
Comme pas mal d’européens de mon époque – d’encore aujourd’hui ? – j’ai découvert l’expression tadaima dans les animes japonais. Je crois que la première fois que je l’ai vraiment identifié, c’est dans Noir, quand la tueuse Chloé revient vers sa mentor. « Tadaima » : me voici rentrée à la maison.
Bien sûr ça a un côté tarte, toutes les grandes scènes d’animes, toutes les grandes scènes ont un côté tarte. L’héroïne ou le héros fourbu revenant dans son foyer, là où il doit être, dans l’endroit auquel il appartient. C’est trop simple, on n’appartient pas à un lieu, pas plus que les lieux ne nous appartiennent.
« Tu comptes rester, l’année prochaine ? »
Cette question, c’est V. qui me l’a posée, pendant qu’on discutait dans son bureau. Et elle me cueille un peu trop violemment. Je veux dire, jusque là, j’ai toujours essayé de rester dans les établissements dans lesquels ma fonction de remplaçant m’a amenés, à l’exception d’un seul. Je m’y trouvais toujours bien. J’ai toujours eu un violent pincement au cœur quand ça m’a été refusé. Un pincement, au pire, ça laisse un bleu, une marque. Et puis, mon narcissisme se satisfaisait de cette image du mec qui parcourt le pays, laissant paillettes et papillons dans son sillage.
Mais ce qui m’inquiète, c’est que lorsque V. me pose la question, une image qui n’a rien à voir avec la choucroute s’impose dans mon esprit : la maison de mes grands-parents, récemment décédés, en Provence. Un mas immense, perdu dans les odeurs de garrigues et les promenades interminables de l’été. Une baraque dont la vente est une blessure pour tous les membres de la famille qui l’ont connue. Pour moi, et sans doute pour les autres, c’est parce que c’était peut-être là, de tous les lieux sur terre, où dire « tadaima » ne m’aurait pas donné une violente envie de rigoler.
Tadaima.
Les collègues ont fait une razzia sur les cannelés que j’ai amené aujourd’hui. Je n’ai pas totalement perdu la main. Je n’ai pas trop le temps d’en parler, j’ai chorale ce midi, avec A-H, d’autres profs et des élèves. D’ailleurs, je rédige ce billet écouteurs aux oreilles, en tentant de mémoriser la partie que je suis censé chanter à l’opéra de Rennes dans quelques mois. (les altos)
Tadaima.
Ce soir, je vais au théâtre. C’est S. qui m’y a invitée, dans cette troupe. J’ai été accueilli par ses membres comme si je revenais d’un voyage. On est tout de suite passés aux exercices, aux confidences d’après répétition.
Tadaima.
Mardi, je vais chez M., on va discuter de son personnage de jeu de rôle et manger une salade composée (le tout sans alcool, le weekend était suffisamment intense).
Tada…
Je repousse désespérément ce lyrisme japonais. Parce que je sais qu’il se heurtera, avec un petit bruit triste, contre les suppressions d’heures et le jeu des mutations. Je tente de rester ce personnage aux semelles de vent que je me suis construit, parce que c’est triste, de partir après s’être attaché, beaucoup trop triste. Même si je n’ai jamais aussi aisément compris les profils des élèves qu’ici, même si je pense que je peux faire du bien. Je ferai du bien ailleurs. Tout ce que je peux faire, c’est ce que je n’ai pas eu l’intelligence de faire, lorsque mes grands-parents, fourbus de s’en occuper, on vendu la propriété : éprouver toute la gratitude possible. Ce n’est pas tout le monde, qui peut vivre dans un anime en vrai, même si ça n’est que temporaire.
Je suis rentré chez moi. Avant que la route, de nouveau ne m’aspire, se faire le cœur tout grand.
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