Mercredi 8 novembre

Luka est cette année l’élève qui me pose le plus de soucis.

Après dix ans à enseigner, je me rends compte que le schéma qui me met en difficulté est systématiquement le suivant : ça commence par un élève qui n’a clairement pas envie d’être en cours. Absence de matériel, refus de bosser, propension à parler du dernier épisode des “Anges de la téléréalité” pendant qu’on essaye de comprendre pourquoi, même si Rousseau est un gros bâtard, il est quand même grave admirable.

Armé des meilleures intentions du monde et d’une naïveté confondante, je me mets en tête de l’intégrer dans le boulot effectué par la classe. Le môme me répond toujours que “Ouais c’est bon, je fais rien, je dérange pas.”, réplique qui a le don de me faire sortir de mes gonds, et là c’est foutu.

Les collégiens ont cette similarité avec le grand requin blanc d’être des organismes préhistoriques dotés de cerveaux minuscules, comme le dirait Daria de sentir la moindre blessure chez l’homme. Et, en l’occurence, la désinvolture d’un gamin me titille profondément. À partir de là, ce sera une escalade de provocations et de sanctions devant une classe de plus en plus amusée par le fait que le docte M. Samovar puisse sortir aussi aisément de ses gonds. Alors pour peu que, comme cette année en troisième Max, j’ai à gérer trois ou quatre élèves présentant ce profil…
Je suis parfaitement conscient de ce trou béant dans mon armure et pourtant, il faut croire que je ne prends pas le temps d’aller chez le forgeron pour la réparer.

Aujourd’hui, petit miracle. J’ai réussi à mettre tous les mômes en activité, autour du canonique épisode du peigne brisé, à l’exception bien évidemment de Luka. Que j’ai pourtant autorisé à se mettre en groupe avec qui il souhaitait. Mais non. Luka reste les fesses vissées sur sa chaise, manteau et sac sur le dos. 
Essayant de ne pas, une fois de plus, lui consacrer un temps infini en pure perte, je le laisse à son inactivité et tente de m’occuper des autres. Entre Nina qui contemple son dictionnaire comme s’il s’agissait d’un organisme capable de lui coller une gastro-entérite, Gabocha qui tente de piquer le quatre couleurs de sa voisine et Bob qui m’appelle toutes les cinq minutes pour que je constate que OUI il est en train d’écrire des mots sur sa feuille, bravo, on peut dire que j’ai à faire.

J’ai de la chance : Luka me croit beaucoup plus débile que je ne suis (ce qui n’est pas peu dire).

En relevant la tête, je m’aperçois que le chiard tient sous la table son téléphone portable, donc il mitraille consciencieusement la classe.

Énorme lassitude. 

Sans la moindre animosité, je m’avance vers lui, ce qui fait qu’il ne comprend pas ce qu’il se passe, et je lui subtilise le portable.

“Wesh vous me rendez mon téléphone !
– C’est une atteinte au droit à l’image.”

Silence de mort dans la classe. Et quelques sourires, pour un peu, les gosses attraperaient le pop corn. Je fais venir Luka au bureau, marmonne aux autres élèves de continuer à bosser.

“Montrez-moi vos photos.
– Quoi ?
– Vos. Photos. Vous me les montrez. Et vous les effacez. Sinon je vais porter plainte.”

Un peu abasourdi, il s’exécute. Six photos représentant surtout des dessous de tables (ils sont dégueulasses) et trois silhouettes floues. Je ne décroche pas un mot. Malaise palpable, Luka supprime ses clichés.

Je récupère une feuille de barème sur le bureau que je me mets à annoter. Après quelques secondes, je lève la tête sur Luka, toujours planté devant moi.

“Qu’y a-t-il ?
– Ben c’est tout ?
– Vous aurez un rapport pour usage du portable.
– Et c’est tout ?
– C’est tout.”

Lentement, le môme tourne les talons et repart à sa place.

“Pourquoi vous vous énervez pas monsieur ?”

Nina. Qui est une élève sympa pourtant. Déception dans la voix et le regard. 

“Ce serait utile ? Ce serait juste ?
– Non.
– Alors au boulot.”

Mardi 7 novembre

J’ai été invité à assister à un cours d’anglais des troisièmes Tardis. Le thème du jour est “Incroyable Talent”. Des élèves passent et doivent se présenter en face d’un jury puis faire montre de leurs compétences. 
Ces gamins, que je connais comme étant plutôt sympathiques, se montrent ici particulièrement rétifs. Si l’on excepte un intermède assez hilarant durant lequel Zamza explique : “I can juggle but I have no balls”, les apprenties célébrités refusent de montrer quoi que ce soit.

Jusqu’au moment où arrive Teresa. Teresa répond aux questions dans un anglais parfait. “My special talent is singing.” explique-t-elle. Et elle s’exécute. Relevant la tête, elle lance une première note, juste et pure.

Éclat de rire gras. Un môme que je n’ai même pas envie de nommer est en train de se marrer, du rire de celui qui ne prend aucun risque, de celui qui n’a qu’à se marrer parce que c’est facile. Je marche sur lui avec l’ouragan Katrina dans l’oeil droit, et l’éruption du Vésuve dans l’oeil gauche. Dans mon souvenir, je le prends pas le col pour le virer de la salle, ce qui n’est pas possible. Mais le fait est que nous nous retrouvons tous les deux dans le couloir. 

Silence.

“On fait quoi, monsieur ?
– Rien.”

Le môme me fixe, les yeux ronds. 

“Mais je vais pas rester là à attendre.
– Ben si.”

Aucune envie de lui faire la morale, aucune envie d’expliquer. En troisième, normalement, tu commences à avoir une âme. Si tu ne peux pas comprendre, ça ne sert à rien de ressasser les formules éculées. Si tu ne veux pas comprendre, tant pis pour toi. Tout ce que je fais là, c’est protéger Teresa et son chant. Toi, tu ne m’es rien pour le moment.

Applaudissements de l’autre côté du mur. Je fais rentrer le môme. Qui va s’asseoir, muet.
Puni de silence.

Samedi 4 novembre

Week-end de reprise. Il y a toujours quelque chose de gluant, dans ces moments. S’arracher à des préoccupations qui, pendant deux semaines, ont été toutes autres. Repasser, encore une fois, ses masques, qui tirent toujours un peu au début. Et aussi qu’il faudra…

Mail d’élève :

“Bonjour monsieur. 

J’espère que vous avez passé de bonnes vacances. Je voulais vous dire que je suis un peu stressée, mais que j’ai hâte de vous montrer ce que j’ai préparé pendant les vacances. Vous pourrez me donner dix minutes au début du cours.”

Penser aux mômes, juste aux mômes, rien qu’aux mômes.

Vendredi 3 novembre

Avis aux jeunes collègues : figurez-vous qu’à trente-cinq ans, vous commencez à vous périmer un peu. Du coup, la Direction Générale des Finances Publiques vous envoie un premier relevé de ce que vous avez déjà cotisé pour la retraite.

Après un moment de calcul et beaucoup d’affolement (quand on est prof, on a tendance à oublier que l’année compte QUATRE trimestres et pas TROIS, ce qui vous donne des périodes de travail plutôt énormes), je me rends compte qu’il me reste, si je veux finir ma carrière dans ce domaine, trente-deux ans à passer devant des élèves.
Trente-deux ans.

J’ai effectué un quart de ma carrière. 

Le chiffre est tellement démesuré qu’il me fait rire, c’est presque l’intégralité de ma vie. J’ai déjà l’impression d’avoir vécu des milliards d’histoire, d’avoir changé cent fois de peau, d’avoir croisé tellement de monde…

Trente-deux ans. On peut se régénérer autant de fois ?

Jeudi 2 novembre

Préparation de cours. Bouffée de culpabilité quand je me rends compte que l’extrait de La promesse de l’aube sur lequel je vais faire travailler les troisièmes à la rentrée est dans mes préparations de cours depuis six ans.

Bouffée sotte. Mais encore alimentée par l’habituel “Alors les profs, une fois que leurs cours sont prêts, ils sont tranquilles pour le reste de leur carrière.”

Je ne relèverai pas la débilité profonde du propos, mais remarquerai juste qu’il m’a amené à réfléchir un peu plus souvent à la fréquence à laquelle je retravaille mes préparations. Je pense ne pas être différent de l’ensemble de mes collègues : il n’y a aucun moyen de répondre précisément à cette question.

Une préparation de cours est comme un être vivant : elle évolue, et change, mais jamais à une vitesse régulière. Certains de mes cours ont en effet six ans. Parce qu’ils sont solides, toujours pertinents au vu des attendus du collège, et que je les maîtrise. Je sais qu’ils permettront aux chiards de s’interroger, d’avancer, même s’ils s’en empareront à chaque fois différemment. 
D’autres leçons changent d’une année à l’autre, voire même plusieurs fois dans l’année, si je m’aperçois par exemple que la cinquième Glee et la cinquième Arkham ne reçoivent pas la grammaire de la même façon (c’est totalement le cas) : je ne cesse d’adapter mes cours de langue, car il s’agit du dispositif qui, à mes yeux, nécessite le plus d’individualisation. 

Préparer ses cours ne consiste ni à construire de rien, ni à vaguement relire ce qu’on aurait passé une hypothétique année à bâtir. Il s’agit, en permanence, d’ajouter des répliques et d’en retirer, à l’infini dialogue que l’on entretien avec ses élèves.

Mercredi 1er novembre

Première fois que ça arrive.

Mail d’élève. J’ignore comment elle m’a retrouvé, elle était ma toute toute première classe.

“Monsieur, je souhaite devenir prof de français, parce que vos cours ne m’ont jamais quittée depuis la cinquième.”

Transmettre. Encore et toujours.

Mardi 31 octobre

L’autre jour, message me demandant comment je fais pour supporter le mépris des élèves pour la culture que j’aime à ce point.

Ce genre de réflexions est fréquent mais, je pense, se fonde sur un postulat erroné : a priori, un môme ne méprise pas la culture, quelle que soit son origine culturelle ou sociale. Bien évidemment, un accès plus aisé à l’art et à l’information facilitera sa perception. Mais la curiosité me semble l’une de ces très rares caractéristiques humaines à être acquises. 

Le problème est que la curiosité est une vertu adolescente par excellence. Elle ne supporte pas qu’on lui dise quoi faire. Je peux adorer Virginia Woolf, Marguerite Yourcenar ou Euripide, je ne pourrai jamais transmettre cet amour et cette envie d’en apprendre plus sur leurs oeuvres par la coercition ou un appel à la révérence. “TREMBLEZ, JEUNES MORTELS, CAR CECI EST L’ART DANS SA FORME LA PLUS PURE !” 
La moquerie et le mépris que l’on voit – à juste titre – dans certaines classes et plutôt dirigée, me semble-t-il, envers l’injonction.

Et je le prouve.

L’un des plus beaux moments de ma carrière eut lieu à Florence (”Ouah le mec comment il se la raconte !”). Une semaine sur les lieux avec des élèves latinistes. Dont certains pas spécialement motivés par la culture antique, mais plus par l’idée de se faire un petit voyage tranquillou billou loin de Criméa, où j’exerçai alors.

Une semaine passée à déambuler. Et l’avant-dernier jour, visite du Musée des Offices, à Florence. Les élèves ont un questionnaire à remplir dont je leur donne plus ou moins les réponses pour leur permettre de se balader en toute liberté. Au bout de deux heures, j’avise Clara affalée contre un mur, posture typiquement adolescente. Elle a les yeux scotchée à la tête de Méduse (beaucoup plus petite que dans mon imagination).

“Monsieur ?
– Oui ?
– J’aime pas les musée d’habitude, mais là, je ne veux pas partir.”

J’ai – littéralement – les larmes aux yeux. La rencontre entre Clara et la culture antique s’est faite naturellement, gentiment et sans violence. J’ignore, depuis les cinq ans où nous nous sommes perdus de vue, si elle a conservé cette envie. 

Mais elle m’a laissé avec une certitude : dans cette frénésie de connaissances qu’est l’école française, il faudrait réussir à prendre le temps. Le temps pour de belles rencontres de se faire.

Lundi 30 octobre

Après-midi correction de copies, aux côtés de E. et T. 

J’ai toujours énormément de mal à travailler seul. Mon cerveau n’est jamais aussi fécond que lorsqu’il cherche des excuses pour ne pas bosser. Ce sont les vacances, tu as besoin de te ressourcer. Tu as le temps, c’est trop tard, ce n’est pas le moment, c’est pénible, le téléphone sonne…

Deux amis, deux collègues. Sous un soleil un peu trop radieux de Toussaint, je cale ma respiration sur les leurs. J’essaye de prendre soin de moi pour prendre soin des travaux qui m’ont été confiés. 

C’est ce que j’aimerais réussir à faire à chaque fois.