Mardi 7 janvier

« Oh, ne soyez pas ridicule Andrea, tout le monde veut cette vie ! Tout le monde veut être nous. »

C’est un cliché mais je l’assume : je suis raide amoureux de la performance de Meryl Streep dans Le diable s’habille en Prada. Plus encore dans la scène que je viens de citer, ou, ouvrant la porte de la voiture, l’acariâtre éditrice d’un magazine de mode devient un soleil de grâce et d’élégance pour le public qui l’attend au dehors.

Peut-être est-ce parce que je l’ai trop vu, mais je trouve désormais cette scène terriblement touchante. Parce que même si son sourire est joué, qu’il fait partie du boulot du personnage, il est aussi l’un de ces sourires qui console de la misère du monde. Parce que, parfois, les gens ont juste besoin que quelqu’un de beau et de puissant leur montre qu’il suffit juste de sourire.

« Je suis mort. » confie-je à M. quelques secondes avant d’entrer en classe. Je dors toujours extrêmement mal, les soirs suivant mes cours de théâtre. L’excitation, le fait d’avoir passé du temps à incarner d’autres personnages, de s’être retrouvé avec des gens qui partagent ce truc qui m’est si important. Et le lendemain, les quatre heures de cours du mardi matin sont rudes. Mais

« Vous avez l’air content, Monsieur. »

Toujours, toujours sourire en les accueillant. Ça n’est pas mentir, ou enfin c’est mentir, pour une fois, pour les bonnes raisons. Pour leur donner de la chaleur et du courage, pour leur dire qu’on se retrouve pour partager un bon moment. Et même les jours où l’on se sent gris et froid, en plus de la fatigue – heureusement, ce jour n’en fait pas partie – brancher les vingt-mille volts de l’émail plus blanc que blanc.

Lundi 6 janvier

Bon.

Comment on fait déjà ?

Je sais, je fais cette blague à chaque retour de vacances, invariablement depuis dix ans. Mais ça n’est pas qu’une blague. C’est une vraie question, un véritable vertige. On s’est posé pendant deux semaines et on a pris un peu de recul. Du recul qui permet de regarder en face cette éternelle interrogation : comment, au nom de Cthulhu, vais-je réussir à apporter à vingt-six mômes tous différents, tous bourrés de contradictions, tous humains, tout simplement, ce que l’institution exige de nous et dont ils ont besoin ? Jusque là, c’était un gouffre, un abîme qui m’attirait et dont j’essayais de m’éloigner, un peu comme le Coyote, dans les dessins animés.

Et puis, j’ai repensé à cette citation qui est sans doute dans un livre de philosophie, des calendriers des Postes, mais que j’ai entendu, moi, dans un jeu vidéo, prononcé par une magnifique sorcière : « Il n’y a que lorsque tu tombes que tu sais si tu vas voler. »

Alors ouais, avoir peur, en cet énième premier jour. Regarder de façon un peu plus aiguë, un peu plus laborieuse, Valère, qui proteste comme tous les jours qu’il est fatigué. En cette année 2025, avoir encore l’énergie et l’acuité de redescendre chez l’assistante sociale pour le lui signaler. Avoir les ressources pour détourner avec joie les mille provocations à la minute de Tillie, en transformant ce qui est d’habitude une engueulade en sketch qui la fait tousser de rire. Se retrouver un peu plus naïf, un peu plus maladroit, un peu différent. Cette différence éphémère sera peut-être une chance pour certaines situations, et moins pour d’autres.

Ce prof qui ne sait plus trop comment faire, c’est une autre corde à mon arc, que je m’applique à tirer, parce que sa flèche est unique.

« Watch that moment, and when it comes, do not hesitate to leap. »

Samedi 4 janvier

Plus qu’une journée, avant de retourner au boulot.

Je mesure la chance que j’ai, cette année. Pour énormément de raisons différentes, je regagnerai le collège de Renais sans boule au ventre et même, oui, avec une certaine hâte. Mais comme à la fin de chaque vacance, je laisse sur le seuil celui que j’ai été. Le type qui vient d’arpenter les avenues design de Paris, ou qui a laissé, entre deux éclats de rires de petites photos dans les bars qu’il a arpentés le soir, la nuit, le matin du Nouvel An. Je laisse sur le seuil des soleils couchants et des sourires.

Je me suis promis que, cette année, mes souvenirs n’auraient jamais plus de valeur que ce qui reste à venir. Alors, prendre une grande inspiration, dans l’air froid de janvier. Il reste tant à écrire, le laid, le beau, et tout ce qu’il y a au milieu.

En scène.

Vendredi 3 janvier

Aujourd’hui, T. sort un livre, et ça me rend très heureux pour lui. Dans la grande librairie, il défend, mangé de stress, le texte qui tient aujourd’hui enclos dans une couverture cartonnée. Il parle du cœur et du travail, il parle bien. Son roman, c’est celui d’un élève, d’un prof et d’un stylo quatre couleurs. Évidemment que je m’y reconnais.

Et puis les questions du public. Il a évoqué, dans son discours, la différence entre élèves et enfants. Comment, comment peut-on donc les dissocier ?

Ma main s’élève, ma main tremble, ma parole aussi, un peu, quand on me la donne. Je raconte cet instant de révolte, lors de ma formation, lorsque l’intervenante nous avait expliqué que les jeunes enseignants aimaient « trop souvent les enfants contre les élèves. » Nous étions sages, c’était la seule fois où nous nous étions opposés, furieux.

Avec le recul, c’est ce que je tente, déjà terrifié, d’expliquer, je pense que cette personne tentait de nous protéger. Maladroitement. Voir en chaque élève l’enfant, l’individu, l’être humain et ses potentialités infinies, c’est basculer dans un nexus, dans un vortex. Comment prendre soin de vingt-six, trente, trente-sept personnes, et de tous les univers qu’elles renferment ? Alors, pour se protéger, les réduire ? Les soumettre au statut d’élève, uniquement ? Peut-être est-ce la seule façon de sortir intact de l’expérience, en effet.

Je ne connais pas un seul prof intact.

Jeudi 2 janvier

Préparation d’évaluations pour la rentrée. Comme d’habitude, plusieurs, peut-être trop, de versions différentes. Il y a une réflexion complexe et compliquée à mener sur les aménagements que je n’ai pour l’instant pas la force ou la connaissance de mener. Ce que je vois, par contre, c’est que les différents exemplaires que je conçois suivent une trajectoire ascendante. De plus en plus, les élèves les plus en décrochage commencent à intégrer le groupe « classique ».

Parfois sur leur demande : ils ont fini d’avoir peur. Ça les dérange moins de savoir qu’ils ne maîtrisent pas une compétence que de sentir le poids des petites roues. Pas forcément – je l’espère en tout cas – de moquerie de la part des autres. Juste ce besoin « d’appartenir ». Les accompagner, et leur donner envie d’escalader les mêmes sommets que les autres : avec le peu de moyens dont nous disposons, c’est déjà énorme. Imparfait, insuffisant… Mais une lumière.

Mercredi 1er janvier

Je n’ai pas spécialement envie, cette année, de me livrer à un exercice balourd de vœux. Ils sont trop multiples, trop différents, trop coupants.

J’espère juste que, cette année, je n’aurais pas peur – et peut-être, alors, vous non plus – des ratures. Oui, on va se planter, en 2025. Encore. Oui certains jours, certaines pages seront nulles.

Ça ne gâche rien.

Ratons. Raturons, encore et toujours. Il n’y aura jamais de cahier parfait, de livre sans une seule erreur. Foirons-nous. Barbouillons. Et voyons les dessins qui en ressortent.

Mardi 31 décembre

Le dernier soleil de l’année s’éteint sur la mer et je tente de tirer un bilan des 365 jours qui viennent de s’écouler. C’est l’une de mes nombreuses névroses, j’ai besoin de créer du sens. Certaines histoires n’appartiennent qu’à moi. Quant à celle que je partage entre ces lignes, je vois les traits mouvants des vagues, comme ce que je vis depuis quatre ans : je continue à suivre le flux, chaotique et harmonieux, de mon métier de prof errant.

J’ai le cœur un peu serré, on a toujours le cœur un peu serré lorsque les choses se terminent. Mais quelque chose au fond de moi continue à vouloir fabriquer du bonheur.

Il est là, le seul bilan nécessaire.

Lundi 30 décembre

À la radio, une émission sur les façons dont les enseignants de philosophie tentent de faire entrer leurs étudiants dans cette matière éminemment complexe. L’une des intervenante explique que, au-delà de tous les artifices pédagogiques, il arrive que, parfois, ce soit le texte, l’idée de l’auteur qui soit le seul responsable. Cela me rappelle ce que disait R., ma prof de théâtre : « Parfois, il y a juste à s’effacer devant le texte. »

Je me demande combien de mes élèves ont rencontré, rencontré vraiment, une autrice ou un auteur durant nos années passées ensemble. Je crois que ça me réconforterait de savoir.