
Retour au boulot, donc. Et comme je m’y attendais un peu, c’est un retour en souffrance. Pas la mienne, celle des élèves. Le mois de janvier, c’est souvent celui des écorchures. La fatigue de la période des fêtes, l’hiver, tout ça fait que les mômes se retrouvent à vif. Et ça se manifeste de façon différente à chaque fois.
Les quatrièmes me sourient. Mais c’est un sourire un peu fatigué, à mille lieux de leur enthousiasme du début de l’année. Je passe l’heure à essayer de les faire réfléchir à l’intérêt d’aborder notre nouvelle thématique. Ils répondent laborieusement, par des fragments de phrases. Plus aucune tentative de justifier, d’argumenter, comme s’ils renonçaient à penser. « Ça y est, vous nous dites encore de réfléchir à des trucs pas compliqués de base », m’accuse Justinia lorsque je leur demande pourquoi diable on a le droit à des intrigues amoureuses dans tous les romans, les films et les séries.
Les cinquièmes, eux, sont en révolte. Ils détestent tout. Le programme, les profs, leurs camarades, le froid, le chaud, leur famille, l’école. Ils découvrent la méchanceté, les coups pendables. Je les vois ricaner et tenter tout un tas de trucs un peu nuls, comme attraper leurs portables ou se casser leurs crayons dès que je détourne le regard. Ils ne savent pas très bien pourquoi. Ils ont envie de savoir ce qui arrive à Yvain, depuis tout ce temps pourtant. Mais ils veulent aussi embêter les autres le plus possible. Je leur oppose ce que je sais le plus efficace mais le plus épuisant : leur montrer à quel point je suis heureux de travailler avec eux, royalement indifférent à leurs mesquineries, qui ne méritent que des sanctions rapides et expéditives. Ne se formaliser de rien, ne rien laisser passer, sourire sans arrêt ou presque. Ça les désarçonne. Parfois ça les calme. Surtout quand à la fin, avant la sonnerie, je leur propose de venir regarder la neige avec moi.
« C’est un truc de gosse. » proteste Jolrael en se calant dans sa chaise.
« Vous êtes des gosses. Et heureusement. »
Je me retourne, parce que, à part Jolrael qui nous rejoindra dans trente secondes, cette fois on regarde tous dans la même direction.