
De ma vie entière je n’ai jamais hurlé aussi fort.
Face à moi, les deux élèves subissent la tempête en marins, le front baissé, les sourcils froncés. Elles doivent avoir les tympans en compote, mais je n’arrive pas à juguler le volume. Nous avons dû, avec l’assistance sociale, improviser une intervention d’urgence pour faits de harcèlements sur un élève, et aujourd’hui c’est une autre qui ne vient pas en classe car insultée par celles que je suis en train de désintégrer verbalement. En sixième Evoli, actuellement, tout le monde ou presque se déteste.
L’espace d’un instant, je me décentre. J’arrête le temps, sors de mon corps, et fait le tour. Pour une fois, je n’ai pas l’air ridicule, dans cette fureur. J’ai beau avoir les veines du crâne qui saillent, il y a quelque chose de presque effrayant dans mon attitude. Quelque chose de, je le sais, dû à ma peur, ma peur de voir ces jeunes êtres en train de se faire tout le mal possible. Quelque chose dû au fait que j’ai tout tenté, que je suis au bout de tous les mots, d’une chaîne d’astuces et d’empathie forgée en dix-sept ans, et qui m’a servie même à
« Vous avez été prof à Grigny ? » m’a l’autre jour demandé, incrédule, Hilario, qui sait tout sur tout « Mais c’est la zone totale ! »
La zone totale où, pourtant, j’ai trouvé comment reconnecter chaque élève ou presque à sa part d’empathie. Et là, je suis en train d’échouer avec toute une classe. Elle se trouve là, ma colère, je ne me fais pas d’illusion. Dans leur comportement infect et dans mon impuissance.
Et vous savez à quel point je suis malheureux ? Je vais vous le dire.
Ça se passe deux heures plus tard, avec les deux mêmes élèves. Elles viennent de terminer un exposé, dont j’affiche le compte-rendu au mur de la classe. Et quelques minutes plus tard…
« Mais… Ella… Vous venez de taguer votre propre affiche…
– Ben oui.
– … Vous m’avez dit qu’elle vous avait pris énormément de temps à créer.
– Oui…
– Vous… Vous en étiez contente de ce travail ?
– Ben évidemment.
– Mais alors pourquoi vous l’avez abîmé ?
– … Parce que c’est marrant. »
Faire du moche, tout le temps et à tout prix. Devenir sa propre cible quand c’est nécessaire.
Triste, ce soir. Infiniment plus triste qu’en colère.