Aujourd’hui, juste, vous souhaiter du bonheur.
Archives d’Auteur: H.
Mercredi 24 décembre

Retour dans la famille pour les fêtes. Nous discutons avec mes parents, fondateurs d’une chorale, de l’importance de la régularité de l’entraînement, d’apprendre des textes par cœur, et je me rends compte que ces convictions me sont récentes. Qu’il a fallu que je passe par ailleurs que mon parcours d’élève, ailleurs que ma position d’enseignant pour comprendre que les moments de labeur ont leur joie.
Ça amène a énormément d’humilité. Le goût pour l’apprentissage des élèves ne vient pas de nous. Pas que de nous. Réussir à leur ouvrir le plus de portes possibles, que l’école leur apporte le plus d’autonomie possible pour qu’ils puissent s’en détacher.
Et l’aimer en retour.
Mardi 23 décembre

Me revoilà dans le rythme du boulot, de « vraies » vacances. Mine de rien ça fait quelque chose. Retrouver le temps qui régit ma vie depuis dix-huit ans après cette escapade. Respirer un grand coup avant de retrouver l’essentiel du métier. J’essaye de ne pas trop fanfaronner, évidemment. J’ignore comment va se dérouler la suite des événements.
Mais pas après pas. Désormais conscient de ma faiblesse et de mon envie d’explorer cette faille.
Et de les retrouver, évidemment. Ces mômes.
Lundi 22 décembre

Soirée chez les nouveaux colocataires de M. M. est absent, mais je m’entends bien avec les gens qui partagent désormais son toit. Me voilà à parler. Et parler, et parler, et parler. De quoi ? De mon boulot. Je manque de me plaquer la main sur la bouche pour laisser de la place aux autres.
Je tente d’être sévère avec moi-même. Peut-être est-ce moi que je suis en train d’essayer de convaincre, que ce boulot est passionnant, parce que je me suis senti au bord de l’abîme, ces dernières semaines. J’observe cette possibilité avec sérénité, je laisse le vent me faire osciller. Il me chatouille, je trouve ça drôle.
Comme je me retrouve ce soir à construire de nouvelles amitiés, de nouveaux liens avec ces gens que je connais encore peu, je retisse une relation avec ce que c’est que d’enseigner. Parce que, toujours, j’y retourne. Pour l’instant. Et sans hésiter.
Dimanche 21 décembre
Et le dimanche, on s’évade !
Avec un étrange voyage sonore, pour ce solstice…
Samedi 20 décembre

Hier, soirée de fin d’année du collège. Comme un convalescent, je pars y faire un tour. Les visages, creusés de sourires et de fatigue, m’accueillent. Sans s’appesantir plus que cela sur mon absence. Les collègues prennent des nouvelles, bien entendu. Mais je ne suis pas « le malade », « celui qui a craqué ». Je leur en sais tellement gré.
Mine de rien, ce temps passé à me reposer m’a rendu ma propension à papillonner de groupe en groupe. Entendre leurs aventures en mon absence. Leurs joies et leurs doutes. Les retrouver.
Je ne reste pas trop longtemps, pas encore. Se ménager, même dans la joie. Mais savoir, alors que je repars, que beaucoup de joie reste à écrire.
Vendredi 19 décembre

(Ce billet fait suite à celui que j’ai écrit hier.)
Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai vu Bons baisers de Russie et Autant en emporte le vent. Deux films fondateurs de mon enfance, l’un mettant en scène un protagoniste violent et frappant à plusieurs reprise une femme désarmée, l’autre comprenant son lot de scènes racistes. Ces sous-textes, à huit ans, me sont totalement passés au-dessus de la tête. Et ces fictions ont vécu avec moi, en moi, jusqu’à ce que, peu à peu, je sois capable de les regarder sous toutes leurs facettes, y compris les moins reluisantes.
C’est, j’en suis convaincu, une partie du privilège bourgeois. J’ai eu le droit à du temps. Le temps de les regarder plusieurs fois, le temps d’en parler à mes parents, et surtout, le temps d’y réfléchir. Parce qu’énormément de mes besoins étaient pris en charge sans que ce soit un problème, parce que mon entourage m’a, très doucement, très harmonieusement, fourni les outils pour devenir un spectateur – ainsi qu’un lecteur – autonome.
Et il est là, le problème avec ce livre trouvé hier. Je suis capable d’en voir les aspects gênants, sans que ça me mette en colère, parce que j’ai eu la chance de pouvoir forger cette autonomie. Mais, sans aucune condescendance, ni misérabilisme, j’ai la certitude que certains de mes élèves ne disposent pas de ce temps, de ce privilège. Que ce soit parce qu’ils apprennent encore la langue française en quatrième, ou que la lecture, comme le visionnage de film, ne fait pas partie de leur quotidien.
Dès lors, en tant qu’enseignant, j’ai la sensation d’être mis face à une aporie : ou éviter le problème et les œuvres potentiellement ambiguës, ce qui me semblerait condescendant, ou, comme au début d’Autant en emporte le vent désormais, mettre un avertissement. Ce qui me semble également néfaste : le temps reste l’essence de l’autonomie. Décréter qu’un livre recèle des aspects problématiques, c’est en colorer d’emblée la perception, c’est retirer sa liberté de lecteurice à l’élève. Et je ne le souhaite pas non plus.
Alors quoi ?
Alors, peut-être, le seul choix possible : le leur expliquer. Pas en une fois, pas pendant un mois. Mais régulièrement, faire ce que je ne fais plus trop depuis quelques années : expliquer aux élèves que les textes qu’ils découvrent au collège ne sont pas le Bien. Ni le Mal d’ailleurs. Ils sont autant de pièces, de chevilles importantes dans ce tissage effroyablement complexe qu’est la littérature. Ouvrir, une fois encore, et toujours plus grand, les portes aux questionnements. Venir demander, si, durant leur lecture, des questions, des impressions étranges, des malaises adviennent. Encore, et toujours, partir d’elles et d’eux. Tellement simple.
Tellement difficile à mettre en œuvre.
Jeudi 18 décembre

La boîte à livres devant laquelle je passe en allant faire les courses déborde depuis peu. Déménagement ou brocanteureuses qui se délestent, j’ignore pourquoi, le fait est que je fouille régulièrement dedans. Notamment pour alimenter la petite bibliothèque qui se trouve au fond de ma salle.
Aujourd’hui, un bouquin de Moka, autrice qui a accompagné pas mal de mes heures de permanence. Vilaine fille. Je le reparcours, trente ans me séparent de ma rencontre avec le texte. Et oui, il a beaucoup vieilli, pas uniquement parce que l’on parle en francs. La mère vue comme une opposante, car elle gère difficilement le quotidien et le père, chevalier blanc, que sa fille admire immensément les – très – rares fois où il intervient, l’héroïne comprenant que ce garçon qui l’ignore depuis le début du roman et l’a blessée est en fait son prince charmant quand il lui fait l’aumône de la défendre en une phrase, le choix entre le bien et le mal… Je déglutis, tout en me rappelant que ce texte, comme tant d’autres lus au collège, m’a structuré.
Et qu’en faire alors ? Prendre un moment, en début d’heure, pour en discuter avec les élèves ? Un avertissement pré-lecture ? Leur faire confiance et se dire qu’après tout, iels ont assez de jugeotte pour se faire leur propre opinion ? Ou éviter le problème en remettant l’ouvrage où je l’ai trouvé ?
J’ignore comment j’aurais aimé, adolescent, que les adultes sélectionnent les bouquins. Ai-je bien ou mal lu ? Bien entendu ce sont des questions de privilégiés : j’ai eu l’immense chance d’avoir un accès aisé à la lecture, à tous points de vue. Mais justement, comment faire pour que cet accès soit le meilleur possible, le plus étayé et le plus accueillant ? La vilaine fille sur la couverture n’en n’est pas plus sûre que moi.
Mercredi 17 décembre

Retour chez ma médecin : on « fait le point ». Pendant tout le début de la consultation, je me tortille. Pas d’appareil ou de médicament dans la conversation, on se contente de parler et ça me met difficilement mal à l’aise. Le même malaise que j’ai ressenti lorsque je me suis rendu compte que non, je n’allais pas réparer des choses qui me déplaisaient en allant chez le psy.
Patiente. Pédagogue. Elle me demande de revenir sur la semaine écoulée. Je lui raconte mes réflexions, ma joie à l’idée d’avoir senti, vraiment senti, que j’ai évité quelque chose de grave pour mon psychisme. Toutes les questions que je me suis posées sur mon métier, mon envie de m’y reconsacrer ou non.
Elle conclut avec un gentil sourire : « Vous avez assez réfléchi. Maintenant, vous avez besoin de vacances. » Pas la moindre ironie dans ses paroles. Juste la nouvelle prescription d’une personne qui a réagi avec professionnalisme et humanité face à un mal bien trop répandu.
Mardi 16 décembre

Ce soir, nous préparons des fiches de personnages de jeu de rôles avec des amis. À un moment, quelqu’un me demande pourquoi j’aime être maître du jeu, plutôt que d’incarner un personnage, et m’évader dans ce monde.
Je prends ma respiration pour répondre ce que je réponds toujours : j’aime voir les interactions entre joueurs, j’aime être surpris des routes prises qui ne sont jamais celles qui sont attendues, j’aime improviser, j’aime voir les participants s’emparer de l’histoire et qu’elle devienne la leur, j’aime les voir, petit à petit s’impliquer j’aime…
Et je me vois, évidemment, dans ma salle de classe. Non. Je me vois juste être enseignant.
L’espace d’un instant, la substance fine et brillante de ce qui me fascine à ce point dans ce métier m’apparaît.
Et puis j’aide L. à choisir ses sorts de niveau 1.