
« Aujourd’hui, on va essayer quelque chose. Je ne sais pas si ça va fonctionner, vous allez trouver ça bizarre, sans doute. Personnellement, j’aurais trouvé ça étrange, si mon professeur m’avait proposé ça. »
Les sixièmes Feunard lèvent sur moi un regard perplexe, mais sans animosité. Avec eux, je peux dire ce genre de choses. Il ne m’en tiennent pas rigueur. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles c’est si agréable avec eux : ils ont vite compris que leurs enseignantes et enseignants sont des êtres humains.
Ce qui est plus difficile, c’est que leur niveau en orthographe est pour le moins compliqué. Ils essayent, pourtant, pour la plupart.
Mais depuis quelques jours, une petite musique résonne en salle des personnels.
« Ce qui m’énerve avec les élèves, c’est qu’ils piochent le premier renseignement qu’ils trouvent dans le texte. Ils lisent un mot dans la consigne et ils pensent qu’ils ont compris l’énoncé. »
Mais hier, C. m’a dit un truc à mon cours de guitare.
« Essaye pas de jouer l’accord suivant. Pense d’abord au chemin que vont faire tes doigts. »
C’était le conseil le plus simple du monde. Et j’ai failli chialer à quel point ça a fonctionné.
Alors, en pensant à C. et à son sourire de vieil enfant quand il tente un truc dans mon apprentissage, je parle à mes élèves.
« Essayez de m’écouter, tout en relisant les mots, un par un. Je sais, c’est pas évident. Mais je vais pas parler beaucoup. Et surtout, ne parlez pas. »
Je laisse s’installer le silence. Avec eux, c’est faisable.
« Relisez les mots, un par un. La dictée est courte, c’est facile. »
« Un mot. Et puis l’autre. Regardez les lettres, comme elles se suivent. Demandez-vous le son qu’elle font. L’une après l’autre. »
« Vous avez mis un s à la fin du mot. Pourquoi il est là, ce s ? Ou ce t ? Il a une raison d’être là ? »
« Regardez le mot suivant. Il a le droit à son s aussi ? Pourquoi pas ? »
J’essaye d’espacer mes interventions. De les rendre régulière, comme un ressac. Je tente de reconstituer quelque chose de tellement simple, de tellement compliqué : la ligne de la lecture. Lire chaque mot, tous les mots, les uns après les autres. Pas d’interruption, pas de fragments, pas la frénésie hachée qui saisit les mômes la plupart du temps. C’est un rythme, c’est une pulsation. C’est une voix.
Ça ne marche pas pour tout le monde, évidemment. Certains rigolent. D’autres rêvassent en me regardant. Et puis quelques-uns suivent, de leur stylo. Ont les yeux qui s’écartent, gomment un truc ou deux. Repartent.
Je pense à ce que m’a dit C., hier.
« Des fois, je pense à un truc con et ça marche. C’est chouette. »
Ouais. C’est chouette. Merci à toi.