Vendredi 27 février

Depuis quelques semaines, je vois son visage apparaître sur les réseaux sociaux. Il y a encore quelque chose d’adolescent dans ses traits et son regard. Il se raserait la barbe, je suis certain que je retrouverais l’élève de quatrième à qui j’ai enseigné en région parisienne. Et qui me disait, en rigolant de ma stupéfaction, que son rêve était de devenir médecin légiste.

Il n’est pas devenu médecin légiste.

À la place, il s’est lancé en politique. Et il est aujourd’hui l’une des voix nombreuses de cette hydre immonde qu’est l’extrême-droite. L’une de ses fonctions consiste à rendre attractif et dynamique le discours rampant du fascisme.

Alors oui. Oui évidemment, sur les milliers de mômes passés dans ma vie, certains devaient bien finir par être enserrés par la pieuvre. Je le sais, bien sûr, qu’Ulysse ne sauve pas des chants racistes, que Tomek et Hanna ne peuvent presque rien contre les marées brunes qui déferlent. C’est un rêve un peu facile, paresseux, presque, de se dire que les mots et les histoires sauveront le monde. Le monde, s’il doit l’être, sera sauvé par des millions d’efforts individuels, petit à petit et jamais définitivement.

Mais tout de même. Tout de même j’enrage. Je repense au gamin de quatrième et j’ai la sensation d’avoir échoué. Mais même ça, c’est un luxe que je me refuse d’avoir. Je vais continuer à lutter. À expliquer, à raconter, chaque jour mieux et davantage, tant que je serai enseignant. En espérant que ces heures passées ensemble donnent aux mômes suffisamment de recul et d’espoir pour ne pas tomber dans les marécages de la pensées. Je ne les sauverai pas, mais je ferai ma part, chaque jour plus fort, plus brillant.

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