Mardi 4 février

Depuis plusieurs jours, les vagues noires déferlent autour de mon boulot. Des enfants tristes, agressifs ou violents avec les autres. La même chose en fait. Des collègues fatigués et dépités. Des choses sombres qui m’appartiennent.

Forcément, ça mine. Forcément, ça perce, insidieux, les défenses que l’on s’est construites. Forcément, on sent le sombre qui s’empare, aussi, de soi. Et ça se ressent dans les salles de classe, où l’on finit par traîner son mal-être, à rajouter de la souffrance sur la souffrance qui a causé votre souffrance.

Enseignant, prends soin de toi.

« Vous avez fini de rigoler ? » J’affecte l’indignation devant la réaction de mon psy, à un truc dur que je lui ai raconté. Une fois dans la rue, ce truc dur, je le constate, est devenu friable. J’y repense et je le vois s’effondrer.

Enseignant, prend soin de toi.

Je fais un saut dans la maison que S. retape depuis le début de l’année scolaire. Je traine un peu les pieds mais c’est pour l’aider dans la pièce de l’atelier théâtre du collège. Finalement, je me retrouve à porter des pots de fleurs dégueulasses et visser des dominos électriques. Quand on manipule des machins potentiellement capables de vous électrocuter ou de vous refiler une maladie grave, on oublie un peu le reste.

Enseignant, prends soin de toi.

Je ne tiens toujours pas ma guitare correctement. Avec une infinie patience, C. me montre de tous petits gestes. Précieux. « Avant, quand ça n’allait pas, je jouais à World of Warcraft. Là je fais de la guitare. » Il hoche la tête en souriant, pendant qu’on ouvre une canette.

Enseignant, prends soin de toi.

On se voit tout le temps avec M., on a rarement le temps de parler. Toujours une obligation, toujours un chapitre de nos histoires mutuelles à contretemps. On se croise dans le parking du Lidl, après nous être quittés, quinze minutes plus tôt. Et pendant trente minutes, on discute beaucoup, fort, avec ce sentiment d’urgence qui survient quand on vole du temps important. Et lorsque je lui dis au revoir, je constate qu’il y a cette chose en moi, cette lumière d’argent et de lune, qui scintille fort. J’avais oublié qu’elle s’était éteinte. J’ignore à quel moment de cette journée, que je raconte en désordre, elle s’est ravivée. Sur mon bras, le tatouage qui représente mon mauvais génie, la synthèse de tous mes défauts mais aussi cette part de moi qui me protège, quand je tire trop fort sur ma fatigue, a presque fini de cicatriser.

Enseignant, prends soin de toi.

Parce que ce métier est épuisant, parce que tu dois te préserver. Pour tes élèves, pour ce que tu représentes. Pour toi. Et je te souhaite, je te souhaite fort d’avoir ces lueurs qui scintillent, aux braises desquels ta lumière peut se rallumer.

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