Mardi 21 janvier

Gaëtan fond en larmes. J’avoue ne pas l’avoir vu venir. Depuis le début de l’année, Gaëtan est plutôt l’élève enthousiaste, toujours la main levé, et en permanence désireux de partager ce qu’il fait. Royalement indifférent, d’ailleurs aux quelques commentaires (que je déboîte avec bonheur) désagréables quant au fait qu’il étalerait trop sa science.

« Je ne comprends pas. D’habitude, vous aimez travailler en groupe avec Alya et Nathan.
– Je veux pas travailler en groupe.
– Vous vous êtes disputés ?
– Non. Non c’est que… »

Les sanglots l’empêchent de poursuivre. Je l’exfiltre discrètement dans le couloir tandis que M. prend les élèves en charge.

« Vous pouvez me parler.
– C’est juste que ce sera pas aussi bien que si c’est moi qui fait tout seul. Et c’est important, vraiment important. »

Ce qui est important, c’est de réaliser un exposé sur l’un des personnages du film que nous avons fini de regarder ensemble.

« Ils vont rater.
– C’est important de faire confiance, dans un groupe.
– Je vous en prie, je veux vraiment, vraiment que ce soit bien. »

Il y a dans sa voix un accent quasi-suppliant. Qui me fait hocher la tête. Et rentrer en classe où il déploiera, en calligrammes et textes rimés, l’histoire de Suzu, la jeune fille timide devenue idole de la chanson dans une réalité virtuelle. Et moi de rester muet en me demandant où est née cette passion entre un personnage de fiction et ce tout petit môme aux grosses lunettes.

Lundi 20 janvier

« Monsieur, on regarde le film aujourd’hui, mais ça veut dire qu’on peut pas faire le jogging d’écriture ?
– Non, sinon on ne pourra pas tout voir.
– Oh non… Mais j’ai aussi super envie de voir le film… Bon, je le ferai à la maison ! »

J’ai souvent dit que le cours du lundi matin avec les sixièmes Feunard est mon préféré de la semaine. Ce n’est pas juste parce qu’ils sont encore calmes et reposés de leur weekend. Il est toujours un peu magique. Comme lorsque tout le monde – y compris Nahel, qui a très envie d’être un mec très très mec, dur et désagréable – fait « waaaaah ! » lorsque l’héroïne éponyme du film Belle écarte les bras, invoquant un torrent de fleurs.

Ou alors :

« MOOOOONSIEUR ATTENDEZ !
– Mais pourquoi est-ce que vous vous mettez à hurler comme ça ?
– S’il vous plaît s’il vous plaît ! Est-ce qu’on a la permission de prendre une feuille pour noter les noms des suspects ? Je veux savoir qui c’est, la Bête ! »

Ou bien :

« Maître, tu peux enlever la chaise ? Je vois pas trop l’histoire et j’aime bien. »

On s’est disputé fort avec Octave, jeudi. Il m’a expliqué à quel point il en avait marre de venir en cours et de ne rien comprendre, et de détester tout ce qu’on fait en français. Il m’a expliqué à quel point il aimerait être dans une classe avec « que des élèves comme moi ».

Les sixièmes Evoli ont beaucoup ricané à l’inverse, vendredi, trouvent ça chiant et long. Je ne leur en veux pas. Le temps, les goûts, les individualités. C’est aussi ça, une classe.

Mais quand même. Je ne vais pas me refuser un moment de magie en ce début de semaine.

Samedi 18 janvier

« Monsieur, c’est pas très intéressant, comme vous nous apprenez la conjugaison. On peut faire ça avec des jeux. »

Samira fait partie de ces élèves qui sont persuadés que, de temps à autres, il est bon de rappeler certaines évidences à leurs enseignants, sinon ça devient n’importe quoi, ces cours. Les premières années, ce genre de sortie me faisait sortir de mes gonds, puis, j’ai commencé à en rire, avant de ne plus en tenir compte. Cet après-midi là, je m’assois sur une table.

« Vous savez, j’ai commencé à apprendre la guitare, cette année. »

Quelques mômes me regardent avec perplexité, d’autres avec joie – super, le prof va faire une digression, on peut poser les stylos – et d’autres lèvent les yeux au ciel : qu’est-ce que cet olibrius va encore nous sortir ?

« Et je débute débute, hein. Pour le moment, j’en suis encore à apprendre comment appuyer correctement sur les cordes. Ça fait mal, ça laisse des traces sur les doigts.
– Mais c’est quoi le rapport ?
– Eh ben je ne sais pas pourquoi, mais ça me plaît. Parce que je sens que je suis vraiment en train d’apprendre quelque chose de nouveau. Alors bien sûr ça n’est pas pareil. J’ai choisi d’apprendre d’un instrument. Et vous, on vous enseigne du nouveau tous les jours. Mais ce que j’essaye de vous dire c’est que… C’est que petit à petit, vous n’aurez plus besoin d’apprendre. Vous ne ressentirez plus trop ça. Les exercices sur l’auxiliaire ou les cordes sur les doigts. »

Ils me regardent avec silence, toujours circonspect. Nous sommes vendredi soir, il y a beaucoup de fatigue et d’indulgence.

« Peut-être que vous ne comprenez pas encore. Dans plusieurs années peut-être. Mais c’est pas toujours une mauvaise chose, que de sentir que ça fait un peu mal.
– Oui, et puis après on regarde le film, alors hein !
– … Voilà. »

Vendredi 17 janvier

Quatre fois. Quatre demi-groupe à qui expliquer le fonctionnement des auxiliaires. Je finis la semaine dans un état mental assez intéressant. Je veux dire, je pense qu’un psychiatre, un exorciste et un criminologue le trouveraient intéressant. J’ai tellement retourné la règle sous mon crâne qu’elle en fait des loopings.

Des dizaines d’exemples tous plus débiles les uns que les autres, des crayons projetés à travers la pièce pour simuler une indignation quand ils n’arrivent pas encore à se rappeler la définition du verbe, des anecdotes personnelles disséminées pour leur faire oublier qu’on bosse sur quelque chose d’aride.

Et pour quoi ?

Tous les ans, j’espère avoir trouvé la clé. L’ensemble de règles irréductible, le vademecum absolu qui leur permettra de faire face aux multiples pièges de la langue française. Et je ne saurai jamais si j’ai tort ou raison, ils poursuivent leur scolarité et moi mon boulot, chacun de son côté. Est-ce que, vraiment, j’ai réussi à transmettre ? Je ne le saurai jamais

Ca ne m’empêche pas d’essayer.

Jeudi 16 janvier

« Leur donner des images mentales et une langue précise. »

C’est ce qui m’est spontanément venu à l’esprit lorsque M., ma stagiaire, m’a demandé ce qui était le plus important à transmettre aux élèves selon moi. C’est marrant, avec le recul, si plus de temps m’avait été accordé, je ne pense pas que j’aurais répondu cela.

Des images mentales. Souvent, je dis que lorsque j’aurai une affectation fixe, j’investirai dans des affichages. Donner aux mômes des supports. Un château de conte de fées, Colette, l’intérieur d’un journal au XIXe siècle. Je suis souvent effaré – sans aucun mépris – du fait que les élèves n’ont aucune idée de quoi parle un texte, parce qu’il leur manque des représentations. Comment leur expliquer la détresse de Mathilde Loisel si on n’a pas la moindre idée de ce à quoi ressemble Paris, que ce soit au passé ou au présent ? Comment se construire un imaginaire sans dragons ?

Et les mots, pour exprimer tout cela. Pas tous, pas intégralement, non. Mais leur donner un vocabulaire précis. Parce que c’est l’un des premiers discriminants sociaux. Savoir nommer, et bien nommer le monde qui les entoure, que ce soit au niveau du vocabulaire ou de la syntaxe.

En réalité, ces deux ambitions se rejoignent. Ce à quoi j’aspire, c’est à leur donner de quoi s’emparer de la réalité. Qu’ils la subissent moins. Qu’ils en soit davantage les acteurs et les magiciens. En passant pas des outils naïfs, si naïfs…

Mercredi 17 janvier

« Dans ce texte, Belle fait preuve d’altruisme, qui se rappelle de ce que c’est ? »

Tanith lève les yeux au ciel, avec toute la discrétion d’une élève de sixième.

« C’est le contraire d’égoïste, vous nous le répétez sans arrêt, monsieur.
– Vraiment ?
– Ben oui, à chaque histoire qu’on voit, hein, confirme Benji. »

Marrant. Je ne m’en était pas rendu compte. Il est vrai que c’est un terme sur lequel je reviens souvent. Très. Je me demande ce que ça raconte sur mon enseignement. J’écris souvent ici que les profs parlent énormément d’eux-mêmes, dans la construction de leurs cours. Altruisme. Est-ce un truc que je tente de leur passer ? Une blessure, un idéal que je voudrais actualiser à travers eux ? Ou est-ce que, tout bêtement, les programmes sont suffisamment bien conçus pour que je revienne à ce principe ?

« Monsieur, les héros des histoires, ils sont toujours altruistes ?
– Souvent, oui.
– Parce que c’est plus facile d’être égoïste dans la vraie vie, en fait ?
– Vous pensez ?
– Ben oui, évidemment. Je veux dire, personne est altruiste, en vrai. C’est pas possible. »

Voilà, c’est pour ça. C’est pour ça que j’y reviens.

Mardi 16 janvier

« Monsieur, vous allez bien ?
– Très bien, merci Laura, et vous ?
– Euh, ça va mieux. »

Laura me sourit et m’englobe de ses grands yeux noirs. Qui sont aussi brillants qu’au mois de septembre. En novembre, quelque chose est arrivé qui a éteint cette lueur. Laura s’est mise brutalement à écrire ses cours avec un feutre noir moche, malgré mes demandes de reprendre un stylo. Aujourd’hui, même son cahier a l’air en meilleure santé.

« Vous voulez me parler après le cours ?
– Non, ça va, vous pouvez juste arrêter de vous inquiéter. »

J’ai envoyé tout ce que je pouvais aux trousse du mal-être de Laura. L’assistante sociale, des coups de fils, des regards appuyés… Elle est restée hermétique à tout. Et semble s’en être sortie. D’une façon que j’ignore et que, sans doute, j’ignorerai toujours.

« Merci de me le dire. Vous savez que je suis là, si vous avez besoin d’un adulte avec qui discuter.
– Vous êtes très gentil, monsieur. »

Elle l’a dit sans ironie aucune. Mais peut-être avec un peu de lassitude. Et je regarde cette petite fille de onze ans qui semble tellement, tellement plus âgée que moi.

Lundi 13 janvier

En ce moment, V. n’a pas le temps, ne prend pas le temps de manger à midi. Des bulletins à remplir à la pelle, des obligations professionnelles et personnelles dans tous les sens. Je joue – parce que je sais déjà qu’il dira non – à tenter de le faire partager à un effroyable parmentier végétarien que j’ai concocté en quantités industrielles hier soir.
En ce moment, j’ai le blues du dimanche soir aigu. M. m’invite le soir à jouer aux cartes – je tairai pudiquement lesquelles, et la mélodie s’écoule, infiniment moins douloureuse.
En ce moment, S. est malade. Nous sommes plusieurs à relayer que ça n’est pas si grave mais que les SMS sont appréciés. Juste histoire d’envoyer un peu de chaleur.

C’est, je crois, ce qui me donne le plus de force dans cet établissement. La toile délicate qui nous tient lié. La force que donne ceux qui l’ont quand d’autres ne l’ont pas, en sachant que ce grand cycle est voué à se modifier.

Nous prenons soin les uns des autres, et c’est précieux.