Samedi 19 janvier

Vendredi soir, 17h30.

Je sors du bahut et je laisse à la sortie la pelote d’histoires, d’interrogations et d’urgences que j’ai tissée pendant la semaine. Elle est, en cette fin d’après-midi, particulièrement imposante, et l’abandonner là me déleste d’un poids immense. La gravité me libère, je fais trois pas.

“Vous êtes le professeur de français d’Iram ? Je suis très inquiète, il continue à ne rien faire, et nous sommes à un mois de l’orientation…”

Elle veut des réponses précises. Je ne sais pas à quoi je comprends ça. La façon, très élégante, dont elle porte son bonnet. Le ton, dépourvu de toute aménité, mais d’une fermeté incroyable. Le regard droit.

J’ai honte, mais je déteste cette maman d’élève. Qui me force à récupérer la pelote, et à retrouver le nœud qu’elle évoque. Qui m’empêche de redevenir le mec qui bafouille, qui trébuche, qui chante dans la rue et qui se cogne parce qu’il lit en marchant. Qui me force, encore un moment à être une-gran-de-per-sonne. Je souris et j’espère que les muscles ne se crispent pas trop, parce que ce n’est vraiment pas de sa faute.

“C’est bien ça.
– Je viens de parler à son professeur principal, j’ai besoin de savoir comment on peut le faire progresser.”

Iram est pénible. Il n’est ni particulièrement impoli ni spécialement désagréable, mais il gratte : il passe son temps à parler de mille autres sujets que ce dont il est question en cours, participe aux activités uniquement quand ses potes lui signalent qu’il est lourd, n’a jamais son matériel et, quand il a une réponse ou s’est avancé dans son travail, veut immédiatement de l’attention. Le genre de comportement qui ne pourrit pas un cours mais qui épuise, parce qu’il faut le gérer en permanence.

Nouvelle vague de honte. Les préjugés. Durant les quelques secondes où j’ai imaginé les parents d’Iram, j’ai visualisé des gens absents, désintéressés. Et j’ai en face de moi une femme qui, sans culpabilisation ni culpabilité, se pose les bonnes questions.

Et je ne peux rien faire.

Parce qu’Iram ne veut tout simplement pas.

Le môme est aidé. Par sa famille et l’institution. Il vit dans un environnement stable. Et ce n’est pas que l’école l’effraye ou le rejette : il aime y aller. Mais il refuse de donner sa chance à quoi que ce soit qu’on lui propose. Il hausse les épaules, et se retourne pour entamer une conversation avec ses voisins. Ne partage ni ses passions, ni ses envies, ni même ses dégoûts. J’ai, avec lui, l’impression toujours insupportable, d’être un fantôme.

“Il faut qu’il se prenne le mur. Qu’il se rende compte que préparer son avenir est essentiel en se retrouvant le bec dans l’eau. Et espérer, soit qu’il se reprenne, soit qu’il ait la ressource pour bricoler une vie d’adultes en bouts de ficelles.”

Bien sûr que non, je ne vais pas dire ça à sa maman. Ni que, de tous les profils d’élèves, celui de son fils est l’un de ceux sur lesquels j’ai le moins de pouvoir. Je propose des solutions simples, auxquelles je crois et que j’espère convaincante. Elle m’écoute, attentivement, me donne son avis sur certaines, qu’elle estime inefficaces – sans me dire comment faire mon boulot – et en approuve d’autre avec enthousiasme. Sans oublier, à plusieurs reprises, de se tourner vers Y., le CPE, qui tente de suivre notre conversation tout en surveillant la sortie des élèves.

Je reprends le chemin. Qu’ils sont puissants et limités, nos pouvoirs. Capables de porter des mômes dans leur essor mais tours de cartes et prestidigitation devant le simple “non, je ne veux pas.” d’un ado. Il va à nouveau falloir heurter la porte de son refus, sous tous les angles. Il va falloir…

Et merde. J’ai ramené la pelote avec moi.

Vendredi 18 janvier

Je suis l’un de ces profs.

Le matin, je marche depuis la gare jusqu’au collège. Ou je prends le bus 510. Ou 510p, ou 402, ou 420, peu importe, je sais que tous ceux-là m’amènent où je veux. J’appuie sur le bouton d’arrêt sans regarder par la fenêtre, je sais que je suis arrivé.

Dans les couloirs, je croise des élèves, et je vois dans leurs visages le signe des fratries, dans le menton, le sourire ou le style vestimentaire. Je suis le prof à qui les grandes sœurs et les frères aînés passent le bonjour et leurs succès étudiants. Qui tait aussi, parfois, les liens de parenté, parce que c’est lourd, d’être sans cesse comparé à ses prédécesseurs.

Dans les couloirs, aussi, de plus en plus souvent, des élèves dont j’ignore tout me disent bonjour en citant mon nom. L’autre jour, curieux, j’en ai arrêté un, lui demandant si je le connaissais.

“Non.

– J’ai eu un frère ou une sœur à vous en cours ?

– Non.

– En tout cas vous connaissez mon nom, vous êtes bien renseigné.

– Ouais, ben… C’est comme ça, je sais, c’est tout.”

À Ylisse, comme beaucoup d’adultes après quelques années, j’apparais sur le radar. Des enfants et aussi des adultes. Quand je sors m’acheter un sandwich, des mamans me saluent, m’arrêtent parfois, pour me donner des nouvelles de noms que j’ai oubliés – la mémoire du prof, qui chasse les élèves qu’il n’a plus sous sa protection – et des groupes d’adultes me semblent familiers : la boulangère, l’homme qui fait son jogging à reculons, la conductrice de bus, l’employé municipal.

Et ce soir, je rentrerai par le petit raccourci, celui que je ne prends que lorsque je veux vraiment me dépêcher de rentrer, celui que tout le monde ne connaît pas forcément.

Je suis un des anciens. À qui la ville dans laquelle je travaille a fait une place. J’ignore si je dois me réjouir d’être accepté ou m’inquiéter de voir mon visage reflété dans l’eau du canal.

Ce n’est pas rien, d’écrire sa vie quelque part et, un jour, de s’effacer pour exister ailleurs.

Jeudi 17 janvier

Quand Paula est arrivée, en début d’année, elle ne parlait quasiment pas français. Je la voyais de temps à autres dans mes cours, tandis que, la plupart du temps, elle était confiée à A., la responsable des élèves non francophones, qui jongle avec actuellement une bonne quarantaine de mômes.

Les progrès de Paula sont foudroyants.

Nous sommes à la mi-janvier, et elle s’exprime, tant à l’oral qu’à l’écrit, dans un français plus que correct. Les ailes de sa nouvelle langue se déploient, toutes marbrées de l’accent de la première.

“J’ai honte de mon accent, monsieur.”

Et c’est tout à fait normal. Quand on est une élève de quatrième, qu’on est une ado, qu’on cherche à s’intégrer. Résister à l’impulsion adulte et bête de dire que c’est joli, et essayer de lui enseigner la fierté de cette musique par d’autres moyens. Par quelques discours de Markowicz et le fait d’avoir plusieurs langues en soi. Par l’émerveillement qu’elle éprouve en se rendant compte que, les grammaires italienne et française étant très proches, elle fait des progrès immenses dans le domaine de l’étude de la langue.

Paula est heureuse car elle fait tomber des murs, à toute vitesse. Et, égoïstement, je me dis qu’il s’agit d’un moment béni, où elle dévore de toute son envie les difficultés. Je puise à son enthousiasme et à sa source, lorsqu’elle comprend, lorsqu’elle intègre.

Et me dis que tout élève devrait avoir cette joie. Seulement oui, en quatrième, c’est plus difficile de se réjouir de maitriser les subtilités du conditionnel que de soudain se rendre compte qu’on peut communiquer avec les autres sur ce que l’on aime, ou que l’on arrive enfin à décrire précisément ce que l’on ressent.

Paula me fait énormément de bien, et m’ouvre de nouvelles voies dans cet immense champ d’investigation : comment les rendre heureux d’apprendre.

Mercredi 16 janvier

L’autre jour, E. m’a appelé. E. est une personne qui me désarme totalement. Je crois que je suis terriblement envieux. De sa clairvoyance, de l’honnêteté avec laquelle elle aborde l’intégralité de tous les aspects de l’existence. Pour son boulot, elle avait besoin de me poser quelques questions sur la profession d’enseignant :

“C’est marrant, me dit-elle à un moment de notre conversation, tu parles des classes comme si c’était des êtres vivants.”

Force est de reconnaître qu’elle a totalement raison.

Si, à la fin de l’année, CPE, AED et professeurs passent un temps infini à composer les classes, ce n’est pas par hasard. Mettre les uns à côtés des autres des élèves pour une année scolaire est une opération à côté de laquelle les petits patouilles des alchimistes pour bricoler la pierre philosophale ne sont que d’aimables agaceries.
Et même si nous prenons le temps qu’il faut, que nous essayons de séparer les mômes qui s’influencent négativement, que nous tentons d’adjoindre des élèves dynamiques à des gamins passifs, personne ne peut savoir à quoi ressemblera une classe, à la rentrée, et encore moins comment elle évoluera.

Bien sûr il n’y a pas de fatalité. Notre travail d’enseignant consiste aussi à rendre ces – de moins en moins – petits groupes les plus agréables possibles. Parce que ce n’est pas rien, de passer six heures par jours avec les mêmes personnes.

Et puis, il ne faut pas l’oublier, une classe peut être un monstre. Qui, jour après jour, peut gommer l’individualité. “La troisième Bazoukan est pénible.” “Ils sont un peu mou, dans la quatrième Alakhazam, non ?” “Ah, oui, mais c’est les troisièmes Glee, forcément ils sont gentils.”

Être élève dans une classe, c’est entrer dans une mythologie, en adopter le blason. Et être prof d’une classe, c’est tenter de ne jamais oublier que, dans les classes pénibles, les classes agréables, les classes mutiques, il y a des individus, qui ne rentrent parfois pas dans ces cases. Mais qui, par un étrange tour de magie, se retrouvent partie d’une créature que nous créons chaque année…

Mardi 15 janvier

À ma grande honte, je dois avoué avoir été un peu déçu en découvrant Tir, en classe.

Tir est cet élève incroyable – à tous points de vue – de troisième Glee. Un gamin ascolaire, instrumentiste de talent, capable de comprendre un texte en un coup d’oeil mais refusant d’écrire la moindre phrase à son sujet. Passé à deux doigts du conseil de discipline, écorché vif.

Tir ne me pose aucun souci.

En classe, il se tient toujours poliment à l’écoute, ses affaires prêtes. Ses travaux sont toujours décevants, jamais catastrophiques. Et il ne manquera jamais de respect.

C’est un masque. De ceux que Tir enfile à toute allure.

Je tourne le dos, il sort de la salle et devient l’un des caïds de la bande de mecs. Dur et froid. Il traverse la rue, se rend au conservatoire et se métamorphose en une sorte d’ange-soldat. Discipliné et habité d’un feu sacré. Qu’il entretient à grand coup d’exercices. 
À la maison, je crois deviner qu’il agit en protecteur, endossant des responsabilités bien trop grandes pour un ado de quasi-quinze ans. 

Tir change, sans cesse, en permanence, devenant ce que l’extérieur attend de lui, de plus en plus vite.

Et moi de me demander si cette transformation perpétuelle constitue son identité ou l’épuise. Et comment le savoir, puisqu’il ne me donne accès qu’à l’une de ses facettes.

Tir-aux-masques. Pour qui, dans un coin de l’oeil je m’inquiète.

Lundi 14 janvier

Aujourd’hui, j’ai peu travaillé avec les troisièmes Bazoukan. Ils terminaient un travail de groupe et d’autres lisaient la suite d’Antigone.

Au début de ma carrière, j’aurais sans doute considéré la perspective avec horreur, mais c’est un fait : certaines classes, pas toutes, ont besoin de ces heures en sous-régime. Qui est un outil à manipuler avec énormément de précautions. En abuser fait de vous un rigolo dans le cours duquel on peut danser la carioca en costume de canard, se refuser cette possibilité fait de vous un rigoriste détestable. Si les troisièmes Glee détestent ces cours-là, les troisièmes Bazoukan en ont régulièrement besoin.

Et puis ça permet aussi de tendre l’oreille un peu plus.

Ainsi, Rahal, qui achève l’arbre généalogique tout pété des Labdacides en ronchonnant.

“Tout va bien Rahal ? C’est l’orthograhe de Polynice qui vous énerve à ce point ?
– Ah monsieur, il est pas content parce que sa daronne elle est venue au collège, quand on lui a dit qu’il irait visiter un lycée pro.
– Pourquoi ça ?
– Ma mère elle veut que je fasse une générale, monsieur.
– Et vous ?
– Je sais pas. On arrête pas de me dire que j’ai les capacités. Mais en fait je sais pas.
– Qu’est-ce que vous aimez, vous ?
– L’informatique. J’ai envie de faire de l’informatique mais on me dit que c’est pas assez précis.
– Plutôt que de vous fixer sur vos capacités, essayez peut-être de vous demander comment vous aimeriez travailler dans l’informatique, et ce dont vous avez besoin pour y arriver…”

Un peu plus loin, Angela lit tranquillement. Cette gamine, futée mais bavarde impénitente, ne décroche pas un mot. Elle finit par relever la tête.

“C’est trop bien, monsieur, ce livre.
– Alors pourquoi vous ne participez pas à une seule activité depuis le début.
– Ça va trop lentement… Je m’ennuie. Là je peux avancer comme je veux.”

Et puis il y a ce petit groupe de garçons, qui échange un peu trop fort.

“Les gars, baissez d’un ton, on va finir par croire que vous vous amusez.
– Monsieur, sérieux, on parlait de samedi, on est allé à la BIBLIOTHÈQUE pour vos recherches, là.
– Et le rapport avec le bruit ?
– C’est ouf comme endroit ! Vous savez qu’on peut prendre des BD là-bas ?”

Une heure où les gamins se posent un peu, se construisent un peu d’appuis, pour reprendre leur essor.

Samedi 12 janvier

Ce billet fait suite à celui du 10 janvier.

Comme prévu, je suis venu en cours avec les quatrièmes Bulbizarre, un poème sous le bras. Je le pose sur le bureau d’Hildegarde, qui a refusé d’écrire une lettre d’amour parce que “les arabes ont leur fierté, monsieur.” Elle me regarde, les yeux à peine levés. Il faut dire que même à son bureau, elle est presque à la même hauteur que moi.

“C’est un poème d’un auteur arabe, c’est ça ?”

Hildegarde est capable de passer au langage le plus structuré à celui d’un catcheur en pleine crise de hargne. Et elle me répond sans le moindre mépris, à peine la fierté de l’élève qui a devancé son prof.

“Oui. Khalil Gibran, l’amour.
– Non mais, monsieur, vous croyez quand même pas que je disais la vérité sur les arabes, hier.
– Alors, où est le problème ?”

Je vois la môme froncer les sourcils. Et je m’en veux de la pousser. Le problème est simple, elle éprouve un vrai bloquage pour parler de sentiments. Parce qu’elle a treize ans, qu’elle a son image de princesse boxeuse à maintenir, parce qu’il y a des choses que je ne sais sans doute pas. 

Et le dilemme du prof est toujours là.

Ce refus est-il suffisamment sérieux, profond, grave, pour être accepté ? Par moi et par le reste des élèves. Parce que si Hildegarde a le droit à un traitement de faveur, pourquoi par les autres ?

C’est Luna qui me sauve. Qui nous sauve tous les deux, en fait. Luna est une gamine au visage de lutin, qui a passé un mois à se prendre pour une future égérie d’NRJ12 avant de se métamorphoser, sans que je comprenne pourquoi, en une élève drôle, futée et agréable. Et c’est la meilleure pote d’Hildegarde.

“Monsieur, faut pas en faire toute une histoire. Hildegarde, là, elle fait genre, en fait. Les trucs d’amour, elle aime ça, en fait.
– Mais comment je vais te taper ta grosse gueule dehors, toi !
– HILDEGARDE !
– Maaaaais vous avez vu ce qu’elle a dit ?
– Non mais en vrai, arrête Hildegarde, hein. C’est Monsieur Samovar, il s’en fiche, il sait que tu es comme tout le monde.
– Je suis pas comme tout le monde !”

Elle vient de crier. Et Luna, avec un sourire radieux :

“Tu sais, c’est pas grave, hein.”

Vendredi 11 janvier


NB : Exercice appris lors du stage de pratique scénique au théâtre de l’Odéon.

Activité théâtre avec les troisièmes Glee. Le jeu du guide et de l’aveugle. Un élève guide l’autre, qui maintient les yeux fermés. Après un premier tour, je demande aux guides, sans bruit, de guider un aveugle, qui n’a aucune idée de qui le promène dans la salle. L’exercice qui, jusque là était effectué de façon plus ou moins concentrée prend une toute autre tournure. Le silence tombe. Ces gamins, qui se connaissent depuis plus de trois ans, qui n’ont pas changé une seule fois de classe durant tout leur collège cherchent à qui appartient ce bras, ce mouvement.

A la fin de l’exercice, ils rouvrent les yeux, se voient, à nouveau.

“C’est fou comme on se reconnaît toujours pas !”

Il y aurait tant de choses à dire, sur ce verbe, adverbe, sur la forme pronominale.

Nous sommes vendredi après-midi, la semaine a été longue. Je me contente de les observer, classe pas tout à fait comme les autres, ados absolument banals, se rencontrer autrement.

Jeudi 10 janvier

“Salut Venethis.

– Ah tu me parles, toi, maintenant ?

– Pourquoi pas ? Comment vas-tu ?

– Eh bien écoute, je suis un elfe multimillénaire que tu incarnes dans un jeu vidéo, et aussi un produit de ton imagination. Donc moi, je vais bien… par contre toi mon vieux, tu te mets à parler tout seul et ça, même dans un monde où on se fait régulièrement manger tout cru par des dragons, c’est pas considéré comme très très rassurant.

– Je sais, c’est juste que je me pose des questions. Tu sais, trouver du sens, à la fin de chaque journée. Des fois, c’est juste plus dur que d’autres.

– Mauvaise journée ?

– Non, pas vraiment. Journée incohérente. Je veux dire, en ce moment, la seule classe qui progresse, qui progresse vraiment, ce sont les quatrièmes Alakhazam…

– Tu comptes arrêter de leur donner des noms de Pokemon, un jour, ou bien…

– Tu serais gentil d’éviter de m’interrompre, surtout que tu n’existes pas. Ouais. Je disais quoi ? Les quatrièmes Alakhazam, donc. Ils ont, ou plutôt ils avaient un niveau extrêmement faible. Mais ils sont tous hyper gentils, et très dociles. Du coup quand un adulte leur demande de faire quelque chose, ils ne négocient pas. Ils essayent, ils trouvent normal d’échouer, quand on leur explique. Et du coup, ils progressent. Ils progressent beaucoup. Alors non, ils n’ont pas le charisme fou de certains élèves, ou le côté écorché vif tellement sexy d’autres classes. On est juste là, on leur fait cours, et ils deviennent meilleurs.

– Et ça te déprime ? C’est plutôt une victoire de ta vision de la pédagogie non ?

– Oui mais justement, tous les autres ? Les 90% d’autres ? Ceux qui ont du chien, de la gueule, mais qui sont tellement en retard ?

– Non, là tu es juste grincheux, vient, on va faire une quête, il y a un bébé dinosaure et…

– Tu crois ça ? Je te donne un exemple. Ce matin, avec les troisièmes Bazoukan, j’ai voulu faire du théâtre. J’étais sûr que ça allait être la cata, la classe dans son ensemble a la capacité d’attention d’un nourrisson de six mois. On a commencé par des échauffements. Entre autres, il y avait un exercice de concentration, qui commence par une consigne hyper simple, à laquelle tu en rajoutes une, puis une, puis une… Presque vingt minutes pour qu’ils saisissent le jeu, et, quand ils ont fini par réussir, ils étaient en sueur, tremblants !

– Mais ils ont réussi, c’est l’important, non, ils ont gagné de l’expérience, sans doute une relique ancienne et…

– Mais on s’en fout qu’ils réussissent ! C’est un exo que je faisais avec des mômes de six ans quand j’enseignais le théâtre ! Il leur manque des attitudes de bases. Alors on étaye comme on peut, on vernit, mais la vérité est qu’ils vont devoir, par eux-même, rattraper tellement de choses…

– Et à qui la faute ?

– C’est ça le truc. Je ne sais pas. Il y a tellement de raisons. Le contexte socio-culturel, peut-être, eux, nous, le manque de moyens… Je ne sais pas… Des fois j’aimerais, comme dans ton jeu, recommencer à zéro, pour refaire avec eux les quêtes dans le bon ordre, qu’ils n’arrivent pas au niveau 14 devant un boss type Brevet de niveau 80.

– Tu nous ferais pas une petite déprime d’hiver toi ? Il paraît que les humains sont assez sensibles à ça…

– Je vois encore le bon, hein. Sur tous mes quatrièmes, il n’y a qu’une seule élève qui a catégoriquement refusé d’écrire une lettre d’amour.

– Hildegarde, j’imagine ?

– Hildegarde. Avec son mètre soixante-quinze, sa voix à cent deux décibels et ses mains qu’elle agite comme des battoirs à linge. “Je suis une arabe, j’ai ma fierté.”

– Que vas-tu faire ?

– Lui montrer des poèmes d’amour arabes. Et essayer, doucement, de comprendre ce qui coince. Il y en a plein qui ont écrit de belles choses, sensibles.

– Alors pourquoi je n’arrive pas à dissiper ta malédiction de tristesse, ce soir ?

– Parce que tu es dans ma tête. Que je vois tout ce qu’il y a à faire. Et que ça me fout le vertige.

– Oui, ça fait souvent ça, quand on a trop de quêtes en cours. Une chose après l’autre. Une aventure, puis une autre.

– Jusqu’à quand ?

– Les aventuriers n’ont jamais terminé.”