Samedi 11 octobre

Il est très tard, l’heure où l’on sait que le ciel va finir par blanchir. On est des derniers, à traverser cette nuit éveillée.

Et je parle. Je m’observe avec curiosité – avec agacement ? Non, je suis vraiment intrigué – parler avec ce débit qui m’est coutumier, à la fois précipité et hésitant, de mon boulot. Même après cette soirée de fête, même abruti de fatigue et d’alcool, j’y reviens. Comme si j’essayais, en cette heure, selon ces modalités, d’en percer l’énigme. Qu’est-ce que je fabrique dans ce système souvent brutal, qu’est-ce que je tente, à la fin de chaque journée, de fournir aux enfants qui me sont confiés ?

Peut-être est-ce parce que la réponse m’échappe qu’à la fin des fins, je suis toujours là.

Vendredi 10 octobre

Fin de la première période. La fatigue se fait sentir, pour tout le monde.

Pour les cinquièmes, qui commencent à tomber dans les travers que j’avais cru pouvoir esquiver en ce début d’année. Les tests de l’autorité, les ricanements, les petites bêtises comme enlever ses chaussures ou balancer des bouts de gomme. Les cahiers, malgré ma vigilance, commencent à partir en vrille.

Pour les quatrièmes, qui s’enferment peu à peu dans un silence résigné. L’enthousiasme des débuts s’est étiolé. Corollaire, je me retrouve à faire le guignol de plus en plus frénétiquement, pour éveiller leur intérêt. Mais je sens que mes réserves aussi s’épuisent. D’énergie, de gentillesse, d’enthousiasme. Et dans ces moments, j’ai peur. J’ai peur que ce soit ça, l’état normal d’un collège. L’ennui et l’amertume, recouverts par un léger verni de repos, à la fin de chaque vacance.

Mais encore une fois, je choisis d’ignorer ce démon. Être prof, c’est aussi refuser d’entendre le doute.

Jeudi 9 octobre

J’ai croisé Hamia deux ou trois fois hors du collège. Toujours accompagnée de ses frères et sœurs, plus jeunes qu’elle, à les accompagner ou les ramener de l’école. Hamia travaille sérieusement, même si elle a énormément à faire à la maison. Elle n’a jamais un mot plus haut que l’autre. Hamia aime beaucoup l’école, me dit qu’elle en profite tant qu’elle peut.

Et l’autre jour, Hamia m’a emprunté l’une des adaptations en manga de Lovecraft de Gou Tanabe. Puis un autre. Puis le suivant.

« J’avais jamais lu quelque chose comme ça, m’a-t-elle dit en me rendant le premier.
La fin, MAIS LA FIN, a-t-elle exulté en me rendant le second.
Mon père a failli le trouver, a-t-elle chuchoté en me rendant le troisième, et en empruntant le quatrième. »

Les mangas de Gou Tanabé sont une forme de justice poétique qui me fait jubiler. Que ce gros racelard repenti de Lovecraft ait ouvert les portes de l’imaginaire d’Hamia, qu’elle s’émancipe en cachant Le cauchemar d’Innsmouth des yeux de la famille me fait jubiler. Car il faut au moins ça, les danses atroces de dieux aveugles et furieux pour enrayer, ne serait-ce qu’un peu, ce que le monde exige de nous.

Que les Anciens continuent à grouiller, aux limites du monde permis, si leurs pouvoirs permettent cela.

Mercredi 8 octobre

En ce moment, je reçois pas mal de stagiaires dans ma classe. Rien d’officiel, des visites au débotté pour compléter leur observation chez d’autres collègues ou un ami AED qui se forme en candidat libre.

Et de me demander ce qu’ils voient. Ce qu’ils peuvent retirer de me voir à chaque heure avoir l’impression de tout recommencer à zéro. C’est ça le plus difficile et le plus exaltant. Comme la lecture. « Je suis comme vous quand je commence un livre, j’ai l’impression que je ne vais pas y arriver. » Ça n’est pas un mensonge que je sors à mes élèves pour les convaincre, c’est un fait.

Même chose pour les cours. Chaque fois, j’ai la sensation que je n’y parviendrai pas. Que je me sente désormais légitime dans ma profession n’y change rien. Voient-ils ce mec qui se débat pour donner un semblant de cohérence, d’intérêt et de rigueur à ce qu’il enseigne ? Ou suis-je suffisamment bon acteur pour affecter ce rôle ?

Cet après-midi, je disais à quelqu’un que malgré mon profond désir de calme et de sérénité, je crois que je suis voué au chaos, à tout faire au débotté, n’importe comment.
Dans ma vie comme dans mon boulot.

Mardi 7 octobre

« Ah l’bâtard ! »

Il y a un hoquet collectif en quatrième Florizarre. Et le mot vient à peine de quitter le gosier d’Ivan qu’il vire à l’écarlate. Je ne sais même plus ce qui l’a provoqué. Il me semble que je tournais en ridicule le Ministre de l’Instruction Publique, dans « La Parure ».

Et brusquement, tous les yeux se tournent vers moi. Pour la première fois dans cette classe dans laquelle j’ai eu, pour le moment, zéro problème de discipline, je vais devoir poser un geste. Je déteste ce genre d’instant-clé, que l’on n’a pas choisi, mais où il faut être à la hauteur. Un moment important pour « l’au-to-ri-té ». Une autorité qui a une sale gueule de sanction. Face à moi, Ivan est mortifié. Depuis le début de l’année, je le lui dis, en tant que professeur de français et professeur principal, qu’il va finir par se griller, à vouloir jouer le malin, à y aller de son petit commentaire, à rendre les exercices demandés au dernier moment, bref à frôler la limite.

Là il l’a franchie.

Il est sur mon territoire, il n’est plus qu’un môme qui a proféré une insulte lourdaude et discriminante en plein pendant un cours. Réagir, et réagir vite.

« Bon. »

Inspiration.

« Qui peut me dire pourquoi Ivan ne sera pas puni ? Pas vous Ivan, ce coup-ci vous n’avez pas la parole. »

Regards perplexes. Je tente de gommer de mes gestes et de mes pupilles jusqu’à la moindre trace de condescendance ou d’ironie. Dans ces moments-là, dans ces moments-là exclusivement, je suis le Prof, avec un P. majuscule. Le mot m’est passé tellement, tellement à côté. Et j’attends tellement, tellement que ce soit eux qui se montrent dignes de ce que je vais leur dire. Et puis la voix de Jolene, habituellement si affirmée, qui porte cette fois un point d’interrogation en fin de phrase.

« Parce qu’il le pensait pas vraiment ?
– Il pensait à quoi, alors ? Vous n’avez toujours pas la parole, Ivan.
– Il pensait… pas ?
– La fonction phatique. »

Leur expliquer en quelques phrases, précisément et sans affect, pourquoi le langage peut surgir comme ça, brutalement. En plantant ses yeux dans ceux d’Ivan. Pas question de savourer une quelconque humiliation. Juste s’assurer qu’il comprenne. Qu’il comprenne ce que j’explique, qu’il comprenne que c’est moi l’adulte – je ne suis toujours pas sûr que ce soit moi l’adulte – qu’il comprenne que parfois, oui, les adultes ont raison. Qu’ils ont passé des années à se poser des questions dont eux n’ont pas encore idée. Et que ce temps-là, cette réflexion et cette puissance ne servent pas à écraser, mais à élever.
Pour une fois j’y parviens. Je ne me perds pas en digressions, je parviens à les tenir dans mes explications sans, me semble-t-il, perdre un seul môme.

Pour une fois, je suis cet espèce de modèle que j’aimerais être.

Et je suis content. Pas parce que, l’espace d’un instant, j’ai revêtu ce costume de super-héros. Mais parce que j’ai l’impression qu’Ivan sort avec le pas un poil plus lent. Un poil plus stable aussi.

Je suis content parce que peut-être, juste peut-être, je leur permets parfois de grandir.

Lundi 6 octobre

S’il te plaît ne le dis pas.

Ce n’est pas utile, ça ne fonctionnera pas.

Si Valentin se tient bien dans ta classe, s’il ne bronche pas et qu’il fait ses devoirs, c’est génial. Vraiment. Si tu as la chance que cette classe dont vous parlez travaille avec toi comme tu le souhaites, bien entendu qu’il y a tout lieu de s’en réjouir.

Sauf si l’on est le collègue avec qui tu parles.

S’il te plaît ne le dis pas.

C’est toujours compliqué, de dire qu’un élève te met la misère. Et là, Valentin a quand même réussi à retourner la classe contre lui, à ridiculiser les activités qu’il propose, à le faire douter. C’est violent et c’est une souffrance que l’on connaît tous, et que je ne souhaite à personne.
« Avec moi, il ne moufte pas. » Avec toi. Pour tout un tas de raisons, certaines sans doute de ton fait, et d’autres totalement hors de ton contrôle. Hors de notre contrôle. C’est tellement arbitraire, l’autorité que l’on a sur une classe, ça dépend de tellement de choses.
Ne pas rester sans rien dire, quand on se retrouve en difficulté ou face à un collègue qui en rencontre, ça va sans dire. Mais pas comme ça. Peut-être, juste peut-être, que c’est une façon de conjurer, de voiser cette phrase. « Avec moi, il ne moufte pas. » Ouf, quel soulagement, j’ai réussi, tu as vu, moi je m’en sors.

S’il te plaît ne le dis pas.

Mais mon discours, je le ravale, avec un beignet industriel posé sur la table dans la salle des personnels. Pas envie, pas le droit de faire la morale. Tout à l’heure je vais aller discuter avec le collègue, je crois. Je lui raconterai comment Valentin m’a retourné la classe, il y a deux semaines. Peut-être que je lui proposerai de venir faire un tour pendant une heure de français, et aussi de venir à son cours, qu’on puisse observer et réfléchir.
C’est vachement prétentieux, de l’écrire, à n’en pas douter. Mais je pense qu’il faut. Il faut parce qu’on veut tous ça, au fond, qu’avec nous, ça se passe bien.
Sans avoir à faire jouer les contrastes de ceux avec qui ça ne passe pas.

Samedi 4 octobre

Parfois, il n’est pas nécessaire d’obtenir de grandes victoires, pour tenir jusqu’à la fin de la journée. Parfois, il suffit de regarder Giulia. C’est facile, d’ailleurs, cette année, elle est probablement en train de lever la main, les yeux qui se marrent déjà, derrière les lunettes rondes.

Cette année. On dirait une plante, sur laquelle on a enfin versé de l’eau.

Parce qu’elle a patienté, Giulia. Lorsqu’elle était en cinquième, avec des mômes pas faciles, qui parlaient fort et s’insultaient histoire de faire passer plus vite les heures de cours. Des mômes qu’elle a retrouvé, lors de la sortie cinéma, qui lui ont à nouveau donné des coups dans le siège et empêché de se concentrer. L’année dernière, Giulia venait me voir, en fin d’heure, pour me chuchoter qu’elle avait bien aimé une phrase que j’avais dite.

Cette année, elle vient avec son groupe de copines, et parfois, je dois les mettre dehors « on sait, monsieur, si vous avez pas votre, café, vous serez de mauvaise humeur ! » Elles dessinent des cœurs, des monstres et Mathilde Loisel sur mon tableau blanc, après avoir répondu à tout un tas de questions pendant le cours. Après avoir dit que les illustrations de Gustave Doré, « elles sont tellement belles et elles font tellement peur ! J’ai jamais vu ça ! »
Giulia triomphe, enfin. Elle n’a pas le triomphe modeste. Elle l’a juste heureux. À se cultiver et dire, très gentiment et très fermement, aux deux zozos à côté d’elle de se taire. Ils se taisent, parce qu’elle les aide dans leurs rédactions, en leur donnant des idées, quand ils coincent. En échange, ils corrigent son orthographe bancale.

Cette année, Giulia est heureuse, profondément. Une lumière qui brille et jubile.

Ce bonheur.

Vendredi 3 octobre

Aujourd’hui, c’était le dernier jour de travail de M. On a fait un repas partagé, et on lui a offert de petits cadeaux.

Et je suis triste, bien entendu.

Je ne suis pas triste parce que je le perdrai. L’amitié que nous avons construite perdurera, je le pense, je le souhaite, je m’y appliquerai, au-delà de nos boulots partagés un peu plus d’un an. Je suis triste, parce que je perds le tissage, puissant, clinquant et flamboyant qui liait nos heures de cours. Qui m’a permis, durant tout ce temps, de réussir à créer un petit monde solide, dans lequel j’accueillais les élèves. Savoir que nous nous raconterions nos exploits et nos déboires, qu’il suffirait d’un geste pour invoquer un sanctuaire lorsque c’était nécessaire, c’est un luxe que je souhaite à chacun dans son espace de travail.

M. est parti et « tu as des alliés », m’a-t-il dit. Bien entendu. Le collège de Renais est parcouru d’un nombre époustouflant de gens merveilleux.

Mais là, nous avons eu la chance d’être deux amis, deux mômes, à rire très fort contre ce qui peut parfois être un monstre dévorant : le quotidien de l’Éducation Nationale. J’avais eu la chance de vivre ça, de façon similaire, de façon totalement différente, avec T. et Monsieur Vivi. Le temps passe, les routes ne sont pas toujours parallèles. Ce soir, je m’accorde le droit d’être triste pour cette tapisserie qui, déjà, s’étiole. J’inspire pour trouver de nouvelles sources de forces. Pour apporter le meilleur à ces quatre classes qui, il faut le reconnaître, sont toutes assez exceptionnelles dans leur genre.

J’inspire en me disant que j’en aurai, des trucs, à raconter à M. quand nous nous reverrons.

Et le chemin, qui toujours se déroule.