
C’est la démarche de Valentina, alors qu’elle passe devant ma voiture, en ce début de weekend. C’est le « bonjour » moqueur d’Isaac, alors qu’il sort d’une salle de cours. C’est la façon dont Keyin dépose son sac sur sa table, en entrant. Quelque chose en moi qui sonne l’alarme. « Fais attention à elle, prends soin de lui, surveille. Tu sais pourquoi, c’est totalement possible. »
Cette alerte m’inquiète, m’agace presque. Parce que je ne veux pas m’imaginer des choses, je ne veux pas projeter. Mes névroses m’appartiennent. Être collégien et découvrir, isolé en milieu hostile, que j’aimais les garçons, est une histoire que j’ai dû, que je dois apprendre à gérer seul. Sans m’inventer des reflets dans ma pratique professionnelle.
Mais pourtant. Pourtant il y a toujours cette peur, cette peur d’être déjà passé de l’autre côté. Celui de ces adultes bienveillants qui, certes comprenaient que quelque chose me blessait, mais ne comprenaient pas, ne pouvaient pas, ne voulaient pas ? comprendre. Cette peur de laisser seul des mômes avec une souffrance si familière. Même si elles et eux ne parviennent pas encore à l’identifier.
Alors que faire ?
Juste, être là. Les regards complices, une phrase – gentillesse un peu acide, un peu arlequine – qui cherche à se rapprocher. À montrer qu’on est là. Et parfois, quand on voit dans le regard de ces gosses-là, en particulier, quelque chose de sombre, de triste, de solitaire, tenter de leur parler un peu. Ne pas leur coller une identité sur la tronche, le milieu scolaire ne cesse de le faire, ça. Mais tenter, à grand coup de phrases bien choisies, de leur laisser de l’espace. De leur montrer qu’ils ont la possibilité de s’exprimer toujours dans la douceur, toujours dans le secret, toujours, oui, dans la gentillesse.
Est-ce que c’est assez ? Bordel est-ce que c’est assez ?
Le môme de quatorze ans se cache sous mon crâne. Et reste muet alors que je le supplie de me répondre.