Mercredi 14 janvier

Ça se passe toujours bien, les mercredis avant les évaluations, en cinquième. C’est là où nous faisons les fiches de révision. Fiches qu’ils ont le droit d’amener en contrôle. Règle : pas plus d’un recto.

Et c’est parti pour une heure, dans ce bahut pas toujours facile, à faire ce qui semble aller de soi : bosser sur son cahier. Pendant une heure, les mômes ont le nez dans leur cours, à tenter de retracer la cohérence de ce que nous avons appris, à retrouver les mots de vocabulaire (on les écrit en vert) et les définitions de concepts importants (on les écrit en rouge).

« Aaaaah mais ça veut dire ça, en fait, « courtoisie » s’exclame Alicia en débouchant le stylo violet à paillette que je lui ai prêté (je retrouve systématiquement les 24 crayons impeccablement rangés par couleur, à la fin de ces cours). Pendant ce temps, Lupa, qui a déjà terminé sa fiche de révision chez elle « parce que je m’ennuyais » passe de table en table, pour aider les camarades que je lui désigne discrètement.

Je pourrais m’affliger en me disant qu’il faut que même ça, même réviser son cours, il faille le faire en classe. Je préfère me dire que ce mercredi, on s’offre du temps. Tout le monde dans les mêmes conditions. Tout le monde à trouver un sens. Ça n’est pas rien.

Mardi 13 janvier

« Vous avez vraiment envie de savoir ? »

Mme G., la principale-adjointe, rehausse les épaules, mais avec beaucoup de lassitude. Je suis venue la voir pour m’enquérir de Ronaldo, un nouvel élève de cinquième, dont le nombre de difficultés d’apprentissages concurrencerait presque celui des griefs que la justice a envers Nicolas Sarkozy. Et bien entendu, absolument rien n’a été prévu pour l’accueillir correctement. Aucun aménagement, pas d’adulte en renfort, rien.
Je suis venu me renseigner sur son parcours. Et Mme G. m’avertit, avant de m’expliquer à mots couverts, des mots qui me protègent davantage moi que Ronaldo, ce qui lui est arrivé. Et je me sens pâlir. Encore un. Encore un enfant qui aurait tellement besoin d’être choyé, d’être soigné, avant de débarquer en plein milieu d’année en classe de cinquième pendant qu’on parle de fabliaux du Moyen-Âge. Je vais encore me pointer avec chiffonnette en espérant que les histoires de Renart et d’Ysengrin le feront un peu rigoler. Des histoires qu’il aura fallu réécrire, puis raconter à haute voix pour qu’il y accède.

Accueillir les blessés, les perdus, accueillir la misère du monde. Depuis deux ans, le principal demande à ce que l’on cesse les inscriptions dans ce collège REP dont les murs craquent. Dont les salles se gonflent de tous ces petits destins déjà ébréchés. Jusqu’à quand ?

Lundi 12 janvier

Souvent, les quatrièmes ont envie de routine au mois de janvier. Ils aimeraient que chacun joue son rôle, eux faisant vaguement semblant de suivre, moi déblatérant mes délires sur les scènes de rencontres amoureuses. Ils ne comprennent pas – ils prennent même mal – que j’aie l’outrecuidance de leur demander leur avis, que je leur demande ce qu’ils pensent, bref, que je les force à mettre en mots des impressions, fussent-elles positives ou négatives.

C’est le syndrome de janvier, « Laissez-moi tranquille. » Ne plus s’intéresser à ce qui leur est étranger, ne plus laisser une chance à des mots qui leurs semblent un peu bizarres, à des pensées dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas immédiatement.

C’est le syndrome de janvier, se replier sur soi-même. Parce que c’est l’hiver, qu’ils sont fatigués, que ça en coûte, de se poser des questions un peu tordues, et que ça sert à quoi, au fond ?

Dans ces moments-là, me reviennent toujours à l’esprit les mots d’une collègue de lycée : « On enseigne une drôle de matière, quand même. » Il y a longtemps que je ne tente plus de justifier cette drôle de matière. Je ne veux plus convaincre qu’elle est « utile », qu’elle est « importante ». Juste continuer, inlassablement, à leur montrer d’étranges façons de parler, de peindre le monde, d’en inventer d’autres. Jusqu’à ce que comme un bourgeon à travers la neige, leur curiosité s’éveille à nouveau.

Samedi 10 janvier

« Vous avez compris qui on était, monsieur ? »

Janelle m’explique toujours tout. Même et surtout quand c’est évident. Elle veut que je vois, que je sache, que je comprenne. Aujourd’hui, donc, elle clarifie l’interprétation qu’elle a faite avec ses copines de « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ».

« On était dans un café, et on regardait Rimbaud, et moi j’étais le mec bourré, Ludvina c’était la sérieuse et Laure la blasée.
– Oui, c’était très bien joué, bravo à toutes les trois
– En vrai monsieur, moi je boirai jamais d’alcool de ma vie. Mais là j’ai pu le faire.
– C’est aussi à ça que sert la poésie.
– À faire des trucs qu’on n’a pas le droit de faire ?
– Je pense, oui.
– En vrai, vous nous apprenez à faire des trucs un peu cachés, un peu pas bien, monsieur ! »

Et elle s’en va, rompant d’un coup la conversation, en riant doucement, en répétant à l’écho « Un peu cachés, un peu pas bien. »

Vendredi 9 janvier

Après dix années passées à s’occuper de ses humains de toutes ses forces, Poulpir-le-lapin est partie. Il n’y a pas une partie de mon corps, intérieur, extérieur, qui ne me fait pas mal ce matin. J’ai six heures de cours, j’ai putain de six heures de cours, je ne sais pas comment je vais faire.

Je fais.

Je fais avec une aisance qui me déconcerte. Il n’y a plus la moindre trace de ce qui me laboure. Une infime partie de mon esprit observe, déconcertée, la personne qui enseigne, se déploie, rit avec ses élèves, quand ils mettent en scène le poème de Rimbaud.

Je ressors, et je souffre, physiquement, jusqu’au moment du coucher. Je ne comprends pas ces deux corps, ces deux esprits disparates, l’un capable à jamais de vaincre la douleur.

Jeudi 8 janvier

Moment un peu tarte de prof de français : une classe de quatrième s’émerveille devant « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ».

« Mais il trouve ça drôle, ce qui lui arrive, Rimbaud !
– Léger en tout cas. Ça n’est pas un moment déterminant de sa vie.
– Mais c’est un truc d’amour !
– Oui, et il essaye de montrer que même l’amour, ce peut être léger. »

C’est cette dernière phrase qui déclenche tout un tas de conversation dans la classe. Et ça me frappe : ces ados sont de l’ère de la pesanteur. Il devient quasiment impossible de vivre quoi que ce soit sans conséquences lourdes et pesantes. L’évocation, même fantasmée, d’un moment d’entière légèreté leur est une étonnante fantaisie.

Leur émerveillement m’est amer.

Mercredi 7 janvier

« C’est bien. »

Olivier me regarde avec ce sourire un peu las et très énervant qu’il affiche la plupart du temps. Tous les travaux qu’il me rend son « bons ». Et nous avons très vite identifié le problème. Lui, ses parents et moi. Olivier est atteint du syndrome du « pourrait mieux faire ». Il comprend tout, rapidement et sans effort, et n’éprouve pas le besoin d’aller plus loin. Pourquoi le devrait-il ? Il coche les cases que l’on attend de lui, et n’a pas vraiment d’autre motivation quant à sa scolarité, autre que le fait qu’on lui foute la paix pour qu’il puisse jouer à la console.
« Arrêtez de me demander des exemples de ce que je lis, monsieur, je joue à Fortnite et c’est tout, hein. »

« C’est bien.
– Comme d’habitude quoi.
– Non, c’est très bizarre, c’est bien mais différemment. »

Il arrête de se balancer sur sa chaise.

« Comment ça ?
– C’est mieux rédigé que d’habitude. Il y a des réponses qui ne vont pas mais c’était… je ne sais pas, plus agréable à lire. »

Olivier passera plusieurs minutes à lire sa copie, lui qui d’habitude, la flanque en vrac dans son cartable. Et cette heure-ci – juste cette heure-ci, le lendemain, c’est déjà terminé – il va participer. Intensément.

C’était éphémère. Éphémère, mais à travailler.

Mardi 6 janvier

Excédé, j’ai fini par saisir le dictionnaire.

« Tenez Kevin. Sur cette page-là. Vous cherchez duplicité. »

Kevin ne cesse jamais. Dès que quelqu’un a le dos tourné, camarade ou prof, il va chercher à se moquer, à mentir, à tricher. Il balance un truc et accuse l’autre, glisse une insulte et dénonce sa voisine, vole un stylo qu’il glisse dans la trousse près de lui. Apparemment ça dure depuis des années. Et des milliards de sanctions n’y ont rien changé.

« Je dois recopier la définition ?
– Non, vous la lisez et vous me demandez si vous ne comprenez pas. »

Pendant qu’il trouve le mot, je vais aider Luna à terminer son portrait d’Harpin, le géant de la montagne. « Ce serait cool s’il lançait genre des chèvres sur Yvain le chevalier, monsieur. » Lorsque je retourne vers Kevin, il a les yeux dans le vague.

« Vous avez compris ?
– Mais euh… Oui.
– Vous comprenez pourquoi je vous ai fait lire ça ?
– …
– Kevin ?
– Ce que je fais, ça existe ? »

Il y a de l’incrédulité, dans sa voix. J’ignore ce qu’il va faire de cette révélation. Mais au fond, mon boulot de prof de français, c’est avant tout de leur donner des mots, et je pense ne pas avoir échoué aujourd’hui.

Lundi 5 janvier

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Retour au boulot, donc. Et comme je m’y attendais un peu, c’est un retour en souffrance. Pas la mienne, celle des élèves. Le mois de janvier, c’est souvent celui des écorchures. La fatigue de la période des fêtes, l’hiver, tout ça fait que les mômes se retrouvent à vif. Et ça se manifeste de façon différente à chaque fois.

Les quatrièmes me sourient. Mais c’est un sourire un peu fatigué, à mille lieux de leur enthousiasme du début de l’année. Je passe l’heure à essayer de les faire réfléchir à l’intérêt d’aborder notre nouvelle thématique. Ils répondent laborieusement, par des fragments de phrases. Plus aucune tentative de justifier, d’argumenter, comme s’ils renonçaient à penser. « Ça y est, vous nous dites encore de réfléchir à des trucs pas compliqués de base », m’accuse Justinia lorsque je leur demande pourquoi diable on a le droit à des intrigues amoureuses dans tous les romans, les films et les séries.

Les cinquièmes, eux, sont en révolte. Ils détestent tout. Le programme, les profs, leurs camarades, le froid, le chaud, leur famille, l’école. Ils découvrent la méchanceté, les coups pendables. Je les vois ricaner et tenter tout un tas de trucs un peu nuls, comme attraper leurs portables ou se casser leurs crayons dès que je détourne le regard. Ils ne savent pas très bien pourquoi. Ils ont envie de savoir ce qui arrive à Yvain, depuis tout ce temps pourtant. Mais ils veulent aussi embêter les autres le plus possible. Je leur oppose ce que je sais le plus efficace mais le plus épuisant : leur montrer à quel point je suis heureux de travailler avec eux, royalement indifférent à leurs mesquineries, qui ne méritent que des sanctions rapides et expéditives. Ne se formaliser de rien, ne rien laisser passer, sourire sans arrêt ou presque. Ça les désarçonne. Parfois ça les calme. Surtout quand à la fin, avant la sonnerie, je leur propose de venir regarder la neige avec moi.

« C’est un truc de gosse. » proteste Jolrael en se calant dans sa chaise.

« Vous êtes des gosses. Et heureusement. »

Je me retourne, parce que, à part Jolrael qui nous rejoindra dans trente secondes, cette fois on regarde tous dans la même direction.