Mercredi 19 mars

Cette année, je me suis remis entre les mains d’enseignants. C’est sans doute, comme tous les événements importants de la vie, pour partie les circonstances, et pour partie ma volonté. Il y a mon psy, que je pensais voir trois fois avant d’estimer l’affaire réglée et à qui j’ai dit « bons congés » avec un tremblement dans la voix en me rendant compte que je ne le verrai pas la semaine prochaine. Il y a C., mon prof de guitare, pour qui j’éprouve une admiration débordante, pour ce qu’il est artistiquement, et pour ce qu’il recoud dans mon rapport à la musique. Il y a A., la première metteuse en scène de notre atelier de théâtre, dont le génie et la passion ont rallumé sous mon crâne des envies que je pensais à jamais étiolées au fil d’années grises.

Et il y a R.

R. est la deuxième metteuse en scène de cet atelier. Parfois, quand nous jouons et que nous ne savons pas quoi faire, elle nous guide. Avec des phrases, murmurées et précises, et on avance, pas à pas, sur un chemin dont on a l’impression qu’elle pose les pierres juste avant que notre pied ne les touche.

Il y a ce moment, où je joue un enfant de cinquante ans, à qui sa mère parle. Elle lui dit des choses importantes, des choses que, peut-être pour la première fois, elle parvient à formuler. Cet enfant, moi, ne lui répond pas. En tout cas, pas par la parole. Et pourtant il faut, il faut lui répondre. On cherche ensemble. Et il y a quelque chose qui me remonte le long de l’échine. Quelque chose de mon adolescence, quelque chose que je vois tous les jours ou presque chez mes élèves. Ce regard en coin, cruel et doux, ce sourire, naïf et impitoyable. L’impression qui m’arrive, de temps en temps sur scène et en cours, d’avoir refermé les doigts sur un fil invisible, ténu, et incroyablement important.

« Voilà. Parce qu’ils sont comme ça, les enfants. »

Et ça me foudroie. Ça me foudroie à en avoir de me mettre à gémir, à pleurer, très fort, là, devant les dix adultes devant moi. Ils comprendraient, j’en suis certain. J’ai envie de pleurer parce que c’est ça, c’est ça qui est merveilleux et horrible, du lundi au vendredi. Vivre incessamment sous ces sourires et ces regards. Ils sont comme ça, les enfants. Ces sentiments, qui s’érodent avec les années, avec ce que l’on appelle « l’expérience ». Mais qu’ils éprouvent, eux, dans toute leur pureté, dans leurs premiers instants. Qui sont incroyablement hostiles et fertiles. Nous tous, adultes, meules contre lesquels ils usent les angles pointus de leurs affects. Ils sont comme ça, les enfants. Marie-Do, dans Le ciel de Nantes, tente de parler à son fils, il reste son fils, il restera toujours pointu et sec. Elle sera toujours le granit patient contre lequel il frotte. Comme je le suis, en salle A25, cette année, avec ces classes qui

« Vous êtes usants. »

Peut-être oui. Parce qu’ils ont besoin. Besoin de s’émousser au regard des adultes. Et c’est quelque chose que l’on ne pourra jamais expliquer, jamais justifier. Dix-huit heures de cours, les vacances, les mêmes arguments débiles. À laquelle la seule réponse est celle-ci : « Parce que nous sommes le granit. » Qui l’accepterait ? Certainement pas moi.

« Ils sont comme ça, les enfants. »

À la fin de cette scène, je serre fort, si fort celle que j’aime tellement, dans cette scène et en-dehors, celle qui, pour quelques secondes encore, est ma mère. Celle qui est tous les adultes contre lesquels tous les élèves passés par la salle A25, et toutes les autres salles de classe éternelles, deviendront, peut-être un peu plus doux.

Avant de regagner ma place. Celle que j’ai choisie, de par les circonstances et ma volonté. Celle dont, parfois, je m’échappe dans un cabinet de consultations, des cordes entre les mains ou sur une scène.

Granit.

Une réflexion sur “Mercredi 19 mars

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