
Je suis prof depuis près de dix-huit ans, et je tente de défendre les conditions d’exercice de mon métier depuis presque aussi longtemps. J’ignore si c’est moi qui vieillit où le monde qui craque encore un peu plus, mais j’ai la sensation que même les luttes s’usent. Les colères en salles des personnels s’expriment désormais à bas-bruit, avec davantage de lassitude grise que de colère incandescente. Pendant des années, nous avons tant pris de coups, parfois littéralement, que j’ai la sensation que la chair a fini par céder. Nous sommes à l’os.
Désormais, tant de collègues quittent le collège à peine la sonnerie passée. Où même ne se joignent plus aux leurs, lors des récréations. Quand on s’en inquiète, la réponse est presque toujours la même : c’est juste trop douloureux. Trop douloureux de penser à ce métier plus que dans les strictes limites de son exercice. Parce qu’on a tellement tenté, tellement manifesté, tellement rédigé de lettres à en couvrir les pavés craquelés de nos pas, que les braises ne rougeoient plus que faiblement.
Il ne s’agit pas d’accepter. Mais de comprendre. Encore une fois, nous tenterons, cette semaine, d’expliquer que l’équation baisse de la natalité égale baisse des enseignants est stupide et destructrice. Encore une fois, on nous regardera au mieux avec commisération, au pire du haut d’un plateau possédé par un millionnaire d’extrême-droite.
Notre pire ennemi n’est pas le quelconque politicien en charge de relayer les dossiers en cours, et que l’on nomme « Ministre de l’Éducation Nationale ». C’est ce discours lancinant, éternel, jamais réfléchi, jamais remis en cause, sur lequel se repose nos décideurs. « Les personnels de l’Éducation ne sont jamais contents. » « Ils n’évoluent pas. » « Ils s’accrochent à leurs privilèges. » Qu’ils sont lourds, ces clichés.
Mais ne pas abandonner, par pitié. Pour les mômes, qui se prennent les pieds dans le lino déchiré, et les cours donnés hors d’haleine. Que l’on engueule de ne pas savoir en quatrième, en quatrième, bordel, ce qu’ils souhaitent faire « plus tard », en bons membres productifs de la société. Qui deviennent cobayes d’une machine de plus en plus froide.
Il est tellement temps que se ranime le brasier.