Il est cinq heures du matin et je reconduis L., en cette fin de semaine durant laquelle j’ai été petite main sur un spectacle, à la gare.
« Ça ne t’a pas embêté de faire ça pendant tes vacances ? me demande celle qui, dans une poignée d’heure, va se retrouver sur une scène à Nîmes. – Pas vraiment. C’était bien de se mettre au service d’un truc différent pendant quelques jours. »
Le train s’éloigne. Les paroles échangées avec des gens pour qui l’Éducation Nationale, ça n’est pas un journal au long cours résonnent. J’ai plein de nouvelles idées, plein d’envies. J’aime que ce métier se nourrisse de tout le reste de ma vie.
Nouvelle discussion avec Y., comme mercredi. À un moment, un peu rapidement, je fais une comparaison avec la légende d’Orphée et d’Eurydice.
« Excuse-moi, je vois pas du tout de quoi tu parles. »
Je sens l’enthousiasme déferler. Quelle chance. Quelle chance elle va pouvoir découvrir quelque chose d’immense de gigantesque. En littérature, en peinture, en poésie, en musique ! Quelle chance de ne pas savoir.
J’ai quitté la région parisienne et donc Grigny, où j’ai enseigné six années durant, il y a maintenant quatre ans. L’autre jour, à un collègue qui me reprochait de parler des situations en REP+ alors que j’enseigne à une catégorie d’élèves nettement plus aisée cette année, j’ai sèchement répliqué que j’avais enseigné « dans une des villes les plus pauvres de France. »
Et je m’en suis instantanément voulu.
D’abord parce que cette ville, ses habitants et les élèves que j’y ai connus n’ont pas à devenir un badge de fierté ou un argument lors d’une discussion. D’autre part, aussi, parce que ça fait déjà quatre ans. Et que je sais à quel point le temps passe vite dans l’Éducation Nationale. Je ne veux pas devenir ce mec complètement déconnecté, qui se croit encore pertinent dans ses commentaires, alors que la réalité ne correspond plus à ses souvenirs.
Mon passé est figé. Il m’a formé, me sert, mais n’est plus actuel. Je dois accepter, aussi, que ma pertinence se fane. Qu’elle s’actualise en d’autres endroits. Je dois accepter, tout simplement, de n’être qu’un fil parmi tous les autres de l’immense tapisserie enseignante. Mon expérience me rend plus savant mais pas plus légitime. Faire confiance à mes pairs, et leur apporter ce que je peux.
C’est ainsi, je le souhaite, que je deviendrai meilleur.
J’accompagne Y. à la pharmacie. Y. est l’une des artistes qui participe à un spectacle à la participation duquel je donne un coup de main.
« C’est un milieu bizarre, celui des artistes, me dit-elle tandis que nous rentrons dans la voiture. Tu passes ton temps à être dans ton univers, ton univers. »
Le parallèle entre enseignant et artiste de seul en scène est un topos. Je me demande si sa réflexion pourrait s’appliquer à nous. Est-ce que ce journal n’est pas le reflet de l’immense narcissisme auquel nous invite cette profession ?
Il y a peut-être, sans doute, un peu de ça. Mais l’exception notable est que je ne suis pas l’auteur de mon matériau. Pas totalement, en tout cas. Être enseignant, c’est aussi se mettre au service de trucs immenses, notamment en français : la parole d’Antigone, les mots de Valjean, le discours d’Olympe de Gouges… Et surtout, c’est se dire que notre public à nous doit absolument nous quitter au moins un peu changé. J’ignore si c’est plus ou moins difficile que d’être sur une scène de spectacle. Mais c’est une tâche assez délirante.
Moins d’une semaine après que la mort ait visité sa famille, beaucoup trop tôt. Comme à chaque fois elle me dit bonjour en se retournant brusquement, après avoir fait trois pas dans la classe. Comme à chaque fois, elle reprend ses lectures cursives, recouvrant des pages entières de son écriture peu lisible. Comme à chaque fois, elle baisse la tête quand elle rigole.
« Monsieur, je peux pas avoir le sujet d’entraînement sur Juste la fin du monde plutôt que Mes forêts ? J’y arriverais mieux. »
J’ai préféré éviter Lagarce, Louis et son voyage vers la fin. Je ne cherche pas à me justifier – il n’est pas question de moi – je lui tend l’extrait qu’elle demande. Je l’observe. Rien. Rien qui laisse deviner quoi que ce soit.
Que savons-nous, au fond, de nos élèves ? Tellement et si peu. Notre rapport à eux ne sera jamais une science exacte. Peut-être détesterait-elle que j’admire intérieurement sa force, peut-être qu’elle n’attend que cela, qu’on le lui dise. Peut-être pense-t-elle uniquement à l’analyse de cette épanorthose. Ou peut-être son esprit vole-t-il dans des mondes auxquels je n’ai pas accès.
On peut juste être là. Avec nos cours, qu’on transmet du mieux qu’on peut. Avec notre cœur, qui bat, avec eux, du mieux qu’il peut.
Premier « vrai » jour de vacances, durant lequel je me traîne, le corps et l’esprit en vrac. Ça n’est pas un sentiment très agréable, de se sentir décompenser comme ça. Mine de rien, ce boulot est un sacré corset. Il donne du maintien, mais coupe pas mal le souffle.
Il n’y a actuellement plus de salle des personnels au lycée d’Agnus. Celle-ci a été condamnée pour travaux. Les adultes discutent donc dans les couloirs, à côté des photocopieuse et de la cafetière que l’on branche où l’on peut.
Je passe donc un peu plus de temps dans les salles dans lesquelles je donne cours, et dans lesquelles, habituellement, je ne traîne pas, devant en changer à chaque heure. Et en ce jour de départ en vacances, tout le monde passe par la salle 101 : L., une collègue que je commence à aimer d’amour, pour papoter, me raconter les dernières anecdotes de sa vie de TZR également, Nino, qui, depuis le conseil de classe, est devenu infiniment plus souriant, malgré un bulletin désastreux. Le temps passé à formuler ce qui ne va pas dans son parcours scolaire semble avoir porté ses fruits. Lily et Fran, les deux éternelles copines, deux éternelles stressées, discutent un peu aussi. Elles sont les seules à ne pas avoir réussi à terminer l’introduction de leur commentaire, quand presque tout le monde en a achevé les deux tiers. Je lis les quelques mots qu’elles ont écrits : tout est parfait, mais elles envisagent de déchirer cette sixième version :
« Vous connaissez la théorie du saboteur intérieur ? – Ben évidemment monsieur, nous aussi on regarde Drag Race ! »
Dit avec le plus grand sérieux. Je leur recommande donc de profiter des vacances pour s’acheter des gants de boxe et casser la gueule audit saboteur intérieur.
Je devrais être sorti depuis une demi-heure, je traîne, au gré des visages qui passent dans la classe. Cet espace que, pour quelques minutes, j’investis, pour rendre la descente plus douce.
Dernier jour de la période. Réunion pour préparer le bac blanc, derniers élèves qui viennent me demander des conseils sur leurs lectures linéaires. Depuis quelques années, il se passe systématiquement la même chose, la semaine précédent les vacances : je rampe jusqu’à l’ultime journée durant laquelle je passe de l’autre côté. Je me sens léger, non pas dans l’expectative des congés, mais parce que je repense à tout ce qu’il vient de m’arriver le mois, le trimestre précédent. Et que tout me semble faire sens.
Il paraît que le cerveau humain a tendance à chercher un sens à toutes les représentations qui lui sont proposées. C’est peut-être, c’est sans doute mon cas : faire des éléments épars de mon boulot une histoire cohérente, un livre dont vous êtes le héros.
Quand bien même. Même si c’est une illusion, elle me permet de me dire que je retrouverai les élèves avec joie, après deux semaines sans les voir.
Allez, plus que trois heures. Et ce sera plus doux.
Il se passe quelque chose avec les secondes. J’ignore si c’est le retour du conseil de classe, la fatigue de cette fin de période ou autre chose, mais leur attitude a changé. Pendant que je les observe, bossant sur la problématique de leur commentaire de texte, ça me frappe : chez la quasi-totalité d’entre eux, le collégien ou la collégienne a disparu. On pouvait distinguer des signes de la troisième lorsqu’ils sont arrivés, et jusqu’à maintenant. Dans la façon de se tenir, de parler. Un truc un peu froissé, un peu foutraque, un peu spontané, un peu virevoltant. Ça a changé : je les trouve à la fois plus doux, plus calmes. Plus tristes aussi. Bien entendu ils sont encore au tout début de leur existence. Mais déjà il y a sur leur visage les toutes premières ombres fugaces, fugaces, mais qui ne disparaîtront pas.
Quand on est adolescent, tout est mobile, tout est mouvant. Dans les gestes et les voix de ces lycéens, certaines notes, certaines façon de se tenir se sont fixées. C’est très étrange à voir. Cette avant-garde de l’âge adulte.
Mon rapport avec ces élèves plus âgés est encore à définir. Mais je suis désormais persuadé d’une chose : ils sont tous aussi émouvants, fascinants et forts que les collégiens que j’ai fréquenté jusque là. Ils sont tout aussi dignes de tous les efforts. Et peut-être, presque, d’encore plus de soins : parce que, déjà, le temps celui qui passe, qui ne revient jamais, les marque.