Vendredi 26 novembre

Dernier passage rapide au lycée Gallia. Un conseil de classes, des aux revoir. L’émotion est forte, mais c’est déjà la fin. Comme lorsque le Tardis du Docteur commence à se dématérialiser, à la fin d’un épisode : l’épisode n’est pas tout à fait fini mais l’histoire si. On aimerait que ça dure un peu plus longtemps, mais on attend déjà la suite.

Il ne reste plus qu’à conclure.

Chose que je fais le soir, où je vais prendre un verre avec A. Elle me raconte son parcours scolaire et professionnel et moi le miens. Ça n’était pas arrivé depuis longtemps.

Aux anciens collègues et aux nouveaux amis. À la suite.

Et à l’aventure.

Jeudi 25 novembre

Six heures de cours. Deux fois deux heures à chaque fois. Ça fait de très longs adieux. Des adieux tous différents, tous touchants. De la première qui se rend compte que c’est leur dernier cours quand je leurs dis au revoir à la seconde qui me tend un T-shirt rempli de petits mots, en passant par une autre première et leur livre d’or.

Comme souvent dans les moments où je risque le trop-plein d’émotion, mon esprit s’est mis à distance. Le dernier texte que j’ai étudié pour le bac de français est celui des aveux de Phèdre, celui où elle se sent “aliéné” (pour faire deviner le mot, j’ai fait le geste de l’alien sortant du bidou, ma crédibilité n’étant plus un problème à ce stade de mon remplacement). Approprié. Je regarde de l’extérieur, comme sur cette vidéo que me montre une élève, Monsieur Samovar quitter le lycée Gallia. S’extraire de ce nuage d’émotion avant qu’il ne prenne trop fort à la gorge.

Je quitte le bahut, comme n’importe quel autre jour. J’y reviendrai demain, une heure, pour un conseil de classe. Ça continue et pourtant c’est fini. Ça a été mon premier poste en lycée, des classes somme toute idylliques, des élèves qui se sont montrés presque tous réceptifs à mes tentatives de leur enseigner. Des collègues agréables, doux et chaleureux. Une vie scolaire au top. C’est comme une symphonie qui se termine. Addition of light divided chante Tori Amos, ça aussi, approprié.

Je constate à quel point je suis privilégié, d’avoir fait ces rencontres. Et pourtant ce soir, j’ignore ce que je ressens. Trop d’émotions contradictoires. Pour ce soir, et pour une fois, au moins, je n’ai pas les mots.

Mercredi 24 novembre

En repartant du bahut aujourd’hui – plus qu’un jour de cours, et un conseil de classe vendredi – je me suis demandé ce que je pourrais souhaiter aux élèves de lycée que je laisse. Qu’ils réussissent ? Qu’ils obtiennent l’orientation qu’ils souhaitent ? Je préfère laisser la réussite à leur volonté, à leur envie, et ce que l’on nomme l’orientation est actuellement faite d’une matière trop mouvante pour que je puisse y penser sereinement.

Non. Je pense que tout ce que je peux leur souhaiter, par la suite, ce sont des enseignants qui entretiennent la flamme avec laquelle ils sont arrivés au lycée. Des enseignants qui, en cette période de froid, qui dure depuis deux semaines, qui dure depuis deux ans, maintiennent un feu. Chacun à leur manière.

Je pense à celle qui, quoi qu’il arrive, respectera toujours la grammaire, dans ce qu’elle a d’inflexible (le tiret cadratin en début de dialogue, jamais le trait d’union), sans jamais prétendre détenir la vérité du français. Je pense à celui qui, en sa première année de prof titulaire, enseigne François Villon à ses secondes, parce qu’il y croit, parce qu’il veut activer leurs méninges. Je pense à celles qui trimballent des élèves en RER pour leur aérer l’esprit, je pense à celui qui enseigne les SVT avec la même rigueur qu’il a passé l’agrégation mais sans jamais réclamer d’élitisme à ses classes.
Je pense à ces collègues qui croient fermement, et humblement, en une façon de transmettre et d’éduquer. Je pense à une immense majorité des adultes que j’ai eu l’occasion de rencontrer depuis que je me suis lancé, presque par accident dans ce métier.

En plus de m’enseigner la rigueur et de me forcer à me comporter comme un adulte un peu responsable, le boulot de prof me permet régulièrement d’étancher l’immense soif d’admiration que je ressens.

Je souhaite aux élèves que je laisse des rencontres avec ces adultes qui sauvent tous les jours l’éducation.

Mardi 23 novembre

Et tout à coup un trou d’air.

Une journée de prof, c’est un flux tendu. On apprend, on prend l’habitude de ne pas s’arrêter. C’est aussi pour ça que nos emplois du temps nous importent autant. Déterminer le moment auquel on fera ses photocopies (si possible pas le lundi matin), où l’on remplira le cahier de textes, où l’on corrigera son paquet de copies. Même les moments de pause, où l’on peut parler avec des collègues que l’on apprécie, on les prend consciemment. Tout ça forme une sorte de tissu.

Et ce matin, le tissu se délite.

Je devrais normalement profiter de cette heure sans cours pour m’avancer dans mon travail de la semaine prochaine. Mais si travail de la semaine prochaine il y a, il ne sera pas avec ces classes. Ou peut-être même ces niveaux. Le cahier de texte est rempli, les dernières photocopies faites. Je n’avais pas vu le truc venir. Désœuvrement. Je sors mon téléphone, consulte le site du CNED et les cours qui y sont déposés, mais sur un écran de portable, c’est illisible ; je rédige deux trois messages.

Un prof sans rien à faire, ça se voit. Les collègues viennent me voir, bavardent, me demandent ce que je fais. “Pas grand-chose.” C’est une phrase que l’on prononce peu.

Plus que deux jours, je flotte dans le vide. Heureusement, j’ai beaucoup de cours, le mercredi et le jeudi.

Lundi 22 novembre

Exploration, avec les secondes, d’une fable de La Fontaine, “Le loup et le chasseur”. C’est marrant, de voir la réactions des élèves qui étudient La Fontaine au lycée. Ils s’attendent à de rigolotes historiettes sur des animaux et bam ! (hashtag Alexis Matteo), on se retrouve à analyser des constructions grammaticales aussi tordues qu’une réforme budgétaire.

“Bon, alors là attention, parce que c’est difficile.”

C’est un terme que j’emploie souvent, difficile. Il me sert de piolet pour casser un mur.

“J’ai passé énormément de temps sur cette tournure, et j’ai encore des doutes sur son interprétation.”

L’idée n’est pas de passer pour le toto de service, ou de faire dans la démagogie, mais de leur faire comprendre, une fois de plus, ce que je considère comme une vérité fondamentale : l’égalité des lecteurs face à un texte. Il n’y a pas d’asymétrie dans notre lecture, eux peinant à escalader les subordonnées destructurées du père La Fontaine et moi me baladant sur les crêtes du texte les doigts dans le pif. Face aux mots, je ressens toujours, dans un premier temps, le même sentiment de vertige. J’ai juste plus d’expérience, j’ai juste l’habitude de ce sentiment. Le temps, la pratique. Et les outils bien entendu. Mais tout ça s’acquiert. Se partage. Aucun prof de lettres n’y arrive parce que c’est devenu facile pour lui, passé un certain niveau d’études.

Alors ouais, les guider sur les chemins qu’on a balisés. Pointer les endroits sur lesquels on a trébuché, parfois, où les laisser se rendre compte de l’impasse. Mais ne pas leur faire croire que c’est facile, de lire. Parce qu’alors, où serait l’aventure ?

***

Retour en salle des profs. J’apprends à V. à se servir de la cafetière, une grosse cafetière réconfortante de diner américain.

“Au moins tu m’auras transmis ça !” rigole-t-elle.

C’est rigolo en effet, mais pas que.

Dimanche 21 novembre

Et le dimanche, on s’évade !

C’est une rediffusion, mais à toute chose malheur étant bon, profitons de la sortie de Cowboy Bebop sur Netflix pour redécouvrir la bande-son de la série originale, que je vous conseille très vivement.

Samedi 20 novembre

Régulièrement (tout le temps) des polémiques enflamment les réseaux sociaux. Le thème de l’Éducation Nationale n’est pas épargné, bien au contraire. Récemment, une collègue se réjouissait du fait que ses élèves relèvent la différence d’âge entre Roméo et Juliette dans la pièce éponyme, et du fait que la nouvelle génération porterait des valeurs plus saines que l’actuelle.

Le débat sur Roméo et Juliette, leur différence ou non d’âge, la lecture ou non d’œuvres à l’aune de valeurs d’aujourd’hui pourrait remplir une bibliothèque de littérature critique et de sociologie, je n’en parlerai donc pas.

Par contre, je commence à me rendre compte qu’il est probablement vain d’espérer quoi que ce soit des générations à venir quand on est prof.

Bien. Maintenant que j’ai votre attention et que je suis bien passé pour un vieux con, je m’explique. Même si les élèves français passent jusqu’à dix heures de leur temps éveillé dans un établissement scolaire, même si nous tissons avec eux des liens souvent fort, le fait est qu’au bout du compte, nous ne sommes, nous les profs, qu’un instant fugace dans leur vie. Fugace parce que la matière que nous enseignons n’est qu’une partie de la mosaïque qu’ils traversent chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Fugace parce que nous les rencontrons selon des modalités artificielles : les règles de l’établissement, de notre classe, de la sociabilisation. Fugace parce que nous nous adressons à des enfants et des adolescents, âges changeants par excellence.

Combien de fois n’ai-je pas entendu une anecdote commençant par : “Oh, je suis tombé sur Unetelle l’autre jour. Mais si , tu sais, en 4eC, il y a six ans ! Tu ne devineras jamais ce qu’elle est devenue !”

Et non. On ne devine pas. Déjà, lorsqu’elle était notre élève, on ne devinait pas toujours. Malgré l’importance que les mômes nous donnent, que nous nous donnons parfois (moi le premier), nous ne sommes finalement pas si important que ça, à quelques exceptions près. Et nombre de moments qui nous semblent fatidiques dans nos classes seront oubliés. Alors que d’autres, totalement anodins, revêtiront pour certains de nos élèves, une importance qu’on ne soupçonnait pas.

Le fait est qu’on ne sait pas, qu’on ne peut pas savoir. Alors bien sûr, nous tirons des conclusions, nous supposons, nous imaginons. Que ce débat enflammé sur la légitimité du débat d’Antigone, sur l’âge de Juliette ou de l’Hélène de Ronsard sont des signes d’une révolution à venir. Peut-être le sont-ils. Ou peut-être les mômes ont-ils juste voulu faire plaisir au prof.

On ne sait pas. On n’a aucun moyen de savoir. Notre connaissance des élèves est circonscrite au présent d’une année scolaire, et c’est une sacrée épreuve de ne pas transférer sur ceux qui nous sont confiés des espoirs ou des craintes. Juste être là, leur donner tout ce que l’on peut, avant de les laisser filer.

C’est peut-être pour ça que j’oublie les prénoms des élèves dès qu’ils ne sont plus dans mes classes. Une façon de m’en détacher.

On ne sait pas. On éduque et on ne sait pas.

Vendredi 19 novembre

Au bout du téléphone, il y a la voix de la collègue que j’ai remplacée depuis septembre. On fait la “passation”. Je sais pas pourquoi, j’ai toujours trouvé que ce mot avait une sale gueule. Je tente de me la jouer pro : les points du programme abordés, les notions à revoir, les élèves auxquels il est nécessaire de prêter attention (là, la collègue fait assez souvent “hou là là”)…

J’ai le seum, comme disent les jeunes (les jeunes ne disent plus ça. Les jeunes ne disent pas les jeunes). Et surtout, j’ai vraiment pas envie d’aller bosser la semaine prochaine. Depuis un moment, ma motivation ressemble à une suite de balises, placées à intervalles réguliers : cette semaine là, j’étudierai tel texte. La prochaine, on aura l’oral d’Émilia. Et puis l’activité dans l’amphithéâtre…

Là, il ne reste plus rien. Juste corriger les dernières copies, régler les affaires courantes, et fermer la porte derrière soi.

Je sais hein. Je sais que je fais encore du drama, que tout se passera sans doute très bien. Dans quelques semaines, je serai probablement en train de baver d’attendrissement devant des collégiens choudoudous (ou de me dépeindre en paladin contre d’affreux gobelins adolescents).

Mais en attendant, j’ai besoin de râler contre les conditions de boulot des TZR, de trouver que tout ça n’est pas juste, bref de faire du boudin.

Ça n’est la faute ni de la collègue, ni des mômes, ni du bahut. Alors je me donne un vendredi soir pour grommeler. Et à partir de demain, je tenterai de redevenir prof. Parce que j’aimerais soigner la fin. Parce que les fins, comme le dit un personnage de Doctor Who, c’est triste, et c’est beau.

Jeudi 18 novembre

Une semaine avant mon départ, je discute avec l’une des CPE du collège. Comme beaucoup de collègues, elle est attentionnée et me demande où j’irai après ce remplacement (je ne sais pas), et d’où je viens (ça je me rappelle).

“Tu as enseigné à E. ? Moi aussi, durant huit ans !”

Il nous faut sept minutes à peine pour évoquer nos souvenirs, les lieux familiers, les élèves et les expériences partagées. “Connivence d’anciens combattants.” me souffle à l’oreille un démon cynique, à moins que ce ne soit ma santé mentale. Il y a dans ce bref et intense dialogue bien plus de nostalgie que de soulagement. Rien que de très logique. C’est dans la physique des souvenirs, que de voir cristalliser les bons moments et s’adoucir les pires.

Mais elle comme moi, je pense, parvenons à garder une certaine lucidité sur ce que nous avons vécu : ce n’est pas un syndrome de Stockholm enseignant. Seulement, ces années en région parisiennes ont été trop intense, trop exigeantes en énergie vitale pour se contenter de les oublier, ou d’en faire une autre pièce dans le musée de la nostalgie. Nous en avons fait tous les deux comme un cristal, à travers lequel se reflèteront nos expériences professionnelles à venir. Avec le temps, bien entendu, le cristal se ternira. Mais en attendant, il nous confère un regard un peu différent sur le lycée Gallia.
Pas de quoi se sentir supérieur. Juste une autre façon de voir les choses. Et multiplier les points de vue, les lignes de fuite, c’est toujours bon.

On choisit d’être plus riche de nos fatigues. C’est ce qu’on peut se souhaiter de mieux.

Mercredi 17 novembre

Cet après-midi, mon grand-père m’a demandé s’il y avait des avantages à être remplaçant. J’aime beaucoup mon grand-père, je n’ai pas envie de l’inquiéter, alors j’ai réfléchi. Parce que je n’aime pas non plus mentir aux gens que j’aime beaucoup.

J’ai dit que ça me permettait en toute bonne conscience de ne pas me préoccuper de la partie administrative du boulot, ce qui n’est pas un mensonge. Je ne compte plus le nombre de réunion que j’ai esquivées grâce au magique “Vous savez, je ne serai plus là la semaine prochaine / dans un mois / le trimestre prochain.”

J’aurais aussi pu lui dire que ce matin, je me suis perdu dans le lycée. Vertige amusé. Je quitterai cet endroit sans l’avoir trop usé. Sans être las.

Ça ne suffit pas à trouver la fonction de TZR géniale. Mais c’est un réconfort qui a du poids.