
C’est la première fois que Nikolas et moi avons une conversation tendue. Il est mon élève depuis l’année dernière et, dans ce grand chaos qu’est le collège, est l’un de mes piliers. Parce qu’il n’a absolument pas changé. Que ce soit physiquement ou mentalement, j’ai l’impression de voir exactement le môme de sixième qui est arrivé avec son immense cartable.
Alors certes, c’est étrange, limite un poil inquiétant, de voir qu’il ne change vraiment, vraiment pas. Mais au plus profond de moi, ça me rassure. Ça me donne une sorte d’assise : ce collège, j’y suis un peu à la maison, vu que jour après jour, j’y retrouverai Nikolas.
Sauf aujourd’hui.
Ça n’est même pas arrivé en cours. J’assistais avec eu à une session EVARS (Education à la Vie Affective, Relationnelle et à la Sexualité). Et Nikolas proteste très fortement, depuis le début de l’heure, quant aux dessins de « gens tous nus » vidéoprojetés au tableau. Tellement fort que j’ai dû l’isoler dans une autre salle. Ça n’est pas la première fois que je dois le reprendre. Mais d’ordinaire, c’est parce qu’il bavarde trop fort du dernier match de foot, du fait qu’il a mangé trop de kebab, ou de One Piece. Il me sourit, se tait, et reprend quelques minutes plus tard.
Mais aujourd’hui, il y a quelque chose d’autre dans sa voix. De plus aigu – il a déjà le timbre fluet – mais aussi de plus sérieux :
« Ça parle des parties intimes, si on dit intime c’est parce qu’il y a une raison ! Il n’y a pas à les montrer. »
Il a refusé les explications des deux intervenantes. Et il me tourne désormais le dos, geste qu’il n’a jamais eu jusque là. Son regard, juste avant, avait changé lui aussi. Je ressens un léger vertige, pendant que j’ouvre enfin la bouche :
« Vous savez, moi aussi, ça me gêne. »
Il me regarde, avec un doute qu’il n’a jamais manifesté à mon égard. Ça me fait mal, un peu :
« Alors pourquoi vous dites que c’est important ?
– Ça peut être gênant et important. Bien sûr que ça fait bizarre, et vous avez raison, l’intimité, elle n’a pas à être montrée à n’importe qui. Mais il faut savoir comment ça fonctionne, ce que c’est. Parce que ça fait partie de nous aussi.
– Mais je veux pas savoir !
– Et ça c’est gênant. Parce que ça fait partie de vous, même si ça ne vous fait pas plaisir. Vous avez le droit ne pas vouloir vous y intéresser tout de suite. Mais juste… Vous essayez d’enregistrer une ou deux phrases. Quand ça vous gêne trop, vous vous retournez, jusqu’à ce que vous vous sentiez mieux. Promis je ne dirai rien.
– Promis ?
– Je tiens mes promesses non ?
– Sauf quand vous dites que vous rendrez vite les copies.
– C’est vrai. »
Il tient parole. Et il n’est plus exactement le Nikolas que j’ai connu. C’est normal, tous ils changent, et c’est beau, et c’est bien. C’est juste toujours, tellement trop tôt.