Jeudi 29 janvier

C’est M. qui emploie cette expression : « J’ai la place. » Quand il est prêt – fréquemment – à écouter mes états d’âme. Cette permission explicitement donnée me fait énormément de bien. Savoir, être certain que l’autre est prêt à accueillir. Je le ressens comme une exception.

Parce que j’ai l’impression que ça n’est pas toujours le cas.

En ce mois de janvier, dont les ténèbres n’en finissent pas de nous assaillir en volutes, je me suis levé plutôt en forme. Je ne l’ai dit à personne mais il se trouve que oui, en effet, ce matin j’ai la place. Est-ce ma tronche un peu moins froissée qu’à l’accoutumée, mes fringues, mon débit de voix ? J’ai l’impression que tout le monde s’en est aperçut. Adultes comme enfants ont besoin, un besoin hallucinant de se confier, de m’exposer leurs peurs et leurs révoltes. I., AESH, qui bout de colère face aux conditions dans lesquelles elle doit exercer son métier ; Nawel que je guide à travers chaque étape de la sanction qu’il s’est prise pour qu’il en conclue qu’elle est justifiée et nécessaire ; M., l’agent de maintenance du collège, qui me raconte les rustines avec lesquelles il doit colmater les brèches du collège ; Olivia, inconsolable de sa classe de l’année dernière.

Jusqu’à Ilan.

Ilan s’avance vers moi dans la cours de récréation, ses grandes jambes dévorant l’espace. Je ne crains rien, mais je sais qu’Ilan me déteste. Nos rapports l’année dernière étaient explosifs, et même cette année, alors qu’il n’est plus mon élève, nous nous sommes engueulés lors d’une sortie cinéma. Il se plante devant moi, le kaléidoscope de son visage en pleine mutation adolescente :

« Vous avez des troisièmes l’année prochaine ?
– C’est trop tôt pour savoir. Pourquoi cette question ?
– Vous avez mon frère, cette année.
– Oui, Finn.
– En cinquième. Comme moi. »

Il y a une accusation dans le ton à laquelle je ne m’attendais pas.

« Pourquoi ça va bien avec lui ?
– Comment ça ?
– Il me dit que vos cours sont trop biens. J’ai regardé son cahier, vous faites des trucs qui sont mieux qu’avec moi.
– Ce sont à peu près les mêmes cours.
– Pourquoi ça va bien avec lui et ça allait pas bien avec moi ? »

Les copains d’Ilan le regardent, un peu perplexe. Je pense qu’il l’est aussi, à poser une question dont je n’ai absolument pas la réponse. A m’accuser de. De quoi au fond ? De m’en être pris à lui ? De lui avoir mal enseigné ? De ne pas l’avoir assez apprécié ?

« Si vous m’avez en troisième, ça sera mieux ?
– J’espère. »

Il sourit. Et se retourne vers ses copains de classe, abordant un tout autre sujet. Il me laisse en plan avec ce moment, sans plus d’explication. Mais aujourd’hui, ça n’est absolument pas grave.

Aujourd’hui, j’ai la place.

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