
On ne cesse de me le répéter : la classe dont je suis professeur principal ne va pas bien. Et ça me met mal à l’aise. Ça me met mal à l’aise, parce qu’avec tout le respect, et souvent l’amitié que j’ai pour mes collègues, je n’ai pas l’impression que cette classe aille si mal que ça.
Elle a seulement été très mal constituée.
Cette quatrième est ce que les profs appellent en rigolant une « classe CAMIF ». Elle est constituée de mômes dont la plupart des parents appartiennent à des catégories socio-professionnelles moyennes à aisées, et qui font tous tout un tas d’options, de chinois à cuisine. C’est la classe la moins mixte de tout ce bahut qui fait des grands écarts de fou du point de vue de la diversité. À telle enseigne que près des deux tiers des mômes habitent dans le même quartier. C’en est presque caricatural, et plusieurs parents d’élèves en sont conscients.
Alors forcément, cette classe a une autre saveur, d’autres soucis. Peut-être, et je dis bien peut-être, des soucis auxquels nous avons bien moins souvent l’habitude de réagir. Des soucis qui n’en seraient presque pas pour des enseignants d’un bahut voisin (pas trop voisin quand même). Il semble presque obscène qu’ici, au collège de Renais, des élèves bénéficiant de tels avantages puissent être compliqués à gérer.
Alors entendons-nous bien. Il n’est pas question de plaindre les pauvres petits enfants riches.
Mais il est question, comme je me suis rendu compte lors d’une année passée dans l’un des lycées les plus aisés du département, d’accepter que les complexités et les souffrances adolescentes sont protéiformes. Ni meilleures, ni pires. Cela ne décrédibilise en rien une lutte nécessaire pour l’égalité et l’équité. Nous devons juste jongler avec tant de grammaires adolescentes. Trouver les mots justes, des mots issus de dictionnaires différents, pour nous adresser à ces adultes en devenir afin que, justement, ils deviennent meilleurs que nous, plus aptes à combler les fossés creusés dès la naissance.
La classe dont je suis professeur principal ne va pas bien. Je n’en disconviens pas. Mais pas moins ou davantage que la majorité d’entre elle. Elle l’exprime juste d’une manière différente, inhabituelle, du fait de l’alchimie qui s’est opérée à sa composition. Alors être patient, comme avec toutes les autres. Écouter, accueillir, agir sans transiger, jamais, avec nos valeurs.
Mais porter sur eux un regard aussi chaleureux que sur tous les autres adolescents qui nous sont confiés.