Vendredi 11 juillet

Aujourd’hui j’ai la haine.

J’ai la haine parce que je suis en mémoire dans le 35m² du 12e arrondissement de Paris. C’est le confinement, le premier, le grand, le chaotique, celui où personne ne comprend vraiment. Mon ordinateur me sert à deux choses essentielles : jouer à World of Warcraft et faire cours. Lorsque je démarre les sessions sur l’affreuse interface dédiée, il y a des mômes. Plein. Souvent les trois quarts de la classe. Quand ils activent le micro, larsen et bruits fugaces, j’entends des voix, des sons. Soeurs et frères, bruit de vaisselle. Leur appartement est moitié moins grand que le mien et ils sont cinq, six, neuf à se partager l’espace. Ils ont emprunté l’un des deux portables disponibles, et se galèrent sur l’interface microscopique.

En mémoire, je suis dans la salle informatique du collège de Renaïs, cette année. Ces mômes futés, capables de comprendre l’implicite d’une œuvre en quelques minutes se galèrent devant un logiciel de traitement de texte. Parce que l’ordinateur, c’est une machine qui n’existe qu’au collège, pour eux. C’est pas de la bêtise ou une limitation d’intelligence.

C’est un obstacle social et financier.

J’ai la haine aujourd’hui, parce que je tombe sur la couverture d’un bouquin écrit par deux mecs qui prétendent enseigner : « Ne faites plus d’études : Comment apprendre à l’ère de l’IA. » J’ai la haine parce que c’est l’écume d’une vague bilieuse et glauque, rots d’autosatisfaction. Les énièmes représentants d’une caste pour qui l’accès à la technique, aux connaissances et aux codes sociaux – oui, ça en fait partie – nécessaires pour utiliser le dernier Frankenstein à la mode ne sont même pas des questions. Des personnes qui ne comprennent pas à quel point leurs quelques pages d’autosatisfaction puérile abîment. Nos deux compères dénoncent, selon la quatrième de couverture « l’illusion des diplômes ». Là où je travaille, le taux de réussite au DNB est inférieur à 70%. Pourtant les collègues s’arrachent, pourtant l’intelligence des élèves brille. L’obstacle, il est social, l’obstacle, il est dans l’incapacité de la société toute entière à faire comprendre l’intérêt de ce premier sésame aux mômes.
Cette année, j’ai beaucoup parlé à mes élèves de discriminant social. Ils étaient en sixième, ça a dû être compliqué pour eux. Pourtant je continuerai. Le passé simple, le DNB, centrer son texte sur Libre Office. Que dis-je ! Sur Word, le logiciel libre, c’est un peu crasseux.

Et le discriminant social, il s’affiche aujourd’hui sur mon écran sous la forme de cette couverture. Ce petit satisfecit répugnant à pomper des tétrachiées d’eau et d’électricité pour permettre à une classe dominante d’ajouter une corde à son répertoire de privilèges.

J’ai la haine en me disant chaque année qu’avec un peu de chance, mon travail, associé à celui de dizaines de mes collègues, permettra peut-être à certains mômes de le voir, ce piédestal sur lequel des gens comme Olivier Babeau et Laurent Alexandre vomissent leur mépris d’un système dont ils sont au sommet. Peut-être même, soyons fou, que ce piédestal, ils finiront par le faire craquer, ces mômes. Tandis qu’au sommet, ça s’extasie, yachts de croisière, ChatGPT et néonicotinoïdes, de tous les artefacts de pouvoirs qu’on peut se forger, quand on a la naissance et les thunes.

J’ai la haine, brûlante comme cet été breton qui vient chauffer à blanc mes occultants de fenêtre en déroute. J’ai la haine pour celleux qui arrivent, sans couronne de privilèges, et dont je refuse de voir la condamnation qui s’écrit déjà sur leurs fronts.

12 réflexions sur “Vendredi 11 juillet

  1. Ce billet de blog m’inspire plusieurs réflexions.

    La première, c’est que j’ai du mal à le comprendre — Il semble être écrit dans un langage peu accessible, élitiste, littéraire — alors même que j’ai fait beaucoup d’études « à l’ancienne ». En fait, je perçois les grandes idées. Cependant, ce qui est assez insolite, au regard du contenu même du billet, c’est que j’ai fait appel à ChatGPT pour décortiquer ce billet et tenter de mieux le comprendre.

    Je n’ai pas lu le livre mentionné, et personne ne peut encore le lire. Mais même quand il sera sorti, je ne suis pas sûr que je ferai l’effort de l’acheter et de le lire, parce que je n’ai pas une confiance illimitée dans les gens qui l’ont écrit. Toutefois, j’aimerais bien avoir des informations sur son contenu et j’espère que quelqu’un en fera un résumé neutre à cette fin.

    Ensuite, ce qui m’est apparu comme flagrant pendant, mais surtout après le confinement, c’est que, à mon sens, les lieux les plus confinés où je me suis trouvé, ce sont les salles de classe. C’est pourquoi je suis très enthousiaste à l’idée que des gens puissent, grâce aux IA et autres ressources numériques, apprendre sans être confinés dans une salle de classe et sans se conformer à un mode d’apprentissage très professoral et très traditionnel.

    Pour autant, ça ne veut pas dire que je souhaite voir disparaître les enseignantes et enseignants, pas du tout. Je pense à une évolution du métier qui donnerait aux personnes enseignantes des rôles de personnes-ressources, accélératrices et facilitatrices d’apprentissage, qui assureraient un rôle de suivi, assistance, rétroaction auprès de personnes apprenantes progressant chacune à leur propre rythme, avec des objectifs et curriculum personnalisés.

    J’expérimente sans relâche à l’université et depuis une quinzaine d’années des enseignements flexibles, des enseignements asynchrones, hybrides, sans obligation de présence dans les salles de classe. Et grâce à ça, je vois des élèves qui ne sont pas vraiment adaptés au mode d’enseignement traditionnel professoral s’épanouir et progresser et je suis convaincu qu’il faut rajouter plus de liberté, plus de souplesse, plus de choix dans les parcours et modalités d’apprentissage.

    Voir :

    La classe : une forme scolaire dépassée ? dans The conversation.

    Podcast : Une école sans classe ? La classe résonne

  2. « Il semble être écrit dans un langage peu accessible, élitiste, littéraire »

    Vous plaisantez ?

    @Monsieur Samovar : MERCI ♥

    • Non, je ne plaisantais pas. Et je pense que c’est rassurant qu’il existe différents niveaux de langages et pas un langage unique, tout comme il ne devrait pas y avoir de pensée unique. Si les billets de ce blog sont écrit avec un certain style, celui-ci me semble particulièrement lyrique. C’est sans doute la manière dont l’auteur traduit sa colère.

      Je trouve intéressant ce que dit ChatGPT à propos de l’utilisation du mot « haine » (moyennant un cout énergétique inférieur à 1Wh, moins du millième du coût énergétique moyen d’une douche tiède.)

      Le mot « haine » est un choix littéraire fort. Il peut brouiller l’efficacité logique, mais renforce la portée lyrique et émotionnelle du texte. On est donc dans un texte qui ne cherche pas seulement à convaincre, mais à faire ressentir une colère juste, crue, incarnée. Cela peut heurter — c’est même le but —, et en cela, c’est une arme lyrique au service d’un propos politique.

      • Et en n’utilisant pas ChatGPT pour répondre, ça donne quoi ?

        Pour répondre à quelle question ? Ce billet m’en inspire tellement.

        Des questions concernant l’usage du mot haine plutôt que colère.

        Des questions sur le fait de cibler des personnes plutôt que leurs idées, proposition ou préconisations.

        Des questions sur ChatGPT (et autres LLM et IA), qui serait une sorte de barrière sociale, bien qu’accessible par tout le monde sur un simple smartphone et qui, utilisé de manière appropriée, peut s’avérer être un formidable levier d’apprentissage.

        Des questions sur les enjeux et les modalités de l’apprentissage de l’utilisation des LLM.

        Des questions sur ce diplôme passé en fin de troisième, le DNB, qui scinde chaque année toutes les personnes sortant du collège en deux catégories : ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas. Et aussi sur la bizarrerie de ce terme, « Diplôme National du Brevet », un peu tautologique et un peu étrange, qui n’a pas beaucoup de sens.

        Des questions sur les diplômes en général, leur rôle, leur utilité, et ce par quoi ils pourraient être remplacés (certifications, habilitations…).

      • Vous avez utilisé une IA générative plutôt que de chercher à développer un raisonnement. Bien.

        Le mot « haine » vous disconvient ? Il naît du fait que, justement, je me heurte systématiquement à ce mur de verre entre les personnes qui ont eu le privilège d’accéder aux codes sociaux leur permettant d’utiliser correctement de nouvelles technologies et les autres.

        Je vous parle de barrière sociale, vous me répondez économie. « Un simple smartphone ». Il ne vous a pas échappé, à la lecture de ce billet (à moins que vous ayez sauté l’étape de la lecture pour passer directement à celle de l’analyse par une IA générative quelconque) qu’un « simple smartphone » n’est pas à la portée de toustes. Que parfois, on se le partage dans des familles. J’enseigne à des élèves qui, pour centrer un texte, mesurent l’alignement dudit texte à la règle sur l’écran. Pas par bêtise, mais parce qu’ils n’ont pas, à la maison, les ressources pour maîtriser la bureautique. Alors les prompts…

        « Mais alors pourquoi l’école ne fait-elle pas cela ? », me demanderez-vous probablement. Parce que l’école n’a pas vocation à fabriquer de futurs employés, techniciens ou prompteurs, l’école n’a pas vocation à fabriquer de l’employabilité, mais à former des citoyens capables de décider par eux-même de quelles façons ils souhaitent se positionner dans la société. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’école ne délivre pas de certifications ou d’habilitations.

        Je m’en prends à des personnes parce que les personnes en question ont bénéficié de ce que le système éducatif a de meilleur, et qu’elles viennent ensuite expliquer en quoi il est obsolète et inutile. Comme les gourous de la Silicon Valley qui éduquent leurs enfants loin des écrans.

        J’ai la haine parce qu’au-delà des problèmes éthiques, écologiques et techniques que posent une utilisation aussi peu réfléchie d’IA encore totalement brouillonnes, ce débat reste la chasse gardée d’un petit nombre de personnes privilégiées qui ne se rendent même pas compte de leur déconnexion avec une frange immense de la population.

        Navré si ma révolte n’est pas pour vous assez policée.

      • Je ne pense pas qu’on puisse vraiment se comprendre. Je suis phobique scolaire depuis le collège. Je ne juge jamais les gens, seulement leurs actes et leurs idées — je ne hais donc personne. Tous les gamins de mon entourage rural détestent l’école, le collège et le lycée, ce qui me conforte dans l’idée qu’il faut complètement repenser notre système éducatif.

        Je pense que le numérique est très mal utilisé, notamment dans l’enseignement, que ce mauvais usage alimente le rejet qu’en ont beaucoup d’enseignants, ce qui freine l’exploitation son réel potentiel.

        J’ai du mal à comprendre en quoi le fait que certaines familles vivent dans une grande précarité justifie qu’on n’utilise pas les IA génératives dans les établissements scolaires. Je suis convaincu qu’elles pourraient permettre à chaque personne apprenante de développer ses propres talents, à son propre rythme. De fait, cela rendrait le système éducatif beaucoup moins normatif qu’il ne l’est aujourd’hui.

        Cela dit, je vous remercie pour ce billet. Il m’a fait réfléchir, et m’a aidé à mieux cerner certains blocages qui empêchent aujourd’hui une utilisation bénéfique des IA génératives.

        De toute façon, on parle d’un livre dont on ne connaît que le titre et un résumé de 207 mots. Quand j’ai vu sa promotion sur les réseaux sociaux, j’avais décidé de ne pas l’acheter, mais finalement, j’ai changé d’avis. Je le lirai, et je dirai ensuite ce que j’en pense sur mon blog pédagogique (bailleux point craft point me slash pedago).

  3. Bonjour,

    Merci pour cet article, il reste encore un espoir…
    Une étude récente ayant pour sujet les développeurs, démontre que lorsqu’ils sont autorisés à utiliser des outils d’IA, ils mettent 19 % de temps en plus pour résoudre les problèmes, un ralentissement significatif qui va à l’encontre des convictions des développeurs et des prévisions des experts….
    https://metr.org/blog/2025-07-10-early-2025-ai-experienced-os-dev-study/

    A voir ce que cela donnera avec les évolutions des IA, notamment des IA « par renforcement ».

    A mon sens ce n’est qu’un outil, à utiliser comme un outil, et il faudra des enseignements pour tout le reste… comme la culture générale, la prise de recul, le libre arbitre, recouper les informations, qu’un étudiant, un humain, ne peut apprendre que par les interactions sociales. Je serais assez curieux de lire des études des sciences sociales là dessus.

    Si vous voulez des pistes de réflexions plus rassurante, regardez des vidéos de « Luc Julia » inventeur de Siri, qui sur Youtube (ou ailleurs) apporte une vision plus saine et posée de ces nouveaux outils.

    Laissons les ChatGPT / Grok / Gemini et autres se tirer la bourre technologiquement et avancer… ensuite régulons, on à bien pu le faire avec le clonage en biologie (brebis dolly) : on s’est interdit de cloner des humains, alors que techniquement nous possédons la connaissance…

  4. Pingback: À hue et à dIA – MatooBlog

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