Samedi 24 janvier

Je ne sais pas pourquoi, mais le dessin de ce cochon d’Inde me fait hurler de rire. J’ai demandé aux cinquièmes de créer un animal siégeant à la cour du roi Noble, dans le Roman de Renart, et Alita a opté pour Gontran le Cochon d’Inde, prétentieux et stupide. Elle est allé jusqu’à le représenter, donc, avec une tronche qui fait que je ne peux pas m’arrêter de me marrer. Face à elle, Oriane me regarde, l’air interloqué. Oriane que j’ai comme élève depuis l’année dernière.

« C’est la première fois que je vous entends rire, monsieur. »

Alita hausse les épaules.

« Tu racontes quoi, il rigole tout le temps, le prof.
– Oui je sais, je sais mais… Je sais pas, c’est la première fois que je l’entends rire. »

Elle hausse les épaules face à l’incrédulité de sa copine. Je pense que je comprends ce qu’elle veut dire. C’est peut-être la première fois qu’elle m’entend rire en tant que personne, et non que prof. Je suis allé si loin dans mon masque, que même un truc aussi simple qu’un éclat de rire a une tonalité un peu différente, quand je suis en classe. Là, c’est l’hilarité que je réserve à mes amis, aux soirées joyeuses, à ma vie privée. Oriane continue à m’observer, mi-intriguée, mi-amusée, à regarder cet étranger qui d’un coup a fait irruption dans la classe. Nous restons de tels secrets.

Vendredi 23 janvier

« Moi, j’aimerais être avocate. Mais faut trop d’années d’études.
– Et moi médecin. Mais pareil, c’est long, la flemme.
– Après, j’ai vraiment envie de m’occuper du droit des enfants.
– Moi, j’aimerais travailler un truc avec du bois, c’est génial, le bois. »

C’est la fin d’une évaluation. Et en écoutant les élèves de quatrième discuter entre eux, je me dis qu’une des constantes de mon métier, ce sont ces envies, de faire de sa vie future quelque chose d’utile. Quelque chose de beau. Il y a quelques années, je pense que j’aurais pris le temps de leur expliquer à quel point ces années d’études sont importantes, que si on veut quelque chose, c’est normal de faire des efforts que…

Fais-leur confiance. S’il te plaît fais-leur confiance. Ils vont finir par savoir. Et plutôt que de réciter en catéchisme quelque chose qu’ils ont entendu mille fois, pour une fois, contente-toi de les écouter. Pour le moment, c’est ainsi que se construit l’espoir.

Jeudi 22 janvier

Aujourd’hui, la quatrième Blizzaroi est dévastée par une épidémie de grippe, qui en a retenu six au lit, et cinq autres ont séché l’évaluation. Autant dire que je suis moyennement content. Les élèves qui sont là me regardent, mi-désolés, mi-dégoûtés, surtout que je suis leur seule heure de cours de l’après-midi, et qu’ils se sont carrés une heure de permanence pour assister à mon cours.

Alors, je leur offre l’heure.

Je vais chercher le chariot multimédia et, pendant cinquante-cinq minutes, ils travaillent sur leur nouvelle policière, à vitesse très réduite, et en discutant entre eux et avec moi. On parle d’étymologie, de memes, du brevet, de ce qui les attend après le collège. Je ne culpabilise absolument pas. Leurs traits creusés – et les miens, probablement – s’apaisent un peu, tandis que, petit à petit, les bavardages s’étiolent dans le cliquetis des touches. Quelques-uns me demandent comment fonctionne le dictionnaire en ligne, d’autres consultent la vision aérienne de Besançon, où se passe leur histoire (ne me demandez pas pourquoi).

« On travaille bien quand on est pas beaucoup, en vrai. » lance Ilona, qui en est déjà à sept pages de son manuscrit. Elle adore écrire et n’a pas d’ordinateur à la maison. « Genre dans le calme. »

C’est à ça qu’ils ont le droit, pendant ces quelques minutes qui auraient pu être un peu nulles. Du calme. Des mots. Je les imagine presque avec un mug de thé. Dans le gris de l’hiver, on a fait un peu de chaleur.

Mercredi 21 janvier

« Tu serais pas un peu comédien, toi ? » rigole L. à la fin d’un cours auquel il a assisté. Je viens de lui dire que je suis totalement sans énergie. Je hausse les épaules :

« On l’est tous, dans ce boulot. Surtout à cette période. »

Fin janvier, début février. Il faut recourir à tout un tas de procédés pour porter les élèves qui, lentement, se laissent couler dans l’apathie ou l’excitation. Réussir à redessiner du sens au sein des jours qui s’enchaînent, un peu humides, un peu gris. En particulier quand on est en train de s’attaquer à des morceaux compliqués du programme, que les mômes se rendent compte que ça devient compliqué, que tout ce que les adultes leur ont raconté sur les difficultés, sur les échecs, c’est vrai en fait.

C’est l’époque où il faut aller contre l’inertie, trouver tous les appuis possibles pour susciter l’intérêt. L’époque aussi où il ne faut pas trop écouter le découragement, écouter la fatigue ou l’agacement. On est tous ensemble dans le gris. Et le printemps est encore loin.

Mardi 20 janvier

Cette classe de cinquième n’y arrive pas, dans sa grande majorité. J’ai beau tenter tout ce que je peux, ils progressent à un rythme d’escargot. Oublient leur matériel, n’apprennent pas. Beaucoup ont un niveau de lecture extrêmement préoccupant, et une autonomie proche de zéro. On le leur dit, beaucoup trop souvent. Je le fais également. Parce que je pète des câbles à devoir leur tracer leurs traits ou à réexpliquer pour la huitième fois qu’on appelle ça « l’apostrophe » et pas « la virgule du haut. »

Ce matin il y a contrôle. Et je les observe. J’ai pris le parti de tout leur réexpliquer, une tâche à la fois, lentement. Je les vois s’appliquer, tirant presque la langue. Ecrire le nom (« on n’écrit pas « nom », hein, on écrit son nom de famille. Pas le prénom »), souligner, coller la feuille.

Dans six mois ils passent en quatrième et j’ai l’impression de voir des élèves de début de sixième. Mais qui s’appliquent très fort. Réconfortés par, pour une fois, un peu de simplicité, ils font au mieux. Bien sûr qu’ils ont envie de réussir, eux aussi.

Mais il leur reste si peu de temps.

Lundi 19 janvier

Je ne sais jamais que faire quand ce sont les parents qui décompensent.

Avec les élèves, à force j’ai appris, sans trop de vanité, même quand c’est impressionnant. Les pleurs, les cris, les menaces parfois. La parole qui s’écroule. Parce que ça fait partie de mon boulot, et que ça arrive quand même assez souvent.

Mais les adultes. Ce grand corps qui, ce soir-là, sanglote devant moi, je me sens totalement perdu. Inutile. J’ai l’impression d’être Sheldon, dans The Big Bang Theory, qui tapote l’épaule de son interlocuteur en balbutiant « There there. » Je lui en veux presque, à cette personne, même si je me reproche presque immédiatement cette pensée. Je ne suis pas là pour ça, je ne suis pas psy ni travailleur social.

Mais c’est pas la question en fait.

La question c’est que pour le moment, ce qui arrive à cette personne, ce que je lui dis de son enfant ne lui est pas supportable. Et me revient en tête une phrase récente de M., à laquelle je pense souvent, en ce moment : « Tu sais quand on te parle, tu cherches toujours des solutions, alors qu’il suffit parfois juste d’écouter. »

Alors j’écoute. Il est vendredi, 18h30, et j’écoute cette tranche de vie pleine d’éclats pointus. Car que faire d’autre ?

Samedi 17 janvier

Les portes ouvertes du collège se concluent sur un micro-concert de la chorale. Quelque part, je grince un peu des dents, ça m’agace toujours que l’on se sente obligé de vendre nos activités, dans ce genre de moments. J’ai de plus en plus la sensation que nous sommes, professeurs comme élèves, les VRP de nos établissements. Convaincre que ce bahut est vraiment bien, que oui, votre enfant y passera des années fabuleuses. Je grince des dents (littéralement. Hier soir, je me suis retrouvé à mâcher ma gouttière dentaire, rêvant que c’était un carambar.)

Et puis. Et puis on se retrouve dans le couloir du réfectoire, juste avant d’entrer. Parce que dans cette chorale, profs et élèves chantent de concert. On se regarde. Ça n’est rien du tout, évidemment, mais ça nous fait toujours un tout petit petit pincement au cœur, d’entrer en scène devant un public. Jeanne me regarde, de son air toujours un peu blasé et un peu tendre : « En vrai, là on est tous à égalité, non ? »

A-H nous fait signe d’entrer. Et alors que les premières notes de Nothing else matters résonnent, je me dis que ce petit moment excuse beaucoup les quatre heures passées au collège un vendredi soir. Mais chut, il ne faut pas le dire.

Vendredi 16 janvier

En ce moment, avec des amis, nous sommes en pleine campagne de Donjons et Dragons. Un dimanche sur deux, nous arpentons des terres immenses, peuplées de dragons et de légendes anciennes. Ca me donne beaucoup de force.

De la force, j’en ai besoin ce matin en cinquième. Je suis censé terminer à 11h, mais les portes ouvertes du bahut vont me retenir jusqu’à 19h30. Autant dire que je fais la gueule. Et que je tente de me motiver pour ne pas répondre méchamment à mes élèves, à chaque fois qu’ils me demandent si on colle la feuille monsieur, ou ce qu’il faut faire du cahier.

Et puis arrive le moment des exemples.

C’est un truc que je tiens de mon père. A chaque fois que j’écris des phrases exemples, je choisis les pires débilités. Mais aujourd’hui, j’opte pour autre chose.

« Les élèves de cinquièmes explorent un pays lointain. Qui peut me dire où est le verbe ? »

Les gamins pouffent discrètement. Je continue.

« Elina est équipée d’un arc et Nathan fait de la magie. Combien y a-t-il de propositions ?
– Deux. Monsieur, vous me mettez dans la prochaine phrase ? »

Petit à petit, le cours se déploie. La campagne de Donjons et Dragons transposée dans cette petite salle de classe. Imane est une barbare et Nolan un guérisseur. Hector se fait mordre par un vampire. Les cinquièmes explorent les alentours de Port-Ponan et de la proposition coordonnée. Et ça nous fait du bien.

Jeudi 15 janvier

C’est devenu une blague récurrente en ce mois de janvier « Bon, j’amène ma tente et je m’installe sur le parking, vu le temps que l’on passe au bahut. »

De fait, ce retour de vacances nous dévore nos journées ; c’est habituel. Les conseils de classes qui s’étirent, les portes ouvertes – je continue à me demander si les parents et les enfants pensent aux inscriptions au collège à ce stade de l’année scolaire – les réunions école / collège et j’en passe.

C’est l’une de ces nombreuses périodes où il faut apprendre à gérer son temps. Jouer à l’économie : ne pas se lancer dans des activités trop ambitieuses, être aussi prudent que les élèves sur le nombre d’évaluations par semaine, et parfois, apprendre à dire non, lorsque l’on vous demande de siéger dans une énième instance.

J’ai la sensation que nous sommes de prudents sherpas, nous autres profs, à guider prudemment tant les mômes que nos précieuses heures de vie, dans les passes traîtres du mois de janvier.