Lundi 15 décembre

En allant au théâtre, je revois M., une collègue de français, pour la première fois depuis deux semaines. Elle sourit de la bouche et des yeux en m’apercevant.

« Tu es là ! Tu as tellement meilleure mine ! »

Pendant une soirée nous jouons sur le plateau du Théâtre de la Lorien. Uniquement des rires et de la légereté.

« C’est un vrai privilège, d’avoir le temps de se poser les questions que tu te poses en ce moment », me dit T., un autre personnage, à la fin du cours.

Il a totalement raison. Et ça ne devrait pas.

Samedi 13 décembre

Je ne suis pas le professeur de Tiliam. Pourtant je le croise régulièrement. À la chorale, à l’atelier théâtre, dans les couloirs. Tiliam est un ado de troisième intelligent, fin, et complexé. Il aime parler de ce qu’il lit et regarde. On rigole des mêmes trucs.

Tiliam, ça pourrait facilement être une projection de moi, si j’étais collégien en 2025.

Alors je m’en tiens éloigné, je ne cherche pas à prolonger les conversations avec lui. Quelques moments partagés rien de plus. Parce qu’il n’y a rien de plus périlleux et de moins éthique – pour moi, pour moi uniquement – qu’un enseignant qui projette son adolescence passée sur un môme. Position compliquée : parce que fûté comme il l’est, je pense que Tiliam a compris, que c’est pour ça qu’il recherche nos échanges. Il sait que j’ai vu le monde à travers ses lunettes. Alors que lui apporter ?

Peut-être, juste ça.

À la chorale, A-H, qui est géniale et dingue, a choisi de nous faire chanter à six voix. Nous sommes deux à chanter la plus grave. Tiliam et moi. Souvent, lorsque certains membres du groupe ont du mal à tenir leur partition, A-H leur recommande de faire comme un koala : trouver un eucalyptus. Quelqu’un de plus assuré, et de s’accrocher à leurs notes.
J’aime bien cette image, et j’aime bien cette voix, dans Meaning. Je peux faire résonner grave certaines notes, au fond de ma poitrine. Je tourne la tête vers Tiliam, dont la mue est en train de, lentement, se stabiliser. Il a son sourire, à la fois hésitant et railleur :

« Monsieur, je crois que je vais devoir me mettre en mode koala. »

Comme souvent, ce sont les mômes qui donnent la réponse. Ce que je peux faire pour Tiliam, qui ait du sens, qui soit pédagogique et droit ?

Être le meilleur eucalyptus du monde.

Vendredi 12 décembre

Mon père trouve que depuis que je suis en arrêt, je me pose beaucoup de questions. Il a raison sur la proposition principale, moins sur la subordonnée. Ces questions, que je développe depuis quelques jours, je me les pose en permanence. Elles ont juste pris l’habitude de s’écraser. De se glisser au fond de la classe, comme toutes ces élèves qu’on appelle « studieuses », qu’on a appris à féliciter d’être silencieuses et bosseuses, tandis que des élèves « moins scolaires », souvent garçons, prennent la place, prennent le son, prennent l’attention.

Mes questions ont enfin un espace pour s’exprimer. Ce lieu liminaire, de soin, qui n’est pas une période de vacances, qui est un endroit que l’on m’a donné, à moi, parce que j’en avais besoin. « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante, après dix-huit ans, je t’interdis de te sentir coupable de prendre ce temps », m’a dit l’autre jour T., mi-amusé, mi-extrêmement sérieux (comme toujours avec T.)

Je ne cesse de sacrifier l’important à l’urgent. Parce qu’il en va souvent d’urgence essentielle dans notre boulot. Assurer des journées stables à nos élèves, gérer des mômes qui craquent, des copies à rendre au plus vite, des échéances administratives. J’ai appris à foncer en riant très fort, pour cacher ma peur. Et toutes ces questions essentielles, ma place dans une salle de cours, mon rapport aux élèves, ma motivation, mes objectifs, se sont sagement laissés reléguer.

Et puis, comme on dit dans la toute meilleure scène de Doctor Who « No more. »

Dans les histoires que je me raconte, je me dis que ce sont ces questions qui m’ont fait prendre ce rendez-vous médical. Qui me poussent, encore ce soir, à les considérer sous tous leurs angles.

Jeudi 11 décembre

The Enigma M4 machine arrives at The Alan Turing Institute on loan from GCHQ. 24/07/2017. Photo by Clare Kendall.

Longue conversation avec T., au téléphone. Histoire de me prouver, peut-être, que ce n’est pas ce qui m’a poussé à me mettre en arrêt, je lui parle des raisons qui l’ont amené à quitter l’Éducation Nationale. À un moment, il me parle de « la question d’enseigner ». L’expression n’était pas le centre de son discours, mais je reste là, frappé. Parce que tout me semble là. La question d’enseigner.

Je n’ai pas trouvé la réponse. La réponse à pourquoi ça me saisit à ce point, à pourquoi j’y attache tant d’importance, à pourquoi elle m’obsède.

Et alors, alors je veux continuer. Peut-être la réponse est-elle introuvable, auquel cas cette utopie continuera à me pousser, à me brûler. Peut-être la réponse existe-t-elle, auquel cas j’arrêterai.

Mais pour le moment, Watson, la partie continue.

Mercredi 10 décembre

J’ai rarement autant réfléchi à mon boulot que depuis que je suis en arrêt. Rien que de très logique, au fond. Sur ce banc de touche, sur lequel je suis allé m’asseoir, je peux prendre le temps d’observer les faces et les arrêtes de ce qui m’occupe depuis toutes ces années. La façon dont je m’y place également. C’est peut-être ça, aussi, qui m’a tellement épuisé au fil du temps : je prends, dans mes cours, beaucoup de place.

J’ai un rapport très ambigu par rapport au fait qu’un cours doive être « intéressant ». Je vitupère souvent quant au fait que nous ne sommes ni des comédiens, ni des animateurs. Être enseignant, c’est se tenir dans une posture à part. C’est donner du sens aux savoirs présentés aux élèves, tout en conservant leur intégrité. Et parfois, oui, cela passe par des moments de résistance, de rigueur, d’ennui. À nous de tracer la frontière : jusqu’où pousser les élèves à faire des efforts, jusqu’où mettre à leur portée ce que nous enseignons ?

Je vis très mal le fait de voir les mômes peiner. Que ce soit le désintérêt ou la difficulté. Je les prends sans cesse comme des échecs personnels. Et je deviens rapidement ce personnage exubérant, afin de recréer une émulation, un mouvement dans la classe.
Un mouvement.
Toujours en mouvement. Des élèves m’en font parfois la réflexion « Monsieur, vous bougez toooooout le temps ! C’est fatigant en, vrai ! » Comme si je fuyais quelque chose. Comme si je craignais l’immobilité. Se poser, c’est arrêter de lutter, c’est s’encroûter, c’est devenir le prof aigri, revenu de tout.
Mais peut-être pas, en fait.

Alors que je contemple, sur mon banc, ce personnage virevoltant, je me dis que ce temps donné me permettra peut-être de commencer ce chemin : apprivoiser le calme.

Mardi 9 décembre

Visite de J. aujourd’hui. Nous discutons boulot, forcément, deux profs de français voisins de salle et du même âge. Je me rends compte – c’est naïf mais j’ai l’impression de le découvrir à chaque fois – du nombre d’obstacles qu’il a à abattre de son côté pour mener son métier comme il le souhaite. Et nous sommes toustes, je le sais, dans cette situation. Chacun luttant avec les manquements du système éducatif qui lui pèsent le plus, avec ses insécurités ou ses dissonances entre vie professionnelle et vie personnelle. Je pense à L. et ses trois heures de trajets quotidiennes, à S., qui ne supporte plus les différences sociales et économiques entre ses élèves, à M. dont le handicap n’est que très moyennement pris en compte par l’établissement…

C’est sans doute cela aussi qui a nécessité cette pause qui m’a été accordée. Toujours travailler en résistance.

Lundi 8 décembre

Et tandis que je suis absent du bahut, s’empilent dans ma boîte professionnelle – oui, je continue à la regarder et ça n’est pas bien – les rapports d’incidents concernant Kaitlyn. Et je serre les dents, car je reconnais là la pente. Ce ne sont plus des épisodes isolés, des envies de tester les limites ou des appels. Kaitlyn est en train de mettre le feu à sa scolarité, de plus en plus fort, de plus en plus violemment.

Ils sont doués, les ados, pour se rendre détestables quand ils le souhaitent. Surtout dans des périodes où la patience des adultes s’amenuise. Les mômes chercheront à trouver ce qui nous fait dégoupiller : pour l’une ce sera l’insubordination, pour d’autres la violence. Ils nous regardent, en permanence, ils nous observe, et cette surveillance constante peut devenir un labyrinthe dans lequel nous nous enfonçons de plus en plus profondément.

J’assiste en spectateur à ce phénomène que j’ai vu si souvent, et qui a rarement connu une issue positive. Parce qu’il n’y a pas de protocole établi, de solution qui a fait ses preuves. Peut-être quelqu’un redonnera-t-il espoir à Kaitlyn. Peut-être le retrouvera-t-elle seule. Mais ce qui me tord le bide, quand je lis qu’elle a craché sur un camarade ou insulté un adulte, c’est de me rendre compte à quel point il nous est difficile à nous, les profs, d’empêcher celles et ceux qui nous sont confiés de sombrer dans l’obscurité.

Samedi 6 décembre

En ville, je croise Enzo un ancien élève de troisième, avec lequel j’ai joué dans une troupe de théâtre. Nous sommes sur un petit îlot de béton, attendant que le feu passe au vert. Il quitte son lycée, je me dirige vers celui-ci.

« Vous savez monsieur, ça fait bizarre de vous voir.
– Pourquoi ?
– Dans la pièce, je vous engueulais.
– Oui, c’était super, comme scène.
– C’est la seule fois de ma vie où j’ai crié sur un adulte.
– Ahah, et ça vous a fait du bien ?
– Vous n’avez pas idée monsieur. Vous n’avez même pas idée. »

Les voitures s’arrête. Enzo me regarde avec son sourire tellement gentil. Et puis il serre le poing devant lui et l’agite, en rigolant un peu trop fort.

Et s’en va.