
Sortie avec les élèves de cinquièmes. Aux trois derniers qui continuent à penser qu’il s’agit de vacances aux frais du contribuables, je répondrai par quelques insultes bien senties, puis je les jetterai dans un bus en compagnie de mes élèves.
Ce n’est pas qu’ils soient affreux.
C’est que la moindre pensée qui traverse leur esprit doit immédiatement être verbalisée, qu’ils ont embarqué pour leur pique-nique de quoi ouvrir un fast-food qui tournerait confortablement pendant trois semaines sans approvisionnement, et qu’ils ont oublié le concept de parler sous les 120 décibels.
Autant dire que j’ai rapidement la tête grosse comme une coucourde, et que les conteuses qui tentent vaillamment de parler de la fontaine de Barenton (« AH OUI ON L’A VUE EN FRANÇAIS, C’EST LÀ OÙ IL Y A LE CHEVALIER ESCALATOR, HEIN MONSIEUR ? ») on fort à faire.
Et puis il y a deux trois moments. Celui où Amina remercie l’une des intervenantes « À un moment j’ai imaginé ce que vous m’avez dit et ça me faisait tellement calme dans ma tête. »
Celui où je parle de ses futures vacances à Aldo qui, après avoir frappé à trois reprises son camarade sur la tête, a gagné le privilège de voyager à côté de moi : « J’aime bien comment vous nous parlez comme à des vrais gens, monsieur. »
Celui où les enfants se roulent par terre de rire après une partie de Time’s Up, à l’heure du pique-nique.
Année après année, j’ai le sentiment que des vagues de chaos recouvrent, toujours plus profondes, toujours plus vives, les pensées de nos élèves. Que ces dernières n’émergent plus, toujours belles, toujours brillantes, toujours en formation, que rarement. Parce que le monde s’accélère toujours un peu plus, devient chaque jour un peu plus hostile.
Alors quoi ? Se réfugier dans une forêt enchantée, celle des sources ensorcelées et des amoureux de cristal, pour ralentir un peu les images, les messages toujours plus forts, qui leur expliquent que penser, que manger, qu’acheter ? Peut-être. Peut-être la magie. Mais ça n’est pas la solution. La solution, c’est de prendre tout le temps, tous les jours, le temps et l’énergie pour cultiver ces débuts de raisonnements. Les y pousser, les inviter à former paroles et raisonnements, que les mômes éclairent de leur propre lumière les tréfonds de pulsions dans lesquels ils se débattent.
Ça demande beaucoup de force. Beaucoup d’adultes en forme et biens dans leur tête. Beaucoup de temps.
Toutes ces choses dont nous sommes chaque jour un peu plus privées, tandis que gronde le chaos.