Lundi 19 janvier

Je ne sais jamais que faire quand ce sont les parents qui décompensent.

Avec les élèves, à force j’ai appris, sans trop de vanité, même quand c’est impressionnant. Les pleurs, les cris, les menaces parfois. La parole qui s’écroule. Parce que ça fait partie de mon boulot, et que ça arrive quand même assez souvent.

Mais les adultes. Ce grand corps qui, ce soir-là, sanglote devant moi, je me sens totalement perdu. Inutile. J’ai l’impression d’être Sheldon, dans The Big Bang Theory, qui tapote l’épaule de son interlocuteur en balbutiant « There there. » Je lui en veux presque, à cette personne, même si je me reproche presque immédiatement cette pensée. Je ne suis pas là pour ça, je ne suis pas psy ni travailleur social.

Mais c’est pas la question en fait.

La question c’est que pour le moment, ce qui arrive à cette personne, ce que je lui dis de son enfant ne lui est pas supportable. Et me revient en tête une phrase récente de M., à laquelle je pense souvent, en ce moment : « Tu sais quand on te parle, tu cherches toujours des solutions, alors qu’il suffit parfois juste d’écouter. »

Alors j’écoute. Il est vendredi, 18h30, et j’écoute cette tranche de vie pleine d’éclats pointus. Car que faire d’autre ?

Samedi 17 janvier

Les portes ouvertes du collège se concluent sur un micro-concert de la chorale. Quelque part, je grince un peu des dents, ça m’agace toujours que l’on se sente obligé de vendre nos activités, dans ce genre de moments. J’ai de plus en plus la sensation que nous sommes, professeurs comme élèves, les VRP de nos établissements. Convaincre que ce bahut est vraiment bien, que oui, votre enfant y passera des années fabuleuses. Je grince des dents (littéralement. Hier soir, je me suis retrouvé à mâcher ma gouttière dentaire, rêvant que c’était un carambar.)

Et puis. Et puis on se retrouve dans le couloir du réfectoire, juste avant d’entrer. Parce que dans cette chorale, profs et élèves chantent de concert. On se regarde. Ça n’est rien du tout, évidemment, mais ça nous fait toujours un tout petit petit pincement au cœur, d’entrer en scène devant un public. Jeanne me regarde, de son air toujours un peu blasé et un peu tendre : « En vrai, là on est tous à égalité, non ? »

A-H nous fait signe d’entrer. Et alors que les premières notes de Nothing else matters résonnent, je me dis que ce petit moment excuse beaucoup les quatre heures passées au collège un vendredi soir. Mais chut, il ne faut pas le dire.

Vendredi 16 janvier

En ce moment, avec des amis, nous sommes en pleine campagne de Donjons et Dragons. Un dimanche sur deux, nous arpentons des terres immenses, peuplées de dragons et de légendes anciennes. Ca me donne beaucoup de force.

De la force, j’en ai besoin ce matin en cinquième. Je suis censé terminer à 11h, mais les portes ouvertes du bahut vont me retenir jusqu’à 19h30. Autant dire que je fais la gueule. Et que je tente de me motiver pour ne pas répondre méchamment à mes élèves, à chaque fois qu’ils me demandent si on colle la feuille monsieur, ou ce qu’il faut faire du cahier.

Et puis arrive le moment des exemples.

C’est un truc que je tiens de mon père. A chaque fois que j’écris des phrases exemples, je choisis les pires débilités. Mais aujourd’hui, j’opte pour autre chose.

« Les élèves de cinquièmes explorent un pays lointain. Qui peut me dire où est le verbe ? »

Les gamins pouffent discrètement. Je continue.

« Elina est équipée d’un arc et Nathan fait de la magie. Combien y a-t-il de propositions ?
– Deux. Monsieur, vous me mettez dans la prochaine phrase ? »

Petit à petit, le cours se déploie. La campagne de Donjons et Dragons transposée dans cette petite salle de classe. Imane est une barbare et Nolan un guérisseur. Hector se fait mordre par un vampire. Les cinquièmes explorent les alentours de Port-Ponan et de la proposition coordonnée. Et ça nous fait du bien.

Jeudi 15 janvier

C’est devenu une blague récurrente en ce mois de janvier « Bon, j’amène ma tente et je m’installe sur le parking, vu le temps que l’on passe au bahut. »

De fait, ce retour de vacances nous dévore nos journées ; c’est habituel. Les conseils de classes qui s’étirent, les portes ouvertes – je continue à me demander si les parents et les enfants pensent aux inscriptions au collège à ce stade de l’année scolaire – les réunions école / collège et j’en passe.

C’est l’une de ces nombreuses périodes où il faut apprendre à gérer son temps. Jouer à l’économie : ne pas se lancer dans des activités trop ambitieuses, être aussi prudent que les élèves sur le nombre d’évaluations par semaine, et parfois, apprendre à dire non, lorsque l’on vous demande de siéger dans une énième instance.

J’ai la sensation que nous sommes de prudents sherpas, nous autres profs, à guider prudemment tant les mômes que nos précieuses heures de vie, dans les passes traîtres du mois de janvier.

Mercredi 14 janvier

Ça se passe toujours bien, les mercredis avant les évaluations, en cinquième. C’est là où nous faisons les fiches de révision. Fiches qu’ils ont le droit d’amener en contrôle. Règle : pas plus d’un recto.

Et c’est parti pour une heure, dans ce bahut pas toujours facile, à faire ce qui semble aller de soi : bosser sur son cahier. Pendant une heure, les mômes ont le nez dans leur cours, à tenter de retracer la cohérence de ce que nous avons appris, à retrouver les mots de vocabulaire (on les écrit en vert) et les définitions de concepts importants (on les écrit en rouge).

« Aaaaah mais ça veut dire ça, en fait, « courtoisie » s’exclame Alicia en débouchant le stylo violet à paillette que je lui ai prêté (je retrouve systématiquement les 24 crayons impeccablement rangés par couleur, à la fin de ces cours). Pendant ce temps, Lupa, qui a déjà terminé sa fiche de révision chez elle « parce que je m’ennuyais » passe de table en table, pour aider les camarades que je lui désigne discrètement.

Je pourrais m’affliger en me disant qu’il faut que même ça, même réviser son cours, il faille le faire en classe. Je préfère me dire que ce mercredi, on s’offre du temps. Tout le monde dans les mêmes conditions. Tout le monde à trouver un sens. Ça n’est pas rien.

Mardi 13 janvier

« Vous avez vraiment envie de savoir ? »

Mme G., la principale-adjointe, rehausse les épaules, mais avec beaucoup de lassitude. Je suis venue la voir pour m’enquérir de Ronaldo, un nouvel élève de cinquième, dont le nombre de difficultés d’apprentissages concurrencerait presque celui des griefs que la justice a envers Nicolas Sarkozy. Et bien entendu, absolument rien n’a été prévu pour l’accueillir correctement. Aucun aménagement, pas d’adulte en renfort, rien.
Je suis venu me renseigner sur son parcours. Et Mme G. m’avertit, avant de m’expliquer à mots couverts, des mots qui me protègent davantage moi que Ronaldo, ce qui lui est arrivé. Et je me sens pâlir. Encore un. Encore un enfant qui aurait tellement besoin d’être choyé, d’être soigné, avant de débarquer en plein milieu d’année en classe de cinquième pendant qu’on parle de fabliaux du Moyen-Âge. Je vais encore me pointer avec chiffonnette en espérant que les histoires de Renart et d’Ysengrin le feront un peu rigoler. Des histoires qu’il aura fallu réécrire, puis raconter à haute voix pour qu’il y accède.

Accueillir les blessés, les perdus, accueillir la misère du monde. Depuis deux ans, le principal demande à ce que l’on cesse les inscriptions dans ce collège REP dont les murs craquent. Dont les salles se gonflent de tous ces petits destins déjà ébréchés. Jusqu’à quand ?

Lundi 12 janvier

Souvent, les quatrièmes ont envie de routine au mois de janvier. Ils aimeraient que chacun joue son rôle, eux faisant vaguement semblant de suivre, moi déblatérant mes délires sur les scènes de rencontres amoureuses. Ils ne comprennent pas – ils prennent même mal – que j’aie l’outrecuidance de leur demander leur avis, que je leur demande ce qu’ils pensent, bref, que je les force à mettre en mots des impressions, fussent-elles positives ou négatives.

C’est le syndrome de janvier, « Laissez-moi tranquille. » Ne plus s’intéresser à ce qui leur est étranger, ne plus laisser une chance à des mots qui leurs semblent un peu bizarres, à des pensées dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas immédiatement.

C’est le syndrome de janvier, se replier sur soi-même. Parce que c’est l’hiver, qu’ils sont fatigués, que ça en coûte, de se poser des questions un peu tordues, et que ça sert à quoi, au fond ?

Dans ces moments-là, me reviennent toujours à l’esprit les mots d’une collègue de lycée : « On enseigne une drôle de matière, quand même. » Il y a longtemps que je ne tente plus de justifier cette drôle de matière. Je ne veux plus convaincre qu’elle est « utile », qu’elle est « importante ». Juste continuer, inlassablement, à leur montrer d’étranges façons de parler, de peindre le monde, d’en inventer d’autres. Jusqu’à ce que comme un bourgeon à travers la neige, leur curiosité s’éveille à nouveau.

Samedi 10 janvier

« Vous avez compris qui on était, monsieur ? »

Janelle m’explique toujours tout. Même et surtout quand c’est évident. Elle veut que je vois, que je sache, que je comprenne. Aujourd’hui, donc, elle clarifie l’interprétation qu’elle a faite avec ses copines de « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ».

« On était dans un café, et on regardait Rimbaud, et moi j’étais le mec bourré, Ludvina c’était la sérieuse et Laure la blasée.
– Oui, c’était très bien joué, bravo à toutes les trois
– En vrai monsieur, moi je boirai jamais d’alcool de ma vie. Mais là j’ai pu le faire.
– C’est aussi à ça que sert la poésie.
– À faire des trucs qu’on n’a pas le droit de faire ?
– Je pense, oui.
– En vrai, vous nous apprenez à faire des trucs un peu cachés, un peu pas bien, monsieur ! »

Et elle s’en va, rompant d’un coup la conversation, en riant doucement, en répétant à l’écho « Un peu cachés, un peu pas bien. »