
Ce que j’adore, dans le jeu Magic l’Assemblée, c’est que toutes les cartes que l’on collectionne forment des histoires. Chacune d’entre elle est le fragment d’un tableau que l’on peut s’amuser – ou s’évertuer – à rassembler. Il y en a une, parmi des dizaines d’autres, que j’aime beaucoup. C’est celle de Marina, qui habite dans un immense manoir, rempli de pièces qu’elle parcourt à longueur de journée, se demandant parfois d’où viennent ces personnes étranges qui traversent parfois sa demeure.
La vérité est que Marina est le vecteur d’une entité qui a pris possession de la maison et l’a étendue, jusqu’à ce qu’elle dévore l’intégralité du monde. Des survivants tentent désespérément d’échapper aux horreurs tapies dans ce qui était autrefois un dressing ou un hall d’entrée.
Je vous raconte cela parce qu’en ce moment, c’est la période des mutations, dans l’Éducation Nationale. Et que plusieurs collègues, que j’aime fort, très fort, qui soutiennent le collège de Renais par leur enthousiasme, leurs projets et leur professionnalisme, envisagent de quitter le bahut. Un matin, ils nous parlent de ce bahut, pas loin de chez eux, où les attend un poste. Où, peut-être, il n’y aurait pas de coups dans les portes à longueur d’heures de cours. Où on n’apparaîtrait pas dans les journaux. Où les élèves ne seraient pas compressés dans des couloirs minuscules.
L’après-midi, il a fait beau. Les élèves ont été chouettes, ils étaient moins nombreux aujourd’hui, les troisièmes sont en stage. On a pu faire cours au CDI, prendre le temps de s’occuper de chacun. Et puis on a tant de choses à se raconter, sur le vaste coin d’herbe, derrière la salle des profs. Le plan vacille, paysage horrifique, foyer pour nos cœurs d’enseignants.
Est-ce ainsi que les profs vivent ? À exister dans cet espace liminaire, où nous ne nous comprenons pas ? Parce que nous évoluons d’un côté où de l’autre de cette maison hantée qu’est un établissement scolaire ?
Dans Magic, il y a aussi les arpenteurs, qui explorent les mondes, les uns après les autres. Dans notre boulot, on leur donnerait le nom beaucoup moins poétique de TZR. J’en fais partie. Et d’une année à l’autre, nous abandonnons les histoires en cartes fragmentées, les plans magiques, Marina et son manoir maudit. En se demandant comment tout ça se terminera.
Ça ne se termine pas.