Mercredi 5 novembre

En traversant le hall, j’aperçois Evilan. Trois adultes l’entourent, et font des bruits d’adultes concernés. Evilan, j’étais son professeur principal l’année dernière. Mes collègues et moi avons tenté tout ce que nous pouvions pour faire en sorte qu’il s’intègre en classe. Pour qu’il arrive à exister en paix avec ses camarades, qu’il amène ses cahiers et cesse de frapper les autres à coups de compas en les insultant. Ou en insultant les adultes.

Échec cuisant.

Je traverse le hall et mes jambes ont presque – presque – cette inflexion qui me dirigerait vers lui, les chaises, les adultes concernés.

Mais ça n’est plus mon problème.

J’ai cette année des classes où certains élèves ont des problèmes, d’ordres très variés. Mais aucun ne me met en difficulté, professionnellement et humainement, comme l’a fait Evilan l’année dernière. Je suis soulagé, et je vomis ce sentiment de soulagement. J’en suis débarrassé, de ce môme. Je pourrais m’amuser à raconter qu’ainsi, il trouvera un autre regard, d’autres adultes qui l’atteindront peut-être. Mais c’est de l’esbroufe. La vérité, j’en ai peur, est que se joue en modèle réduit l’existence de tant d’enfants et d’adultes en souffrance, brinquebalés entre les soupirs inquiets de responsables impuissants, qui ne veulent pas d’eux. Pendant combien de temps ? Jusqu’à ce qu’il se passe quoi ?

Evilan n’est plus mon problème. Effacer, se concentrer sur les urgences de l’année.

C’est à ce prix-là, que je suis enseignant ?

Mardi 4 novembre

Et d’un coup, tout se passe bien.

Est-ce parce que les radiateurs refonctionnent enfin ? Que les élèves ont fini de se raconter leurs vacances ? Ou que, tout simplement, j’ai retrouvé les automatismes ? Tout se passe bien ce matin. Les cinquièmes écarquillent des yeux émerveillés devant les enluminures et les parchemins en ancien français, les quatrièmes sourient de voir Victor Hugo arpenter les rues de Paris sous les traits de Marius, et le temps s’écoule, léger et joyeux, jusqu’aux sonneries.

A quel point sont-ils bienveillants avec leur enseignant ? A quel point mon regard sur eux change-t-il, d’un jour à l’autre ? C’est ce qui m’épuise, c’est ce qui me fait tenir. Le fait de ne pas savoir où se situe cette frontière, diaphane et coupante, entre les bons et les mauvais jours.

Lundi 3 novembre

Je suis à vif.

Pour énormément de raisons, c’était l’état dans lequel je me suis trouvé durant les vacances. Un moment où tout m’a touché, en bien comme en mal. Un moment où j’ai ressenti, très intensément, pour le pire parfois, pour le meilleur souvent.

Mais je n’ai pas eu le temps de revêtir complètement mon armure. Je me retrouve, dans le froid glacial de la salle A25, le plastron de travers et le heaume en déroute, à tenter de me rappeler comment je parviens à être enseignant. Ce qu’il faut de recul et de distance, ce qu’il faut se protéger, pour parvenir à leur enseigner correctement, à tous ces êtres en formation. Choisir les bons mots et les bonnes réactions, trier leurs mouvements d’humeur de leurs appels au secours, les regarder, chacune et chacun.

L’être vulnérable et mou qui se dissimule sous le masque, sous la persona se rend compte de l’immensité de la tâche. Je tremble, j’ai peur. J’aimerais qu’une voix me raconte des conneries pour me faire oublier cette trouille, j’ai besoin d’un appui, d’un sourire.

Mais être adulte, avoir quarante-trois ans, exercer dans l’Éducation Nationale, c’est souvent être tout seul. Alors, en ce lundi, je chemine en serrant les dents. Parfois, les cris des élèves – ils reviennent des vacances ultra excités – rebondissent, là où la cuirasse a eu le temps de se refermer. Parfois, ça lance.

J’inspire. Je sais que même si j’ai l’impression que c’est l’éternité, même si je dégringole à tout jamais, ça n’est que temporaire. Ce sont, comme on dit, les risques du métier. C’est aussi ça, être en vie.

Courage.

Samedi 1er novembre

L’année dernière, j’ai vu Lili décliner. Le petit soleil qui arrivait chaque matin en cours non seulement heureuse mais aussi hyper volontaire, motivée pour apprendre de nouvelles choses s’est renfermé. La parole rare, les sourcils froncés. Et aucune communication avec les adultes. Malgré tous nos efforts pour communiquer avec elle ou sa famille, nous n’avons pas réussi, nous les adultes du collège, à l’aider.

Et cette année, alors que je la retrouve, je retrouve aussi sa chaleur et son rire. Ses questions, toujours pleines de bon sens, commençant systématiquement par « Mais en fait monsieur, si vous dites ça… »

Alors l’autre jour, pendant qu’elle tardait un peu à ramasser ses affaires, je suis allé la voir.

« Lili, ça se passe bien, le début d’année ?
– Oh, oui, trop bien.
– Et vous, vous allez comment ?
– Mieux.
– Mieux ? Est-ce que c’est parce que… »

Et là, elle se tourne vers moi, et pose un doigt sur ses lèvres, quelques secondes ou même moins.

« Mieux. »

Et elle tourne les talons. Avec ce mieux fiché dans les doigts comme une écharde.

Vendredi 31 octobre

Comme parfois, à la fin des vacances, ce sentiment de ne plus savoir comment ça fonctionne, de se dire que non, cette période-là je n’y arriverai pas. Je ne sais plus ce que c’est qu’être un enseignant, comment est-ce que je vais faire ? Faire apprendre à des centaines d’enfants totalement disparates dans leurs profils et leurs aspirations, via un système totalement…

Hey. Respire.

L’expérience, l’âge ou l’envie de ne plus souffrir. Cette fois-ci je parviens juste à me dire que c’est la preuve que j’ai réussi à couper. Et comme à chaque fois je vais réapprendre, et c’est bien, et ça veut dire que j’ai encore du chemin à parcourir pour comprendre cette immense énigme qu’est le métier d’enseignant. Je le dis souvent à quelqu’un que j’aime immensément : « Sois doux avec toi-même. »

Je crois que je pourrais le dire à tous les collègues.

Jeudi 30 octobre

What is behind the scene.

Cela fait trois ans qu’ils ne sont pas montés sur scène. J’ai rallumé la lumière, battu des mains. Ils se sont réveillés, un peu grincheux, un peu mécontents d’avoir été ainsi froissés sur l’étagère à souvenirs. Chimène, toujours le feu dans les yeux, Don Diègue, toujours aussi raide, et les autres. À nouveau, je les rassemble en coulisse pour leur donner les consignes. Bientôt, je les présenterai aux quatrièmes à qui je fais cours.

Et pourquoi ? Pourquoi je ressors à nouveau ce cours, ces personnages en alexandrins ? Moi qui me vante, qui me targue d’aimer changer mes thèmes, d’une année à l’autre ?

Pourquoi ? Parce que les élèves avec qui nous avons exploré les vers de Corneille. Parce que les lectures théâtrales, parce que les premiers pas de plusieurs d’entre elles et d’entre eux sur scène. Parce que le combat de Rodrigue devenu une lutte contre les zombies (les « Morts »). Parce que des souvenirs, des rires, parce que toujours ou presque, beaucoup de bonheur.

Cette année encore, je parie que dans ce texte tellement compliqué, tellement éloigné d’eux, il y aura de la joie.

Mardi 29 octobre

« Surtout monsieur, restez comme vous êtes. » m’écrit cet élève, dans la fiche où je lui demande comment il vit son début d’année en français. Chacune de ses remarques précédentes débutait par une caricature de son visage indiquant son humeur. Là, le petit bonhomme a un air absolument déterminé.

Et je triture la feuille entre mes doigts, en n’osant pas poser la seule question.

« Mais comment est-ce que je suis ? »

Mardi 28 octobre

Rina m’exaspère. Et je m’en veux beaucoup.

J’ai à peu près tout essayé, depuis le début de l’année, pour tenter de lui expliquer comment fonctionne le cours. J’ai pris énormément de temps individuellement, j’ai essayé de demander à des camarades de reformuler, je me suis adressé aux autres collègues. Il n’y a rien à faire : Rina ne comprend pas. Elle se contente de recopier dans son cahier ce que les autres notes, et d’imiter plus ou moins bien ce qu’ils font.

Rina n’est pas agréable avec les autres élèves de la classe. Elle se moque d’eux, maladroitement, mais certaine d’être cruelle. Elle tente de voler des trucs sur mon bureau, pensant que je ne la vois pas. Je la vois à chaque fois. Alors bien entendu je me doute. Je me doute que derrière cette difficulté, il y a une histoire, beaucoup à faire et à apprendre. Mais derrière mes mâchoires, une envie de la regarder de haut, de sortir des trucs impardonnables.

Pourquoi ça me fait ça ?

« Ça peut arriver, qu’un élève nous fasse ça. C’est mieux d’en parler. »

J’ai fini par aller voir M. On a mis beaucoup de temps à s’apprivoiser, avec M. Elle a une façon de voir les choses que j’admire, mais que j’ai aussi beaucoup de mal à saisir. Et elle avait Rina en classe, l’année dernière. Elle aussi a tenté de lui porter secours.

« Elle a fait des progrès, il ne faut pas croire. Mais essaye de comprendre ce qui ne va pas, avant d’essayer de l’aider. »

Parfois, on doit commencer par nous.

Lundi 27 octobre

Dans quelques heures, je quitte l’âge de toutes les réponses.

Ça n’est pas qu’une blague. Pour ceux à qui manque la référence, « Le guide du routard intergalactique », série de SF, explique que 42 est la réponse à la plus grande question de l’univers. Manque de bol, personne ne connaît la question.

Quarante-deux, c’est donc aussi, pour encore une poignée de minutes, mon âge. Et bon sang, des réponses qu’est-ce que j’en ai eues cette année. Dans mon boulot et au-delà. Ça tient à pas grand-chose. Mais pour la première fois depuis que j’ai quitté la région parisienne, pour la première fois depuis que j’ai planté, replanté mes racines en Bretagne, j’ai eu l’impression d’être à ma place. Et que des pans entiers de ma personnalité, que le brouillard avait recouverts, se sont à nouveau dévoilés. J’ai aussi appris, enfin, je pense, à assumer que je ne suis pas enseignant en attendant mieux. Habiter sa profession. Et se donner les moyens, enfin, d’y être bien. D’y être heureux.

Ça ne serait pas arrivé, évidemment, sans les présences amicales qui m’ont épaulé, comme à chaque fois. Comme dans tous les moments déterminants de ma vie.

Jusque-là je me méfiais de l’expression tellement galvaudée « une page se tourne ». Mais c’est vrai, au fond. Une page se tourne. Je ne suis plus le même. Et j’ai tellement, tellement hâte d’écrire ce qui reste à venir.