisin.
C’est crade parce que, trop souvent, on a l’impression de jouer à un jeu dont les règles sont soit trop simples, soit trop complexes. Et que, chaque jour, elles changent. C’est crade parce qu’on fouille dans la terre en espérant en tirer quelque chose qui tienne la route. Une heure de cours, un projet chouette, une relation de confiance avec un élève. C’est un travail d’artisan. On n’en sort pas les mains noires, mais l’esprit sacrément encrassé.