Mardi 25 novembre

Je doute sans arrêt. Tout le temps. Dans ce métier, comme dans beaucoup d’autres, c’est un sacré handicap. Ça m’empêche, notamment, de surmonter des résistances d’élèves, dans certaines activités. Comme hier, où j’ai commencé un travail d’écriture longue sur les histoires de chevalerie. Créer sa chevaleresse ou son chevalier, et lui faire vivre des aventures : ça a été le chaos à expliquer aux cinquièmes. Mêmes questions posées cinq mille fois, protestations, bavardages incessants… Impression d’avoir pondu un « cours cracra », celui dont les élèves sortent en n’ayant rien appris et le prof absolument éreinté.

Et pourtant, cette fois-ci, plutôt que de changer mon fusil d’épaule ou d’altérer, j’insiste.

« Vous reprenez vos brouillons et vos notes ? Tout le monde a la liste des sites sur lesquels vous trouverez des informations ? »

Les mômes hochent gentiment la tête. Tara vient me montrer le dessin de l’héroïne qu’elle a dessiné en permanence et me demande quels adjectifs employer pour traduire le dessin en mots. Nawel, habituellement incapable de poser plus d’une demi-fesse sur une chaise, se creuse la tête en se demandant comment intégrer des samouraïs à la cours du roi Arthur, et Lorna chasse les occurences du verbe « avoir » dans ses descriptions.

C’est une de ces heures à la fin desquelles ils disent « déjà » quand ça s’arrête.

Parfois, c’est moi qui sait.

Lundi 24 novembre

Cela fait une heure que l’on attend, dans le couloir. Les deux délégués de cette classe de cinquième et moi. Nous sommes convoqués comme témoins pour un conseil de discipline. Nous avons parlé, un peu, j’ai tenté de les détendre, mais là, ils serrent les lèvres et font la tronche. En ce moment, ils pourraient être à la maison, à jouer à la Switch ou faire leurs devoirs (gros fou rire). Mais surtout, ils pourraient ne pas être astreint à donner leur avis sur Ilyan, un avis qui pèsera dans la décision ou non de le garder au collège :

« Monsieur.
– Oui Alia ?
– C’est toujours aussi nul d’être délégué ?
– C’est beaucoup de responsabilité, on vous avait prévenu pendant les élections.
– Et pour vous ? C’est toujours comme ça, être prof ?
– C’est souvent comme ça, être adulte.
– Oh. C’est horrible.
– Pas toujours. »

Mais parfois.

Samedi 22 novembre

« Monsieur, vous allez voir, ma sœur, c’est une délinquante ! »

Comme à son habitude, Tara a sorti cette phrase en rigolant à moitié. Je connais Tara depuis l’année dernière. Elle était l’une des figures principales d’une classe de cinquième apocalyptique, qui m’a coûté pas mal de points de santé mentale. Une grande partie des élèves partage d’ailleurs encore la même classe de quatrième et j’en entends très régulièrement parler par des collègues aux dents serrés.

Tara, elle a émigré dans la quatrième dont je suis professeur principal. Et il ne se passe pas une semaine sans qu’elle ne s’en plaigne pas. Une classe « sans ambiance ». Une classe dans laquelle son orgueil la pousse à bosser comme une malade pour se maintenir au niveau.
Une classe dans laquelle on communique encore.
Pour des raisons qui m’échappent, le courant passe avec Tara. Je sais tout ce qu’elle est capable de faire, en termes de coups pendables, de duplicité et de harcèlement. Mais il y a chez elle une vivacité, lorsqu’elle est en classe, une curiosité qui fait que la communication est possible. Me rengorgeant bêtement de mon influence, j’ai tenté de lui parler de son attitude épouvantable avec les autres élèves.

Fin de non-recevoir.

Et alors que je m’apprête à accompagner les élèves de sixième en voyage scolaire, elle m’avertit, plusieurs fois. Sa sœur, c’est « elle en pire ».

Nous sommes deux jours plus tard, dans un manoir réaménagé en centre d’accueil pour ados. La grêle glaciale nous a repoussé dans les salles de classe, alors que nous devrions faire du bateau. Côte à côte, Alys et moi hurlons de rire. Alys, c’est la sœur de Tara et ma partenaire de jeu à « Mouton mouton », qui consiste à répondre simultanément et sans se consulter la même chose à des questions simples. Depuis le début du séjour, Alys est un petit soleil. Jamais sans un sourire, toujours laissant la place aux autres. Venant parfois dire une plaisanteries aux adultes en se sauvant dans un rire de gamine.
Je ne vais pas tarder à repartir, je n’encadre pas l’intégralité du séjour.

« Monsieur. C’est vous le prof de Tara ? »

Alys me regarde de ses grands yeux sombres.

« Oui, elle vous a dit que je viendrai ?
– Oh non ! »

Elle sourit mais moins large. Elle a l’air infiniment plus vieux, l’espace d’un instant.

« Avec ma sœur on parle pas. »

Un nouveau sourire, puis elle repart voir ses copines.

Et tellement de questions.

Vendredi 21 novembre

Tenir la distance.

C’est l’un des défis les plus retords du mois de novembre. Et je sais que je suis actuellement en train de le perdre au collège. Depuis plusieurs séances, je le sens, mes cours sont moins motivants. Moins d’étincelle, plus de conventionnel. Textes, questions. Nous sommes dans le dur. À la fois parce qu’il y a des moments où c’est ainsi, il faut forer dans les apprentissages mais aussi, je le sais, parce que du fait de ma fatigue, je suis moins motivé. Transformer chaque heure en un espace enchanté, entre aventure commune et one man show, c’est de l’ordre de l’impossible, ou presque. Et je vois nombre de mes heures devenir, pour les mômes, grises et tristes.

J’ai acquis, pour pas mal je le pense, leur confiance. Ils savent, ils espèrent, que ce ne sera que temporaire, qu’il y aura de nouveau des heures à la fois rigoureuses et drôles. Mais voir leur enthousiasme s’éroder petit à petit me fait mal au cœur.

En fait, et c’est sans doute l’un de mes plus grands défauts, professionnel et humain, je ne suis que dans l’excès. Mes cours sont soit des feux d’artifice, soit des pétards mouillés. Je passe tant d’énergie dans certaines heures que d’autres sont, je le sais, terriblement chiantes.

Apprendre à brûler d’un feu continu. Comme ces heures de cours que je m’imagine, quand je passe derrière les portes fermées de certain.es de mes collègues.

Un feu qui réchauffera tout au long du mois de novembre.

Jeudi 20 novembre

Voyage scolaire en bord de mer. Les hasards du calendrier font que nous nous retrouvons en bord de mer avec 35 ados, à devoir randonner et explorer les plages sous un temps glacial, pluie, grêle et nuit à 17h30. Nous voilà rapidement obligés de changer notre fusil d’épaule et de rester cloîtrés dans l’ancien château qui nous accueille, en compagnie de mômes surexcités et pas forcément jouasses de voir les heures défiler les fesses posées sur une chaise.

Tous les profs tentent de proposer des activités permettant d’égrener les heures, d’A-H à son piano à M. proposant des ateliers d’écriture.

Et de mon côté, j’attrape mon passé.

Ils sont une vingtaine dans une salle type salle de classe des années soixante. J’agite la main, je sens mon corps se réarticuler d’une façon qu’il n’a pas connue depuis bien longtemps. Des contes. Je réinvoque les très vieux mots, que je racontais il y a des années, avant le CAPES, avant Paris, avant ce que je suis aujourd’hui.

Trois histoires, trois contes tirés de mon passés aux mômes captifs du mauvais temps. Et c’est chouette.

Mercredi 19 novembre

« De toutes façons vous m’aimez pas. »

Ça faisait longtemps qu’un élève ne m’avait pas dit ça. Je veux dire, vraiment longtemps, plus de dix ans. Face à moi, Adrien a les yeux rivés au sol , les bras croisés et les épaules relevées. Je lui ai passé un ronflon après qu’il ait balancé un « qu’est-ce que tu es con » à l’une de ses camarades qui avait répondu à côté. C’est devenu rare, que j’engueule une personne devant toute la classe, mais il y a des trucs qui continuent à mériter selon moi une sérieuse engueulade publique.

« De toutes façons, vous ne m’aimez pas. »

Les mots me viennent spontanément. Je ne sais pas si c’est le fruit d’une réflexion qui tourne en tâche de fond sous mon crâne depuis longtemps, ou si j’ai répondu au débotté. Sans attendre :

« On n’a pas le temps de ne pas vous aimer. »

Et c’est vrai. En tout cas, je n’ai plus le temps. J’ai eu quarante-trois ans il y a moins d’un mois, et je constate un peu plus fort chaque jour à quel point la perte et le regret sont inévitables. J’ai quarante-trois ans et j’ai passé trop de temps à avoir cette épouvantable boule au bide lorsqu’un élève m’insupportait. Alors oui, leurs comportements peuvent continuer à m’agacer. Je peux me sentir démuni ou faible face à des centaines de situations.

Mais ne pas aimer ces mômes, dans tout le chaos de leur pré-adolescence ?

Un peu de sérieux.

Mardi 18 novembre

Rencontre parents-professeurs d’une classe de cinquième dont j’ai eu nombre d’élèves en sixième. J’essaye de ne pas trop le mentionner, la collègue avec qui je reçois est nouvelle dans l’établissement et je sais ce que cela peut avoir d’agaçant.
Cependant, je ne parviens pas à m’empêcher d’en parler. Cette courbe que les mômes décrivent sur deux ans est impressionnante, et importante. Voir si leur astre s’élève ou descend, comment les membres grandissent et l’esprit s’allonge.

Je ne me vois pas, pas encore, passer des années dans le même bahut. Mais ce soir, je comprends l’avantage qu’il y a à ne pas être qu’une comète. Les élèves ont besoin qu’on s’attarde, et qu’on les regarde, en guettant le travail du temps, qui parfois les malmène, parfois les soutient.

Et nous, gardiens patients.

Lundi 17 novembre

C’était il y a quatre ans. Les mômes avaient demandé, un peu par provocation, un peu par curiosité si on pouvait pas.

Si on pouvait pas essayer d’apprendre le Cid. De le jouer.

C’était il y a quatre ans.

C’était il y a quelques heures, avec d’autres quatrièmes, entre d’autres murs, en salle A25.

C’est reparti. Pour un projet beaucoup trop gros, pour espérer un miracle.

Mais c’est le genre de tissu improbable dont mes rêves sont faits.