Samedi 11 janvier

Nous sommes vendredi soir. Je sors et je ne marche littéralement pas droit. Cette première semaine m’a épuisé, autant que toutes les premières semaines après les vacances, sans que jamais je puisse y faire quoi que ce soit. Sur l’une des tables de bois, au bord du parking, M. est allongé, les jambes pendant dans le vide.

« Est-ce que les élèves peuvent me voir, d’ici ? »

Ce doit être l’épuisement, mais la question me semble terriblement drôle. Que penseraient s’ils nous voyaient, d’ici ? Lui en train de fixer le ciel gris, moi affalé sur un banc qui m’imprime, je m’en rends compte, pas mal d’humidité sur les fesses. Mais la flemme de me lever.

Est-ce que les élèves peuvent nous voir, d’ici ? Probablement pas. Au bout de notre épuisement, quand il ne reste plus que des êtres humains.

Vendredi 10 janvier

« Monsieur, c’est quoi, la lettre ? »

Oleg a énormément progressé en français, depuis le mois de septembre. À tel point qu’il m’arrive parfois d’oublier qu’il lui manque certaines notions, impossible à avoir assimilé pour quelqu’un présent en France depuis un an et demi.

« Bah c’est des majuscules en lié, t’es bête ou quoi ?
– Il est bête ou il n’a pas eu l’occasion de les voir… »

Valeria m’adresse son habituel sourire contrit, tandis que je me retourne vers le grand ado qui continue à pointer du doigt les pleins et les déliés de mon B.

« C’est une façon d’écrire les lettres.
– Mais c’est beau ! Le E, il est comment ? Et le G ? »

Ce soir, Oleg rentrera chez lui avec dans son carnet un mot pour comportement inadmissible et une feuille de majuscules qu’il a glissé dans une pochette plastique pour ne surtout, surtout pas l’abimer.

Jeudi 9 janvier

« Monsieur, c’est quoi, le Moyen-Âge ? »

Hou qu’elle est moche la sensation qui vient de me mordre à l’instant. Cet espèce de truc un peu sale, un peu acide, qui ressemble à un truc du genre « mais ils sont de plus en plus débiles, les collégiens, c’est quoi ce manque absolu de culture ? »

Ce n’est pas la première fois que je ressens ça, que je me racornis de la sorte.

Et ça me fait peur.

Ça me fait peur a posteriori. Parce que cette sensation ne dure qu’un instant, et je rationalise quelques centièmes de seconde plus tard. Il existe des milliards de raisons pour lesquelles cette question est posée, la plupart excellentes et dont je n’ai pas la moindre idée. On se ressaisit, on explique ou en temporise, et on repart.

Le problème, le temps avançant, c’est que ce genre de morsure, de blessure à l’empathie, ça devient comme les blessures que l’on se fait au sport à quarante ans. On peut s’en remettre. Mais il n’est pas impossible qu’un jour, cette cheville tordue, ce pincement dans le genoux ne soient plus uniquement des douleurs passagères, mais des handicaps qui ont décidé de coloniser les os et les tendons. Ou, dans le cas qui nous occupe, le crâne.

C’est pourquoi je suis toujours inquiet lorsque je ressens cela. Toujours en hyper vigilance. Punaise, répondre à longueur de journée aux questions de mes élèves, ça aussi c’est un état de grâce ? Et lorsque la meurtrissure sera installée, que faire, alors ?

En attendant, je continue à virevolter. En tentant d’ignorer l’angoisse qui me tortille le bide.

Mercredi 8 janvier

Pour des dizaines de raisons fabuleuses et intimes, les vacances qui viennent de s’achever m’ont laissée, comment dire, rayonnant. De joie, de confiance et de sérénité. Je sais, depuis longtemps désormais, que ce sentiment d’invincibilité n’est que temporaire. Il vient du fait que je suis plein d’énergie, mentalement comme physiquement. Et que mon optimisme déclinera avec ce trésor reconstitué.

Mais comme je suis inconscient et un peu idiot, je puise sans compter dans mes richesses intérieures, en cette matinée de mercredi. Je voudrais que ces trois heures de cours soient parfaites.

Et elles le sont presque. Au prix d’efforts phénoménaux. Je parviens tout à la fois à être clair dans mes propos, à désamorcer rapidement et efficacement les situations de conflits potentiels, à rythmer les activités et à ménager des temps de respiration. Toutes choses qui, de l’extérieur, semblent aller de soi pour quelqu’un n’exerçant pas ce boulot.

Mais qui sont quasi-impossible à tenir sur le long terme. Je sors de cette poignée de minutes totalement groggy. Je me suis brûlé comme rarement en gérant tous ces aspects, primordiaux, de la classe. En temps normal, nous devons nous économiser. Sinon nous serions tous en arrêt pour burn out au bout de deux semaines. J’ai parfaitement conscience de donner du grain à moudre à certains détracteurs de l’éducation nationale en écrivant cela. Mais c’est aussi une question qu’il devient nécessaire de regarder en face : se rend-on bien compte de la quantité d’énergie et de vitalité qu’il faut mobiliser pour jouer cette délirante partition ? Susciter l’intérêt, l’adhésion, l’harmonie et la compréhension simultanément chez un public captif et ne partageant pas toujours grand-chose ? C’est un travail titanesque. Et je refuse désormais d’avoir honte de le dire.

Mais c’est aussi pour cela qu’il est nécessaire d’avoir une vie extérieure féconde, riche et forte en dehors. Pour trouver ces éclats lumineux qui nous permettrons d’être, pour une semaine, dix jours ou un peu plus, capables d’enseigner idéalement, dans des conditions qui le sont chaque jour un peu moins. Ce n’est pas normal, de devoir être de telles forces de la nature, pour enseigner. Ce ne doit pas devenir l’habitude, et c’est aussi pour cela que lutter socialement est indispensable.

Accordons-nous, toutefois, ce crédit : nous sommes capables de grande magie.

Mardi 7 janvier

« Oh, ne soyez pas ridicule Andrea, tout le monde veut cette vie ! Tout le monde veut être nous. »

C’est un cliché mais je l’assume : je suis raide amoureux de la performance de Meryl Streep dans Le diable s’habille en Prada. Plus encore dans la scène que je viens de citer, ou, ouvrant la porte de la voiture, l’acariâtre éditrice d’un magazine de mode devient un soleil de grâce et d’élégance pour le public qui l’attend au dehors.

Peut-être est-ce parce que je l’ai trop vu, mais je trouve désormais cette scène terriblement touchante. Parce que même si son sourire est joué, qu’il fait partie du boulot du personnage, il est aussi l’un de ces sourires qui console de la misère du monde. Parce que, parfois, les gens ont juste besoin que quelqu’un de beau et de puissant leur montre qu’il suffit juste de sourire.

« Je suis mort. » confie-je à M. quelques secondes avant d’entrer en classe. Je dors toujours extrêmement mal, les soirs suivant mes cours de théâtre. L’excitation, le fait d’avoir passé du temps à incarner d’autres personnages, de s’être retrouvé avec des gens qui partagent ce truc qui m’est si important. Et le lendemain, les quatre heures de cours du mardi matin sont rudes. Mais

« Vous avez l’air content, Monsieur. »

Toujours, toujours sourire en les accueillant. Ça n’est pas mentir, ou enfin c’est mentir, pour une fois, pour les bonnes raisons. Pour leur donner de la chaleur et du courage, pour leur dire qu’on se retrouve pour partager un bon moment. Et même les jours où l’on se sent gris et froid, en plus de la fatigue – heureusement, ce jour n’en fait pas partie – brancher les vingt-mille volts de l’émail plus blanc que blanc.

Lundi 6 janvier

Bon.

Comment on fait déjà ?

Je sais, je fais cette blague à chaque retour de vacances, invariablement depuis dix ans. Mais ça n’est pas qu’une blague. C’est une vraie question, un véritable vertige. On s’est posé pendant deux semaines et on a pris un peu de recul. Du recul qui permet de regarder en face cette éternelle interrogation : comment, au nom de Cthulhu, vais-je réussir à apporter à vingt-six mômes tous différents, tous bourrés de contradictions, tous humains, tout simplement, ce que l’institution exige de nous et dont ils ont besoin ? Jusque là, c’était un gouffre, un abîme qui m’attirait et dont j’essayais de m’éloigner, un peu comme le Coyote, dans les dessins animés.

Et puis, j’ai repensé à cette citation qui est sans doute dans un livre de philosophie, des calendriers des Postes, mais que j’ai entendu, moi, dans un jeu vidéo, prononcé par une magnifique sorcière : « Il n’y a que lorsque tu tombes que tu sais si tu vas voler. »

Alors ouais, avoir peur, en cet énième premier jour. Regarder de façon un peu plus aiguë, un peu plus laborieuse, Valère, qui proteste comme tous les jours qu’il est fatigué. En cette année 2025, avoir encore l’énergie et l’acuité de redescendre chez l’assistante sociale pour le lui signaler. Avoir les ressources pour détourner avec joie les mille provocations à la minute de Tillie, en transformant ce qui est d’habitude une engueulade en sketch qui la fait tousser de rire. Se retrouver un peu plus naïf, un peu plus maladroit, un peu différent. Cette différence éphémère sera peut-être une chance pour certaines situations, et moins pour d’autres.

Ce prof qui ne sait plus trop comment faire, c’est une autre corde à mon arc, que je m’applique à tirer, parce que sa flèche est unique.

« Watch that moment, and when it comes, do not hesitate to leap. »

Samedi 4 janvier

Plus qu’une journée, avant de retourner au boulot.

Je mesure la chance que j’ai, cette année. Pour énormément de raisons différentes, je regagnerai le collège de Renais sans boule au ventre et même, oui, avec une certaine hâte. Mais comme à la fin de chaque vacance, je laisse sur le seuil celui que j’ai été. Le type qui vient d’arpenter les avenues design de Paris, ou qui a laissé, entre deux éclats de rires de petites photos dans les bars qu’il a arpentés le soir, la nuit, le matin du Nouvel An. Je laisse sur le seuil des soleils couchants et des sourires.

Je me suis promis que, cette année, mes souvenirs n’auraient jamais plus de valeur que ce qui reste à venir. Alors, prendre une grande inspiration, dans l’air froid de janvier. Il reste tant à écrire, le laid, le beau, et tout ce qu’il y a au milieu.

En scène.

Vendredi 3 janvier

Aujourd’hui, T. sort un livre, et ça me rend très heureux pour lui. Dans la grande librairie, il défend, mangé de stress, le texte qui tient aujourd’hui enclos dans une couverture cartonnée. Il parle du cœur et du travail, il parle bien. Son roman, c’est celui d’un élève, d’un prof et d’un stylo quatre couleurs. Évidemment que je m’y reconnais.

Et puis les questions du public. Il a évoqué, dans son discours, la différence entre élèves et enfants. Comment, comment peut-on donc les dissocier ?

Ma main s’élève, ma main tremble, ma parole aussi, un peu, quand on me la donne. Je raconte cet instant de révolte, lors de ma formation, lorsque l’intervenante nous avait expliqué que les jeunes enseignants aimaient « trop souvent les enfants contre les élèves. » Nous étions sages, c’était la seule fois où nous nous étions opposés, furieux.

Avec le recul, c’est ce que je tente, déjà terrifié, d’expliquer, je pense que cette personne tentait de nous protéger. Maladroitement. Voir en chaque élève l’enfant, l’individu, l’être humain et ses potentialités infinies, c’est basculer dans un nexus, dans un vortex. Comment prendre soin de vingt-six, trente, trente-sept personnes, et de tous les univers qu’elles renferment ? Alors, pour se protéger, les réduire ? Les soumettre au statut d’élève, uniquement ? Peut-être est-ce la seule façon de sortir intact de l’expérience, en effet.

Je ne connais pas un seul prof intact.

Jeudi 2 janvier

Préparation d’évaluations pour la rentrée. Comme d’habitude, plusieurs, peut-être trop, de versions différentes. Il y a une réflexion complexe et compliquée à mener sur les aménagements que je n’ai pour l’instant pas la force ou la connaissance de mener. Ce que je vois, par contre, c’est que les différents exemplaires que je conçois suivent une trajectoire ascendante. De plus en plus, les élèves les plus en décrochage commencent à intégrer le groupe « classique ».

Parfois sur leur demande : ils ont fini d’avoir peur. Ça les dérange moins de savoir qu’ils ne maîtrisent pas une compétence que de sentir le poids des petites roues. Pas forcément – je l’espère en tout cas – de moquerie de la part des autres. Juste ce besoin « d’appartenir ». Les accompagner, et leur donner envie d’escalader les mêmes sommets que les autres : avec le peu de moyens dont nous disposons, c’est déjà énorme. Imparfait, insuffisant… Mais une lumière.