
« Monsieur, vous allez voir, ma sœur, c’est une délinquante ! »
Comme à son habitude, Tara a sorti cette phrase en rigolant à moitié. Je connais Tara depuis l’année dernière. Elle était l’une des figures principales d’une classe de cinquième apocalyptique, qui m’a coûté pas mal de points de santé mentale. Une grande partie des élèves partage d’ailleurs encore la même classe de quatrième et j’en entends très régulièrement parler par des collègues aux dents serrés.
Tara, elle a émigré dans la quatrième dont je suis professeur principal. Et il ne se passe pas une semaine sans qu’elle ne s’en plaigne pas. Une classe « sans ambiance ». Une classe dans laquelle son orgueil la pousse à bosser comme une malade pour se maintenir au niveau.
Une classe dans laquelle on communique encore.
Pour des raisons qui m’échappent, le courant passe avec Tara. Je sais tout ce qu’elle est capable de faire, en termes de coups pendables, de duplicité et de harcèlement. Mais il y a chez elle une vivacité, lorsqu’elle est en classe, une curiosité qui fait que la communication est possible. Me rengorgeant bêtement de mon influence, j’ai tenté de lui parler de son attitude épouvantable avec les autres élèves.
Fin de non-recevoir.
Et alors que je m’apprête à accompagner les élèves de sixième en voyage scolaire, elle m’avertit, plusieurs fois. Sa sœur, c’est « elle en pire ».
Nous sommes deux jours plus tard, dans un manoir réaménagé en centre d’accueil pour ados. La grêle glaciale nous a repoussé dans les salles de classe, alors que nous devrions faire du bateau. Côte à côte, Alys et moi hurlons de rire. Alys, c’est la sœur de Tara et ma partenaire de jeu à « Mouton mouton », qui consiste à répondre simultanément et sans se consulter la même chose à des questions simples. Depuis le début du séjour, Alys est un petit soleil. Jamais sans un sourire, toujours laissant la place aux autres. Venant parfois dire une plaisanteries aux adultes en se sauvant dans un rire de gamine.
Je ne vais pas tarder à repartir, je n’encadre pas l’intégralité du séjour.
« Monsieur. C’est vous le prof de Tara ? »
Alys me regarde de ses grands yeux sombres.
« Oui, elle vous a dit que je viendrai ?
– Oh non ! »
Elle sourit mais moins large. Elle a l’air infiniment plus vieux, l’espace d’un instant.
« Avec ma sœur on parle pas. »
Un nouveau sourire, puis elle repart voir ses copines.
Et tellement de questions.
Oui, voilà. Les fratries, c’est très compliqué et c’est très délicat, surtout dans les années collège.
VM