Lundi 18 novembre

Comme pas mal d’européens de mon époque – d’encore aujourd’hui ? – j’ai découvert l’expression tadaima dans les animes japonais. Je crois que la première fois que je l’ai vraiment identifié, c’est dans Noir, quand la tueuse Chloé revient vers sa mentor. « Tadaima » : me voici rentrée à la maison.

Bien sûr ça a un côté tarte, toutes les grandes scènes d’animes, toutes les grandes scènes ont un côté tarte. L’héroïne ou le héros fourbu revenant dans son foyer, là où il doit être, dans l’endroit auquel il appartient. C’est trop simple, on n’appartient pas à un lieu, pas plus que les lieux ne nous appartiennent.

« Tu comptes rester, l’année prochaine ? »

Cette question, c’est V. qui me l’a posée, pendant qu’on discutait dans son bureau. Et elle me cueille un peu trop violemment. Je veux dire, jusque là, j’ai toujours essayé de rester dans les établissements dans lesquels ma fonction de remplaçant m’a amenés, à l’exception d’un seul. Je m’y trouvais toujours bien. J’ai toujours eu un violent pincement au cœur quand ça m’a été refusé. Un pincement, au pire, ça laisse un bleu, une marque. Et puis, mon narcissisme se satisfaisait de cette image du mec qui parcourt le pays, laissant paillettes et papillons dans son sillage.

Mais ce qui m’inquiète, c’est que lorsque V. me pose la question, une image qui n’a rien à voir avec la choucroute s’impose dans mon esprit : la maison de mes grands-parents, récemment décédés, en Provence. Un mas immense, perdu dans les odeurs de garrigues et les promenades interminables de l’été. Une baraque dont la vente est une blessure pour tous les membres de la famille qui l’ont connue. Pour moi, et sans doute pour les autres, c’est parce que c’était peut-être là, de tous les lieux sur terre, où dire « tadaima » ne m’aurait pas donné une violente envie de rigoler.

Tadaima.

Les collègues ont fait une razzia sur les cannelés que j’ai amené aujourd’hui. Je n’ai pas totalement perdu la main. Je n’ai pas trop le temps d’en parler, j’ai chorale ce midi, avec A-H, d’autres profs et des élèves. D’ailleurs, je rédige ce billet écouteurs aux oreilles, en tentant de mémoriser la partie que je suis censé chanter à l’opéra de Rennes dans quelques mois. (les altos)

Tadaima.

Ce soir, je vais au théâtre. C’est S. qui m’y a invitée, dans cette troupe. J’ai été accueilli par ses membres comme si je revenais d’un voyage. On est tout de suite passés aux exercices, aux confidences d’après répétition.

Tadaima.

Mardi, je vais chez M., on va discuter de son personnage de jeu de rôle et manger une salade composée (le tout sans alcool, le weekend était suffisamment intense).

Tada…

Je repousse désespérément ce lyrisme japonais. Parce que je sais qu’il se heurtera, avec un petit bruit triste, contre les suppressions d’heures et le jeu des mutations. Je tente de rester ce personnage aux semelles de vent que je me suis construit, parce que c’est triste, de partir après s’être attaché, beaucoup trop triste. Même si je n’ai jamais aussi aisément compris les profils des élèves qu’ici, même si je pense que je peux faire du bien. Je ferai du bien ailleurs. Tout ce que je peux faire, c’est ce que je n’ai pas eu l’intelligence de faire, lorsque mes grands-parents, fourbus de s’en occuper, on vendu la propriété : éprouver toute la gratitude possible. Ce n’est pas tout le monde, qui peut vivre dans un anime en vrai, même si ça n’est que temporaire.

Je suis rentré chez moi. Avant que la route, de nouveau ne m’aspire, se faire le cœur tout grand.

Vendredi 16 novembre

Soirée entre collègues. Beaucoup de rires, de nourriture bouffée à même la table basse, et de courants d’air froid, quand les personnes cools abandonnent le pow wow pour aller fumer au balcon.

Je le dis à A-H., au début de la soirée, mais je pourrais le dire à toutes les personnes présentes ici : lorsque nous nous croisons au boulot, j’ai la sensation qu’elle se montre plus discrète, plus terne, presque, qu’elle ne l’est réellement. Elle qui brille encore plus que les chaussettes pailletées qu’elle a enfilées pour l’occasion. C’est normal, évident et professionnel : nous laissons à l’entrée du bahut un sacré paquet de nous, pour endosser celui des mômes.

Mais à les regarder se marrer jouer à être une version d’eux-même qui leur plaît et la devenir vraiment, je ressens quelque chose qui me secoue énormément : tous comme les élèves, je passe mes journées à côté d’adultes qui, pour la simple raison que nous évoluons dans un milieu qui tient debout par on ne sait quel miracle, cachent ce qui en eux flamboie.

« Soyez gentils », je dis tout le temps aux élèves. Soyez gentils parce que la vie est compliquée, parce que le monde serait putain de plus beau si on parvenait à l’être toutes et tous, parce qu’en fin de compte, c’est ce qui rend heureux. Toutes ces raisons là, je les connais, je les ai intégrées dans mon solfège personnel. Mais soyez gentils aussi parce que vous n’avez pas toujours idée à quel point, jour après jour, vous travaillez avec des ados devenus adultes, qui laissent à peine filtrer l’éclat de leurs lumières d’étoiles.

Vendredi 15 novembre

Je ne sais pas si c’est la fatigue, la frustration ou l’attendrissement – sûrement un subtil mélange des trois – mais je suis au bord des larmes, lors de cette évaluation de lecture sur L’Île du Crâne. Douze questions, allant du plus simple (Qualifier en deux adjectifs un personnage de votre choix) au légèrement plus complexe.

Et c’est une catastrophe quasi-intégrale, à l’exception d’une petite poignée de mômes.

Ce qui me donne envie de me rouler par terre en tapant des poings aléatoirement n’est pas qu’ils se plantent. A la limite, ils n’auraient pas bossé, pas lu, ils n’essayeraient pas, je pourrais en toute bonne conscience me dire qu’ils méritent ce qui leur arrive. Mais ça n’est pas le cas. Ils sont tous en train de se casser le ninin, et d’errer dans le labyrinthe de Groosham Grange. Gustav, qui passait le début de l’année à balancer des boulettes de papier pour ensuite hurler que ce n’était pas lui, a les doigts tellement crispés sur son bic que ses phalanges en deviennent blanche. Camilia, qui me regardaient jusque là comme si j’avais roulé sur son canari en tchippant ce qu’elle pouvait n’a pas relevé les yeux de sa feuille, à tel point que je crains un lumbago. Je ne parle même pas des élèves dont l’AESH est malade depuis dix jours, et qui tentent, qui de présenter impeccablement sa copie, qui de réunir quelques informations sur la couverture du texte.

J’ai envie de chialer parce que je me sens vieux con. Parce que je me dis qu’il y a huit ans, à Grigny, les élèves m’auraient pourri d’avoir pondu un contrôle aussi facile. Parce que je donne mentalement raison à cette calamité des groupes de niveau en me disant que gérer une telle hétérogénéité, c’est jouer au mikado avec des moufles. Parce que je suis incapable, à chaque fois que je tente de tous les faire travailler sur le même sujet, de leur apporter quoi que ce soit.

Est-ce que je devrais me satisfaire de les voir faire des efforts ? Bien sûr que c’est beau, que c’est positif, que c’est valable. Bien sûr que, depuis le début de l’année, j’ai vu ces ados hargneux se transformer en bonnes personnes. Vraiment. Qui essayent, chacun à leur hauteur, et qui essayent vraiment. Mais ça, c’est de l’égoïsme, c’est – je hais toujours cette expression – mon côté Bisounours. Et je grince des dents. Mon côté Adachi, dont j’ai déjà parlé, se révolte. Cette fois pas contre moi mais contre cette situation de merde : à quoi est-ce que cela va leur servir, d’être droits et éthiques, dans leur classe de français ? Qu’est-ce que je leur apporte, concrètement, hormis l’illusion que les choses iront mieux s’ils donnent tout ce qu’ils ont ? Il faudrait que je reparte de tellement loin avec tellement d’entre eux.

Rarement heure s’est aussi bien passée avec cette classe, rarement j’ai autant eu envie de défoncer quelque chose, ou quelqu’un.

Moi, probablement.

Sonnerie.

« Monsieur ? On a permanence après, on pourrait revenir dans votre salle, si on n’a pas fini le contrôle ? »

Je vais manquer de mouchoirs et colère, putain.

Jeudi 14 novembre

Qu’il est vilain, le verbe être.

C’est un truc que je dis avec beaucoup d’emphase, beaucoup de prétention. Il ne faut pas ess-en-tia-li-ser les élèves. Ce que l’on voit d’eux n’est qu’une petite partie, une projection de nous-même. Il ne faut pas dire que nos élèves sont, parce qu’on ne sait pas.

Et gonflé de ma propre importance, de ma grande sagesse, je me rengorge.

Je me rengorge et pourtant, je me retrouve comme un con, lors des réunions parents-profs, à dégoiser que Marion « est très timide », qu’Amélia « est très intégrée dans la classe », qu’Ignacio « est déconcentré. »

Comme si, à la première occasion, on se sentait obligé de coller des étiquettes sur le front des mômes. Pas par méchanceté, bêtise ou négligence. Mais juste parce qu’il faut que les comportements que l’on observe dans nos classes aient un sens. Sinon, que reste-t-il ? Un chaos sans nom, dans lequel nous naviguerions, eux et nous, à vue.

On ess-en-tia-lise, parce que nous nous devons dans la cohérence. C’est un mythe, une fiction. Et comme toute fiction, c’est immensément utile.

Tant que l’on n’est pas dupe.

Mercredi 13 novembre

Soirée jeu de rôle avec des collègues. Comme toujours, je suis le maître de jeu. Comme toujours, je fais découvrir l’univers de Lovecraft. Comme toujours, c’est joyeux et ça part dans tous les sens. Dans le chaos habituel des premières parties, je sens leur attention fluctuer et je le leur signale en rigolant :

« Bon alors, vous faites quoi ?
– Oh, ta voix de prof ! se marre M. qui l’entend quatre heures par semaine. »

C’est toujours une question de voix. Qui évoque des empires déchus ou des structures grammaticales. Qui est capable de faire surgir du sable des abominations ou d’expliquer pour la millième fois. À force d’échecs et de ratés, ma voix est devenu mon super pouvoir.

C’est chouette.

Mardi 12 novembre

« Monsieur, ça fait combien de temps que vous êtes prof ?
– Dix-sept ans.
– Tout ça ? Vous êtes en Terminale !
– J’ai dépassé la Terminale depuis un moment.
– Je sais, je sais, je veux dire… »

Il y a un tout petit peu de déception dans la voix d’Ignacio, parce que je n’ai sans doute pas autant rit à sa blague que j’aurais dû. Parce qu’il faut s’occuper de nombreuses questions en même temps, la plupart ayant rapport avec le cours, et étant donc privilégiées.
Pourtant, il y a quelque chose, dans ces tentatives d’humour, surtout dans le public que j’ai cette année qui, je le dis sans la moindre condescendance, a moins souvent la chance de pouvoir s’affuter l’esprit. Pourtant, je le leur dis souvent, que l’humour est une sacrée arme, face à la dureté du monde.

« Non, mais c’est moi qui n’aie pas fait attention. Bien joué. »

Qu’ils deviennent vifs et souples, avec leurs mots. Pas à pas. C’est absolument essentiel.

Lundi 11 novembre

L’autre jour, les sixièmes Feunard lisent un monologue de Cassandre dans leur version jeunesse de l’Iliade. Malaise palpable. La prophétesse parle de l’incendie qui ravagera de Troie, de la mort d’Hector, de l’enlèvement d’Andromaque.

Cette classe, plutôt sympathique, me regarde avec une incompréhension douloureuse. J’ignore pourquoi, mais j’ai l’impression que ce passage a trahi l’intérêt qu’ils portent au texte. Une voix, celle d’Amina, s’élève :

« Ça veut dire que tout le monde va mourir ?
– Oui. On l’avait vu quand je vous ai raconté l’Iliade dans son ensemble.
– Oui, mais c’est triste.
– C’est un genre de texte qui existe depuis très longtemps. Quand on sait que les héros sont condamnés, on appelle cela la tragédie. »

J’ai moi-même du mal à y croire, mais je vois une vague de soulagement passer dans leurs yeux. Les cauchemars éveillés de Cassandre ont un nom, ils ne sont pas seuls à se rendre compte que c’est horrible.

« Il y a quoi, par exemple, comme histoires ? »

Et comme j’égrène les malheurs de nombreux êtres de fiction, je me retrouve conforté dans l’une de mes rares certitudes d’enseignant : si nous sommes là, c’est pour leur donner les mots.

Samedi 9 novembre

Remplissage du traditionnel document d’avant inspection. Parmi tout ce que je peine à écrire – je suis notoirement mauvais dans ce genre d’exercice – une phrase sort, infiniment plus aisément que les autres : « Je ne souhaite en aucun cas quitter l’enseignement des lettres ».

J’aurais sans doute dû à l’honnêteté de rajouter « en dépit de la situation actuelle, des conseils de gens qui tiennent à moi, et du bon sens en général. »

Mais au moins, c’est fixé en encre numérique.