Vendredi 2 février

« Un début est un moment extrêmement délicat. »

D’une princesse à l’autre. Le commentaire d’Irulan, qui ouvre Dune, s’applique tellement à ce cours sur Phèdre, avec les secondes. Vertige total en leur présentant la première scène cet après-midi. Lorsque je leur dis que je suis comme eux, ça n’est pas une coquetterie ou de la flagornerie : moi aussi, c’est alexandrins impeccablement interminables me flanquent le vertige, moi aussi j’ai presque la nausée à me dire qu’il va falloir s’enquiller ces mots d’une complexité folle.

La seule différence entre eux et moi est que je sais ce qu’il y a de l’autre côté de la colline. Qu’il y a, dans cette intrigue poussiéreuse et ces sentiments verbeux, une beauté et une pureté à couper le souffle. Que ces vers qui semblent réservés à une élite, ils sont à tout le monde. Et c’est à cette foi que je dois me raccrocher. La première scène. Après la première scène, tout ira mieux. Le miracle se reproduit à chaque fois. Mais il faut traverser cette exposition, voir les élèves rétifs, déployer toute sa conviction pour défendre la cause d’Hippolyte et Théramène.
Ce sont les cours dont je sors le plus épuisé.

Mais c’est essentiel.

Jeudi 1er février

Loën est une énigme.

En cours, il reste d’un silence absolu. Il prend en note 10% du cours, et lorsqu’il travaille sur ses lectures du bac, se contente souvent de dicter à sa binôme ses idées sur le texte. Elles sont presque toujours excellentes.

Loën est souvent absent.

On m’a parlé de difficultés de concentration. De phobie scolaire. Le fait est, quand il y a une évaluation, je ne le vois jamais. Mais il la rattrapera toujours, dans la salle d’une collègue. Et me dira toujours que ça c’est bien passé. De fait, ça s’est bien passé.

« Monsieur ! Monsieur ! »

Je suis en train de discuter avec des collègues, place de la République. Manifestation. Loën court vers moi, avance la main comme pour me la serrer, la laisse retomber. Le tout en quelques secondes.

« Ah vous êtes là ! C’est bien ! Moi aussi je manifeste ! »

C’est la première fois de ma vie que je croise un élève en mouvement social. Je ne l’ai jamais vu aussi vif. Ses yeux, habituellement placides, brûlent d’une flamme intense. Il pirouette sur lui-même, me pointe du doigt à une pote, qui hoche la tête d’un air entendu. Et les voilà disparu.

Loën du vent. Insaisissable. En espérant que ce soit par choix.

Mercredi 31 janvier

Première inspection des textes que les premières ont préparé pour le bac. Ils ont posé, sur leurs bureaux, la pile de préparations constituées à partir de nos cours, depuis le début de l’année. Et c’est extrêmement touchant de voir les outils qu’ils se sont forgés, depuis le mois de septembre. Il y a celui qui a tout simplement désossés son cahier : ses fiches de révisions, ce sont les cours, tout barbouillé de surligneur.

« Mais pourquoi vous avez démoli votre cahier ?
– Vous vouliez voir le travail qu’on fait…
– Oui mais c’est pas la peine de faire semblant… Si vous n’avez pas préparé de fiches, vous n’avez pas préparé de fiches… »

Il y a celle qui ne révise qu’à partir cartes mentales : toutes les lectures se déploient en tapisseries élaborées, feuilles collées entre elles, reconstituant l’arbre généalogique de Louis, dans Juste la Fin du Monde, ou les grandes forêts d’Hélène Dorion.

Celui, encore qui a transformé tous mes cours en sujets de thèse : chacune de mes explications a été doublée, triplée. Des références comme des essaims tournent dans les marges et des nuages de notes, on distingue à peine les mots sur sa feuille gribouillée de partout.

« Vous allez réussir à lire ?
– Ben… oui, là vous voyez, c’est la première partie, deux pages plus loin c’est la suite, là il y a une flèche donc je remonte… et les notes se trouvent toutes dans ce cadre-là. »

Ceux qui ont besoin de couleurs, celles qui synthétise tout en un haiku, ceux qui n’ont pas encore commencé. Il y a quelque chose de très émouvant à les voir fourbir leurs armes. En espérant que ce soit suffisant. En espérant qu’ils soient prêtes et prêts. De septembre 2023 à juin 2024, rien n’importe plus que ces êtres-là. C’est fabuleux, et épuisant.

Mardi 30 janvier

À la table d’examen derrière moi, il y a une personne qui me reconnaît avant que j’en fasse autant : « Tu étais mieux doté système pileux » rigole-t-elle. C’est vrai que ça fait maintenant vingt-deux ans.

La prépa, cet espèce d’enfer des études.

Et pourtant, cet endroit où j’ai aussi appris que parcourir des textes, créer des sentiers à travers eux, ça pouvait être beau. Cet endroit où j’ai appris l’essentiel de ce que je transmets cette année.

Je ne sais pas si ça valait le coup. Mais ça m’a fait tel que je suis.

Lundi 29 janvier

Première journée d’écrits : cette fois, j’ai juste décidé de ne pas paniquer. De composer avec ce que je suis. Comme quand je fais cours, quoi.

En fin de compte ne jamais réussir qu’à être soi-même. C’est là où je me sens bien.

Samedi 27 janvier

Après-midi passé en compagnie de gens que j’ai eu la chance de croiser au gré de mes affectations, de salle des profs en salles de formation. Je repense en rigolant aux SMS que j’envoie en début d’année à différents collègues, leur proposant de prendre un café après les cours. « Dis, tu veux être mon ami ? »

Naïf. Mais un besoin absolu. Ce métier, on le fait avec nos élèves. Mais je ne le conçois pas sans adultes amis, avec lesquels je partage des étoiles.

Vendredi 26 janvier

Cours de 17h à 18h, avec un demi-groupe d’élèves de secondes. Ils sont épuisés, et se mettent à rire nerveusement à chaque fois que je bafouille, du fait de mon propre épuisement. Je tente désespérément de remettre un peu de structure dans tout ça, je me consume de honte à l’idée de ce cours ni fait ni à faire, mais dont il ressorte avec la banane.

Sur mon bureau, les copies qu’ils m’ont rendues. Sérieusement raturées, mais presque toutes excellentes.

Parfois il ne faut pas trop s’en faire.

Jeudi 25 janvier

« Il se cherche, non ? »

Je deviens profondément désagréable, lorsque l’on me pose ce genre de question sur un élève. 99% du temps, on peut la traduire par « Dis-moi, toi qui l’es et qui doit probablement disposer d’antennes idoines, il ne serait pas gay, cet élève ? »

Je ne sais pas ce qui m’agace le plus. Cette euphémisation comme s’il y avait un truc à cacher, cette idée que je serais expert en la matière, et surtout, cette utilisation du verbe chercher.

Parce que tu en connais beaucoup, toi, des adolescents qui ne se cherchent pas ? Et pourtant, on ne pose pas la question à la collègue musicienne, au collègue croyant, à la collègue grande voyageuse, et j’en passe. Bien entendu, qu’au lycée, ils se cherchent. Pour beaucoup d’entre eux, c’est comme une immense étendue qui s’ouvre devant eux. Plus de liberté, un corps un peu apaisé, des relations qui ont une autre géométrie que celle du collège… Bien sûr qu’ils se cherchent.

Et qu’il n’y a pas à baisser la voix quand on le demande. C’est ce qui les rend tellement attachants. Tellement belles et beaux.

Lorsque la sonnerie a retenti, tout à l’heure à 18h, j’ai eu un léger vertige. Pour plein de raisons, je ne les reverrai pas avant une semaine, ces élèves. Et… punaise, ça m’attriste ?

Bien entendu, que ça m’attriste.

J’ai quarante-et-un ans, seize ans de maison ; assez pour m’en rendre compte, et cesser de culpabiliser sur le sujet : mon carburant, c’est les voir dans cette quête, les élèves. Celle d’elles et d’eux-mêmes. Mais, parce que je suis un vieux prof, j’ai aussi réussi à laisser de côté mes ambitions de paladin ou de mentor. Il ne sera jamais question d’être un modèle : juste, par ce qu’on me demande d’enseigner, leur apporter des outils, des provisions, des armes pour ce grand voyage. Qui seront adoptés ou laissés sur le côté, peu importe. Leur apporter des connaissances, des méthodes de réflexion, une estime d’eux-mêmes, un peu de recul.
Bien sûr que toute la partie intellectuelle du métier me fascine. Sentir mon esprit grandir avec la découverte d’autres auteurs, en plaçant davantage d’exigence dans mes cours et en me cultivant.

Mais ça ne fait absolument pas le poids face à ce que je vois au quotidien face à moi. Même si c’est fatiguant, difficile, parfois laid et douloureux : la quête de ces mômes, de ces ados, de ces jeunes gens qui tous, se cherchent.

Puissent-ils se trouver. Pour se rendre compte que c’est une quête sans fin, que l’on ne s’arrête jamais. Et qu’on se donne tous, aux uns aux autres, de la force.

Mercredi 24 janvier

« Monsieur vous étiez pas content. »

C’est dans le couloir, après le tournoi de slam. Ben, me regarde, avec ses grands yeux calmes et son ombre de sourire permanente.

« Pardon ?
– Comment l’autre classe s’est comportée. »

En effet, je n’étais pas content de l’attitude de l’autre classe. Sous prétexte que l’ambiance était plus festive, que c’était un challenge, il y a eu des huées, des rires. Pas assez pour nuire à l’ambiance, mais suffisamment pour que ça me gonfle. Surtout de la part d’un petit groupe de mecs très fiers d’eux. Et, sans le moindre parti pris de ma part, les élèves à qui je fais cours ont été grands. Motivés, plein de considération, de second degré et d’envie.

« Ahah, je ne vais pas vous mentir, oui, ça m’a énervé. Surtout en vous voyant vous, à côté, être aussi agréables.
– Ben c’est normal.
– Comment ça c’est normal.
– Ben c’était pour vous faire plaisir. »

Et comme il faut vraiment, vraiment que je me dépêche, qu’un autre lycée, qu’un autre monde m’attend, je serai condamné à rester avec mes questions, derrière mon volant.