Vendredi 5 décembre

Alors bien entendu, quand j’ai été mis en arrêt pour cause de carlingue qui vibrait fort sous la pression, ma généraliste a prononcé le mot de reconversion.

C’est marrant, les insécurités.

Il y a quelques années, je disais que je serai pas prof plus de dix ans. Un peu après, je pense que j’aurais refusé d’écouter ce qu’elle me disait. Parce que je pense que j’avais peur. Peur de me confronter à la question : est-ce que je reste prof par choix ou par habitude, est-ce que j’ai encore quelque chose à donner, est-ce que j’ai, dans ce boulot, une quelconque légitimité ?

Souvent je pense à T., qui a quitté l’Éducation Nationale car ce boulot lui bouffait l’esprit.

Et puis le temps passe. Un jour on vous prononce le mot et vous êtes capable de le recevoir sur les genoux. Reconversion. Le prendre dans les mains et l’examiner sous toutes les coutures. Et se dire

qu’on ne sait pas, en fait.

J’ignore si je fais le métier d’une vie. Si je serai encore prof dans un an ou dans douze. Je sais juste que, pour le moment, c’est trop difficile. Mais je sais que j’ai été capable de voir les signaux d’alarme. Et que même si, comme à l’accoutumée, l’avenir est pour moi un gigantesque point d’interrogation, je saurai entendre ce que ça me fait, lorsque je repartirai au boulot. Et cette pensée m’est d’un immense réconfort. Après tout ce temps, j’ai appris à être prof pour moi avant tout.

Jeudi 4 décembre

Depuis hier, tout un tas de messages, plus doux et inquiets les uns que les autres. Amis, collègues, lecteurs ou anonymes. Je les reçois avec toute la gratitude du monde. Tandis que me trotte dans la tête un mot à la mode : normaliser.

Je ne me suis pas senti bien, et ma généraliste a estimé que la meilleure façon d’aller mieux était de faire une pause. Il y a quelques années, j’aurais ressenti une honte sans nom. Aujourd’hui, énormément de soulagement et, oserais-je le dire, de joie. Comme quelque chose qui se serait réaligné. Je n’arrive pas à m’en vouloir « d’abandonner » des élèves, ou de faire preuve d’une quelconque faiblesse. Ce qui m’arrive est également une preuve d’humanité, en plus d’être le signe que quelque chose ne va décidément pas dans l’Éducation Nationale. Dix-huit années à brinquebaler de remplacements en bahuts éminemment complexes, bien entendu que ça laisse des chtards. Même si c’est une vie qui, la plupart du temps me convient, c’est une vie compliquée et violente. Et personne ne semble s’en apercevoir. Personne ne semble vouloir prendre soin d’adultes qui, à leur tour, doivent prendre soin d’enfants, eux-mêmes tellement facilement en souffrance.

J’écrivais hier que je me suis senti ployer. C’est vrai. Mais j’ai aussi été capable de relever la tête pour expliquer, sereinement, que ça suffisait. Que quelque chose de grave était en train de prendre naissance en moi. Et c’est l’une des très rares fois de mon existence où je n’ai ressenti aucune culpabilité. La sensation de faire ce qui est juste, pour moi comme pour les autres.

Normaliser le fait que nos besoin vitaux individuels passent avant tout. Normaliser le fait de montrer qu’enseigner, c’est difficile, de plus en plus. Normaliser le fait de demander de l’aide, normaliser le fait que jamais, jamais on ne doit prendre en charge des enfants quand on se sent trop vulnérable. Normaliser qu’on est parfois faible, normaliser de demander de l’aide. Je souhaite aussi faire ma part dans cette tâche qui recoud à un monde plus humain.

Mercredi 3 décembre

Parce que peut-être qu’un jour, ça t’arrivera.

N’ignore pas. Même si ce que tu fais est important. Essentiel. Bien entendu que le programme de quatrième est pléthorique, que les cinquièmes ont besoin que tu t’occupes d’eux. C’est un travail de tous les instants, qui demande une énergie titanesque, mais tu progresses, tu progresses. « Je vais l’avoir par le renforcement positif ! » as-tu clamé à propos d’Hilaire, insupportable, mais qui commence peu à peu à bosser, parce que tu le félicites pour le moindre de ses progrès, pour la moindre de ses interactions agréables avec les autres. Avec les quatrièmes, tu as des projets ambitieux, exigeants, qui les poussent, vraiment. Tu parviens à admettre tes échecs, aussi, parce qu’on ne réussit pas à chaque fois, ce n’est même pas vraiment la norme. Tu l’as accepté, tu sais qu’il faut aussi passer par là, pour enseigner. Bref,

Malgré tout, tu sens comme une résistance. Qui va en s’amplifiant, qui, chaque jour est un peu plus forte. Au début de chaque journée, puis de chaque heure de cours. Comme un vertige. Je ne vais pas y arriver. Cette fois c’est impossible, impossible que je mobilise la force pour arriver au bout de ces foutues cinquante-cinq minutes. Je ne peux pas.
Alors évidemment, je chasse ça, d’un haussement d’épaules. C’est novembre. Ne sois pas faible, ne sois pas lâche. Moi, le parangon auto-proclamé de l’inclusivité, à deux doigts de m’admonester intérieurement : « sois un homme ». Et puis avoir du mal à se lever le matin. Voir le paquet de copies non corrigé depuis dix jours et respirer péniblement. Je viens de corriger le précédent sans aucune difficulté, pourtant.

Depuis plusieurs mois, je tente, parfois, d’arrêter de raconter. De me raconter. Et juste d’écouter. Alors un jour, un jour où ma voix héroïque résonne un peu moins fort, j’écoute. Je sens mon esprit et ma santé se tordre, dans des angles de moins en moins naturels. Ça résiste et ça grince de partout, ça résiste et ça grince depuis des années.

Et là, je vois un point de non retour.

Mon médecin me dit que l’étonnant n’est pas que ça m’arrive aujourd’hui, mais que ça ne me soit pas arrivé plus tôt, en ces dix-huit ans d’enseignement, chaque année plus chaotique que la précédente. Aucun reproche dans sa voix. Mais aucune hésitation non plus, quand elle me dit que ça suffit. Que là, je vais m’arrêter jusqu’aux vacances.

Je commence une phrase, ma voix commence une phrase, sujet verbe complément argument. Tout est en place, minimiser, relativiser, refuser.

Ma voix commence une phrase, mais mon corps ploie. C’est comme si en moi, je mettais genou à terre. Et c’est normal, c’est naturel. Pour la première fois depuis je ne sais plus quand, je ne suis plus tordu à quatre-vingt-dix degrés, sourire en avant et sabre au clair. Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose se rappelle à moi, quelque chose qui doit s’appeler santé mentale. Ce que je sais essentiel pour les autres mais dont moi, bien entendu, le Prof, le Mec, je n’ai pas besoin. Ployer.

Je ressors l’arrêt à la main. Tout ou presque est douloureux, tout ou presque est passé à quelques pas de la rupture. Je suis tellement soulagé, soulagé qu’au fond de moi, il y ait eu assez de lucidité, non, d’amour pour moi-même, pour accepter.

C’est la première fois que je vais m’arrêter pour si longtemps. Ça aussi, c’est une étape dans la vie d’un enseignant, à raconter.

Mardi 2 décembre

« Ma fille est contente, elle trouve que cette année, elle fait du vrai français.
– Je… ne sais pas trop que vous dire.
– Ah mais prenez le compliment, elle en est avare ! »

Je prends le compliment, en cette fin de rencontre parents-professeurs, donc. Je le soupèse avec circonspection. La mère qui me l’a transmis était en train de parler des cours de grammaire un peu retors auxquels je me suis attaqué récemment avec les quatrièmes. J’ai pris le parti, cette année, de ne pas passer trop de temps à réviser et d’attaquer directement le programme. Sensation que les élèves en ont ras-le-bol d’étudier le présent des verbes du troisième groupe pour la énième fois, même s’ils ne parviennent toujours pas à le conjuguer correctement.

Ça n’est ni pire, ni mieux que les autres années. Certains se retrouvent largués, d’autres suivent. Je me suis rapidement retrouvé à changer mon fusil d’épaule et individualiser. Mais Ophélie adore. Ophélie, je m’en suis rendu compte, apprécie quand c’est rugueux. Elle n’est jamais aussi attentive que lorsque je me débats dans un vers particulièrement retors de Racine ou que je m’éternise sur les figures de style. Le rêve d’Ophélie, c’est d’arriver en seconde et de se prendre le chou. Et cette année, je lui donne régulièrement un accès à cette étrange envie. « Du vrai français » : un truc laborieux, un truc où elle doit nager à contre-courant.

Je ne crois pas particulièrement au dolorisme dans l’apprentissage du français. Mais je ne crois pas non plus qu’il existe une modalité de s’y confronter. Ophélie aime être sur le ring, donner des coups et en recevoir. Et je suis content d’offrir cette possibilité à la boxeuse.

Lundi 1er décembre

Énième intervention sur les dangers des écrans en cinquième. Ce genre de moments a toujours tendance à m’agacer. Non pas parce que les sujets abordés me semblent inutiles – ils ne le sont pas – mais parce que j’ai la certitude d’un moment où tout le monde me semble jouer un rôle. Les intervenants déroulent leurs diaporamas, les élèves répondent docilement à des questions dont ils connaissent les réponses et mentent avec une gentillesse confondante. Non, ils ne pratiquent pas les écrans plus de deux heures par jours, oui ils se couchent à 21h30 maximum, oui ils suivent les recommandations de la charte PEGI.

J’en parle avec l’intervenant, qui range son matériel.

« Bien entendu que je le sais. Mais il n’y a pas vraiment d’autre moyen. Faut répéter. Jusqu’au jour où ils seront assez grands ou matures pour comprendre. »

Répéter, en permanence, en espérant que le rituel finisse par prendre sens. Que la lumière bleue ou les jeux qui énervent existent ailleurs que dans l’esprit de ces adultes que les mômes observent avec condescendance et plus ou moins de patience.

Est-ce cela, enseigner ?

Samedi 29 novembre

« Monsieur, c’est quoi, ce chèque ?
– Oh, je peux ? Je peux ? »

Hector lève la main bien plus haut que lorsque c’est pour répondre à une question relative à la terminaison du futur simple.

« Allez-y.
– Alors c’était quand y avait M. en cours, tu te rappelles de M ? Eh ben… »

Le chèque de quatorze milliards de M. surplombe mon bureau, son départ n’y a rien changé. C’est devenu une sorte de légende, que les élèves qui nous ont connu, faisant les quatre cent coups, adorent raconter. C’est l’un des trucs que j’aime le plus cette année, je crois. Cette petite légende, qui s’est créée et maintenant se transmet, à la fin d’une heure un peu intense, pendant un moment de flottement, ou juste parce que quelqu’un a posé la question.

Hector raconte l’histoire, les autres rient doucement, avant de se remettre au boulot. Ça ne sert à rien d’autre qu’à être doux.

Vendredi 28 novembre

Ça va être extrêmement prétentieux, mais jusque là, ça va.

La période du mois de novembre est notoirement compliquée, quand on enseigne dans le secondaire. Les nuits qui rallongent, la fatigue, la routine, et l’adolescence qui crève corps et esprits. Il ne se passe pas une journée sans que je lise des histoires d’horreur dans des rapports d’incident qui atterrissent avec une régularité folle sur Pronote.

Et de mon côté, c’est ok.

Tout n’est pas parfait, loin de là. Mais quand je vois les insultes auxquelles font face les collègues, les jets de projectiles, les lettres de menaces, les craquage, j’ai la sensation d’avancer au milieu d’un champ de mine en me demandant, un peu apeuré, quand viendra mon tour. Car il ne faut pas se leurrer, ce ne sont pas mes qualités d’enseignant qui permettent ce calme relatif. J’ai été cette année particulièrement bien loti quant à mes élèves, entre des classes de quatrièmes étonnamment matures et des cinquièmes que je connais pour moitié depuis l’année dernière. Si l’on ajoute à ça que l’essentiel de mes heures de cours a lieu en matinée, on arrive à cette bulle, totalement évanescente, mais dans laquelle je peux faire cours. Là où ça me demande de l’énergie, c’est de ne pas m’en étonner. De donner aux heures que nous passons ensemble des allures d’évidence. C’est très difficile à expliquer, mais toujours afficher une bonne humeur sereine, se montrer également enthousiaste quand j’aborde la vie de la fée Morgane et le conditionnel présent, ne jamais perdre patience devant des comportements gris et agressifs, ça demande une force immense. Et d’autant plus difficile à déployer que je sais qu’il suffira de rien, d’un truc totalement extérieur à ce que nous vivons en cours, pour tout foutre en l’air.

J’avance, comme tous mes collègues, sur une corde raide, qui pour le moment ne vacille pas. Ça demande de sacrés nerfs.

Jeudi 27 novembre

Je suis épuisé.

Nous sommes fin novembre, j’en suis à ma quatrième heure de cours de la matinée – je hais les matinées de quatre heures de cours d’affilée – et j’accueille les quatrièmes sans énergie. Et, je l’avoue, avec un peu de tristesse.

« Bonjour les quatrièmes, asseyez-vous. »

C’est dit sans emphase, et, dans cette classe, c’est le genre de chose auxquelles les mômes sont sensibles. Habituellement, avec eux, je me fends d’une blague, d’une micro scène. Pas aujourd’hui, pas l’énergie. Un profond silence s’instaure presque aussitôt.

« Bon, je vais vous parler franchement, je suis en plein doute, sur cette mise en scène du Cid.
– …
– Je sens que le texte vous pèse, et je ne veux pas que cette activité soit désagréable et vous dégoûte du théâtre classique. Ce doit être votre projet, pas le délire de Monsieur Samovar. Donc, je vous propose qu’on arrête là. Il y aura des évaluations sous formes de scènes jouées pour les personnes qui veulent ou d’écrits…
– Mais euh, s’il y a plus de monde qui joue le rôle ? »

C’est Jebediah, qui n’ouvre pour ainsi dire jamais la bouche, qui vient de prendre la parole, sans la demander. À ses côtés, hochements de têtes vigoureux.

« Non, mais je ne veux vraiment pas vous forcer, il y a beaucoup de gens qui cherchent des excuses pour…
– Mais en vrai, moi je peux faire Rodrigue, hein. Attendez, regardez, si on fait ça… Vous permettez ? »

Louanne se lève, prend un marqueur et commence à annoter la liste écrite depuis hier sur le tableau.

« Regardez, si Noé fait Don Diègue, Aminata le Comte… La Comtesse du coup, et là… »

Dix minutes plus tard, les rôles sont répartis, tandis que je tente de comprendre ce qui est en train de se passer. Les Chimène parlent avec animation autour de l’un des îlots tandis que je m’approche pour reprendre la main.

« Donc, concernant la répartition du texte…
– Oui, on sait, Anaelle a moins de texte, mais la scène est compliquée.
– Attendez, vous vous êtes déjà réparti le texte ?
– Ben oui. Fallait pas ? »

C’est tellement tarte. Mais j’ai envie de m’asseoir. M’asseoir et regarder les ados que j’ai tellement mal lu, qui pardonne à leur prof et se démènent pour rattraper son erreur.

Mercredi 26 novembre

« Mais je la découvre, dans ton cours, Alma ! » me dit L., mon stagiaire, tandis que nous sortons d’un cours auquel il a assisté. Quand il ne prépare pas le CAPES, L. bosse dans le bahut en tant qu’AED. Et Alma, en vie scolaire, traîne une réputation pas spécialement reluisante, ce dont je me rends compte quant au nombre de rapports d’incidents qui fleurissent sur Pronote à son sujet. Insolence, cours séchés, refus de bosser.

Sauf dans mon cours.

Alors non, je n’y suis strictement pour rien. Et c’est ça qui est génial. Alma aime le français. Alma aime lire – elle est l’une des seules à ne jamais oublier son bouquin pour le quart d’heure de lecture – aime les histoires, Alma aime surtout écrire. Depuis que nous avons commencé à écrire au long cours, elle arrive en cours à l’heure, et passe de longues minutes à écrire, lèvres serrées, le regard perdu – un regard que je connais bien – à la recherche de la phrase qu’il faut.

Alma n’a besoin de rien d’autre que de faire du français, pour être heureuse dans ce cours. Quel privilège, qu’elle s’épanouisse dans la matière que j’enseigne.