Samedi 6 novembre

Tout me prend davantage de temps, les jours d’avant la rentrée. Les rouages de mon cerveau tournent en silence, la pensée du boulot envahit tout le reste. Ce n’est pas tant l’angoisse de retrouver les élèves – surtout pas cette année, ou je n’ai vraiment pas à me plaindre – mais cette angoisse délirante et invincible de ne plus savoir faire.

J’ai réussi à vaincre énormément de démons. Mais celui-ci refuse obstinément de plier ses gaules pour aller hanter une ruine quelconque (c’est vrai que les ruines se font rares, dans la région). Deux ou trois jours avant je suffoque, je transpire. Le même étau, toujours intact, toujours rutilant, me serre la poitrine : tu n’y arriveras pas.

Alors ma pensée s’affole, tente de conjurer. Met en place vingt-cinq scénario d’urgence, des fois que les cours préparés ne suffisent pas. Imagine des scénarios de plus en plus improbables, à tel point que je termine souvent sur les sites de reconversion : que faire après l’Éducation Nationale ?

Il y a des milliards de trucs que je ferais bien, après l’Éducation Nationale. Écrire, faire de la médiation culturelle, m’occuper d’enfants en difficulté, apprendre à chanter, apprendre à danser, sauver un théâtre de la faillite…

Mais c’est comme à chaque fois que j’essaye de jouer d’autres couleurs à Magic, que j’essaye d’autres classes que prêtre dans World of Warcraft : à quoi bon ? Si j’arrête maintenant, ça n’aura pas de sens. Il y a quelque chose que je n’ai pas encore découvert. Même en terminant tous les donjons en Mythic +15, même en ayant enseigné à presque tous les niveaux d’élèves. Je cherche. Je ne sais pas quoi mais je cherche. En me disant que lorsque j’aurai trouvé, je serai vraiment prof, vraiment prêtre elfe de la nuit, vraiment planeswalker des couleurs verte et blanche.

Et peut-être que le démon qui me souffle à l’oreille se taira-t-il enfin.

Vendredi 5 novembre

Je ne sais pas si c’est le changement de saison, le hasard des réseaux ou les rêves lucides du grand Cthulhu, mais je trouve les gens particulièrement énervés en ce moment.

Et donc, ça c’est pas mal chamaillé, dernièrement, sur twitter (votre fournisseur quotidien de polémiques poisseuses) sur la pertinence d’apprendre “par cœur”. Je ne me pencherai pas sur l’anecdote, qui a été amplement débattue, avec un stock de mauvaise foi qui pourrait servir d’énergie alternative.

Juste sur ce “par cœur”. Qui fait peur et agite tant de spectres. Encore une fois, je pense que beaucoup d’intervenants ont réagi avec leur “élève blessé” : ces expériences que nous avons vécues et qui nous font souvent réagir épidermiquement quand il est question d’éducation. Le par cœur, c’est cette crainte de ne pas réussir à retenir. C’est le zéro parce qu’on a paniqué. C’est la sanction.

Peut-être. Mais ce n’est pas l’activité qui est à mettre en cause. C’est peut-être la façon de la présenter. Apprendre par cœur, c’est une épreuve. Une quête qui, comme toutes les quêtes, apparaît à première vue insurmontable. Mais qui s’accomplit petit à petit. Pas après pas.

Apprendre par cœur, c’est se placer dans une temporalité différente. Lente et humble. On ne retiendra que rarement du premier coup, et pour toujours. Apprendre par cœur nécessite d’y aller doucement. Petit à petit. Mettre un mot devant l’autre. Trébucher et recommencer. Ce n’est pas brillant, pas immédiatement satisfaisant. Mais c’est fondamental.

Fondamental à tel point que les élèves s’en rendent compte. Quand ils veulent lire une scène qu’ils ont étudiée ou écrite.

“Monsieur, c’est pas pratique, la feuille, on peut apprendre ?”

L’apprentissage par cœur, c’est le tremplin qui permet de s’envoler. Parmi mes souvenirs les plus beaux, il y a ceux des sections Glee (des classes à option artistique), enfin libérés de leur carcan de papier, commençant à jouer leur pièce de théâtre, à l’interpréter. Mais il y aussi ces foutus listes de vocabulaire apprises en prépa, une centaine de mots par jour, répétés inlassablement. Qui font, notamment, que je ne lis plus des traductions de l’anglais vers le français que par choix. Il y a, beaucoup plus récemment, les élèves de seconde, dont je vois au jour le jour l’écriture se déployer, depuis que je les ai forcés à se recoltiner l’apprentissage des fonctions des groupes de mots dans la phrase. À chaque détour de ma carrière et de ma vie – aussi pompeux que cela paraisse – je vois une victoire de la mémoire. Un enregistrement. Et il ne s’agit pas de “savoir sans réfléchir”. Il s’agit de construire son paysage mental. Dans lequel on pourra ensuite évoluer, toujours plus loin, toujours plus complexe. Mais sans cette apprentissage, qu’il sera vaporeux, ce paysage, qu’il sera restreint !

Et puis, au-delà de la métaphore, il y a cette immense fierté. Ces mômes qui constatent avec joie qu’ils ont pu retenir ce texte, cette liste, ces séquences de mots. Qu’en vrai, c’était possible. Que le croque-mitaine du “par cœur” n’est qu’un mythe. Et qu’il serait cruel de leur retirer ça…

Apprendre par cœur est un acte de foi. Parce qu’on n’est jamais certain que ça fonctionnera. Que l’on peut compter sur la mémoire. Qu’elle ne nous laissera pas tomber. Mais comme le disait une sorcière de jeu vidéo : “Il n’y a que lorsque l’on tombe que l’on sait si on peut voler.”

Jeudi 4 novembre

Cette année plus que toutes les autres, les élèves ont à apprendre de nouvelles méthodes. J’enseigne au lycée, il y a beaucoup à faire. Commenter, disserter, analyser, relever… Tâches peu évidentes, d’autant plus que le confinement, le premier, le plus difficile, est passé par là. Nombre d’élèves n’ont pas eu l’occasion, durant le collège, de se confronter au genre argumentatif – pas de brevet – ou de connaître une transition cohérente vers des textes plus complexes.

Alors ils imitent. Pillent les tournures, éparpillent des structures de phrases déjà employées. Et ils le font avec pas mal d’habileté. Forcément. Ils ont gagné en maturité.

Mais ce ne sont pas leurs mots.

Bien entendu, il s’agit d’exercices techniques. Scolaires. Mais habituellement, quels que soient les écrits d’élèves, un déclic s’opère. Les tournures de phrases, connecteurs logiques, transitions et développements respirent à des rythmes différents. Les signes sont ténus mais sont là. Ils se sont approprié l’exercice. Il est devenu leur allié ou leur adversaire. Mais il fait partie de leur univers mental. Mais cette année, à l’exception d’une petite poignée, cette alchimie n’opère pas.

Il y a sans doute quelque chose qui déconne avec ma manière de faire. Je tente différentes approches, toujours luttant contre ce foutu temps qui nous aiguille en première. Mais j’ai beau fouiller, je ne parviens pas, je ne parviens pas, pour le moment, à leur donner leurs mots.

Mercredi 3 novembre

Nouvelle conversation avec A. Il me demande si je tiens un journal autre que celui-ci. La réponse est non. Et je balbutie en essayant d’expliquer pourquoi. Sans doute parce que je n’y ai jamais réfléchi avant.

“Il te faut un sujet.” finit-il par conclure pendant que je m’empêtre dans des débuts de phrases.

Mon métier, mes élèves sont-ils un sujet ? Peut-être. Sans doute. J’ai entamé ce journal comme un talisman. Parce qu’il permettait de donner un sens à ces journées durant lesquelles j’avais l’impression de sauter de plateforme en plateforme, comme dans ces niveaux de jeu vidéo où l’écran défile et te tues si tu touches le bord.

Et puis petit à petit, il est devenu, comme pour beaucoup de diaristes je pense, une boîte à souvenirs, Pandore inversée. J’ai une mémoire épouvantable, mais l’oubli n’a jamais pu toucher ce que j’ai écrit.

Et ces mômes dont je parle changeront, grandiront, oublieront, probablement. C’est normal et sain.

Mais, j’ignore pourquoi, savoir que quelques bribes de leur passage dans une salle de classe ont été preservées dans l’ambre d’un blog me rend heureux.

Mardi 2 novembre

Discussion avec A. dans un café. A. est auteur et anime fréquemment des ateliers d’écriture dans des établissements scolaires. Sa vision des élèves est fascinante, juste un poil décalée de celle d’un prof.

Il me parle notamment de cet élève, avec qui il ne travaillait pas officiellement et qui était venu le trouver pour soi-disant lui montrer ses dessins. Probablement pour créer un lien avec lui.

Créer un lien… Cela arrive, assez souvent. Des mômes qui, pour des raisons diverses, tentent d’approcher un adulte, de le saisir en tant que personne. A. me raconte sa déception de l’avoir instinctivement mis à distance, et d’en avoir parlé aux enseignants. Je le rassure : intervenant temporaire dans un bahut, c’était probablement plus sage. Elle est tellement ténue, la frontière entre l’attention et la trop grande familiarité, plus encore quand on n’enseigne pas au quotidien…

Mais il y en a temps, de mômes en recherche, chaotique, d’un contact. Et que pouvons-nous leur offrir ?

Lundi 1er novembre

Petit moment de blues du remplaçant. Je travaille avec de plus en plus d’enthousiasme sur les séquences du retour des vacances. Deux cours sur la poésie, j’avoue avoir tenté de me faciliter la tâche.

Mais ce ne sera qu’un début. Trois semaines, ce n’est pas grand-chose. Il va falloir commencer à ranger. À laisser derrière soi des cours propres, des élèves prêts à faire la transition. Et je dois avouer que c’est frustrant. J’ai eu la chance de tomber sur un bahut chouette, sur quatre classes vraiment agréables.

Parfois, c’est pas drôle.

Samedi 30 octobre

Lors de ma première année de professeur titulaire – qui ne s’était pas très bien passée, ambiance les élèves foutaient des ordures dans ma capuche – une collègue m’avait dit, à la réunion de début d’année : “De toutes façons il faut être un monstre de narcissisme pour être prof, qui d’autre veut avoir l’attention braqué sur lui tous les jours ?”

À ce jour, j’ignore si elle a raison. Mais le fait est que ce boulot met notre ego à rude épreuve. Ce n’est peut-être pas une question de narcissisme, mais plus d’avoir une prise extrêmement forte sur sa conscience de soi-même.

Comme je l’ai souvent écrit dans ce journal, je suis souvent rentré, et notamment en début de carrière, avec l’impression de m’être totalement fait briser en petit morceau. Et de me demander si j’étais cette personne. Incapable de me faire respecter, de formuler une phrase claire, de formuler une demande sans qu’un gamin se foute de ma gueule. Ces premières années m’ont tendues un sacré miroir déformant sous le nez. Et pourtant, j’y suis retourné. Je ne crois pas qu’il y ait là quelque chose d’héroïque. Mais, pour citer une énième fois un épisode de Doctor Who, peut-être mon ego était-il simplement plus cassable. Il s’émiettait tout les jours et se reconstituait le soir.

Bien entendu, ce n’est pas pour cela que je suis resté dans l’enseignement. J’ai eu la chance d’être pris en main par des collègues absolument exceptionnels.

Mais le fait est que, aujourd’hui encore, même lorsqu’une journée s’est très mal passée, j’ai la sensation de ressortir en tenant entre les mains des éclats du prof que j’aimerais être et qui, disparates, me renvoient un reflet grotesque. Et puis, après quelques heures, ils se réassemblent ; retrouvent leur place. Et quand je vois cette image recomposée, la tranquille certitude que tout ce qui vient de se passer n’était pas profondément moi refait surface.

Je m’imagine expliquer ça à des collègues. Et ensuite sortir de la salle des profs à reculons parce que tout le monde me regarderait avec beaucoup de compassion. Mais malgré tout, je pense qu’il y a là quelque chose d’important : réussir à ne jamais perdre de vue son centre irréductible. C’est aussi ça qui fait qu’on tient.

Vendredi 29 octobre

Un peu de temps consacré à répondre à des questions d’élèves, à qui j’ai donné des dossiers de lecture à rédiger pendant les vacances.

Les élèves du lycée Gallia communiquent beaucoup via messagerie, et, là également, il y a un véritable travail à faire. Entre ceux qui ne maîtrisent pas encore les codes et insèrent un smiley à chaque fin de phrase, ceux qui semblent avoir pris un modèle de lettre de demande d’entretien d’embauche pour modèle et ceux qui ne font pas encore de différence entre le style oral et le style écrit, on se retrouve à faire un cours en différé.

Nouvelle journée, nouveaux inattendus. Je ne m’en plains pas, ça me fait plaisir, d’avoir des nouvelles des mômes.

Jeudi 28 octobre

Il y a quatorze ans, je m’étais juré que je ne serai pas prof plus de dix ans. Que j’arrêterai pour ne pas basculer dans “le confort”. “La routine.”

Il y a quatorze ans, j’avais beau avoir des parents profs, des études de lettres derrière moi et un CAPES en poche, je ne savais pas grand-chose.

Et c’est tant mieux.

À chaque pas la route semble encore plus tortueuse. Plus compliquée ; plus laborieuse.

Plus riche de tant de découvertes à venir.