Session correction chez mes parents, chez qui je passe le weekend. Je vois les yeux ronds de ma mère, enseignante à la retraite, devant les copies de Shaïnez et d’Adrian. La première est meilleure que certaines copies de secondes, et dans l’autre, les lettres s’entrechoquent, chaotiques, sur les lignes. Elle n’a pas oublié, elle constate juste l’écart.
Un écart qui m’a longtemps fait peur, qui continue, parfois, à m’alarmer. Comment faire coexister les progrès, le parcours de ces deux élèves ?
« Donner à chacun sa place. »
Ce n’est pas vraiment un mantra. Juste un écho, un souvenir. Le souvenir de cette phrase, prononcée par Monsieur Vivi. Tout ce que nous avons fait, ensemble. Les comédies musicales écrites pour nos élèves, les parcours que nous avons tracés pour eux, les cours qui nous ont permis de ramener ces mômes, pour certains tellement en colère, à une forme de stabilité. Ou à tout le moins, faire en sorte qu’ils ne subissent plus leur scolarité.
Sans orgueil, sans vanité, je me le dis à chaque fois que je contemple ce gouffre. « Je sais faire. »
Pas toujours, souvent imparfaitement. Mais je sais.
Les années comme autant de piliers, autant de voix rassurantes.
Les néons que l’on a récemment posés dans les escaliers ont une double fonction : ils économisent de l’énergie et rendent le lieu encore plus laid. Une lumière visqueuse, blanche et triste, qui se reflète sur les crachats que les gamins éjectent presque sans y penser. Et j’ai du mal à les engueuler quand je les vois faire parce qu’entre nous, c’est tout ce que mérite ce lieu.
Je m’y retrouve toujours par accident. Je pourrais le couloir et descendre une autre volée de marches, nettement moins fréquentée, mais parce que je suis perdu dans mes pensées, que je parle avec un élève, ou juste parce que je suis très con, je me retrouve dans ce lieu, entouré d’un flot d’élèves chauffés à blanc, ne désirant que descendre dans la cour de récréation pour se décharger des heures de cours accumulés dans ces mois gris. Je descends donc maussade, les yeux rivés sur le sol pour ne pas glisser dans de la bave.
Quand chute devant mes yeux une puff verte. Elle rebondit sur le carrelage et je n’ai qu’un mouvement à faire pour qu’elle vienne se loger dans la paume de ma main. L’anneau au doigt de Frodo ou un truc du genre. La trajectoire ne laisse pas de doute de la poche d’où elle est tombée, et je relève la tête. Quelque chose craque et ce n’est pas que ma nuque de quarantenaire bien tapé.
J’ai les pupilles en plein dans celles de Kylian.
J’ai en horreur la déception. Peu de sentiments peuvent, à mon sens, faire aussi mal. Mais je suis quasi-persuadé qu’il a choppé la seconde durant laquelle elle est passée devant mes yeux. La dernière interaction que j’ai eue avec Kylian était un coup de coude dans la tempe. J’étais en train de le ceinturer, tandis que, des éclairs sous la peau, il tentait de casser la gueule à un camarade.
Et avant ça.
Avant ça, je l’avais en sixième. Il riait, pendant mes cours, de son grand rire déjà presque adulte, et levait la main à chaque question pour tenter de répondre.
Ça changé si vite.
On est à nouveau dans l’escalier baveux. Je ne dis rien, lui non plus. Personne ne nous prête attention. La tristesse partagée à cet effet.
Quelques instants plus tard, en vie scolaire. Je dépose l’objet sur le comptoir. Un de plus, je le sais, c’est devenu un vrai trafic. Les mômes se les achètent sous le manteau à dix balles l’objet.
« C’est un cadeau ? rigole L. Tu l’as prise à qui ? »
La mâchoire qui se met en mouvement, puis brutalement, se verrouille.
« Je sais pas. Je l’ai trouvée par terre. »
J’ignore si c’est de la lâcheté, ou de la loyauté. Un ras-le-bol. Ou peut-être, juste peut-être, l’espoir que c’est la dernière connerie. Que quelque chose sauvera Kylian.
Vos enfants, je leur ai enseigné pendant sept heures d’affilée. Et je vais en parler pendant trois. Je vois vos yeux qui brument un peu à ne pas comprendre pourquoi ils ne bossent pas et crachent par terre, malgré toute l’attention que vous leur donnez. Je vois les sourcils qui se lèvent quand la collègue de maths explique que cette année, c’est compliqué, dans sa matière, alors qu’on ne comprend pas, depuis la primaire pourtant, elle a toujours été excellente. Je vois vos mentons se dresser quand vous nous expliquez qu’on la fait lire tous les soirs, on sait à quel point c’est nécessaire, de se cultiver.
Je vois à quel points vos enfants, nos élèves, vous/nous sont des énigmes.
Évidemment qu’Arto sera mon chouchou de cette année. Lui et moi sommes du même monde.
Évidemment, je ne le lui dirai jamais. D’abord parce que je tiens encore un peu à mon job. Ensuite, parce que je pense qu’il le sait déjà.
Il le sait parce qu’il a toutes mes références. Pas seulement celles du cours de français, les périphériques. Il a déjà lu les adaptations de Lovecraft par Gou Tanabé, joué à Hades II et vu les films de Jacques Demy. Il est capable d’écrire des textes dans lesquels les personnages parlent naturellement sur un registre qu’il n’emploie jamais. Il fait toujours les questions de rédaction optionnelles des évaluations avant les autres.
Et puis surtout, parfois on se regarde. Et c’est rassurant. C’est pas une question de complicité, d’âge ou de hiérarchie. On sait juste qu’il y a des mondes, fictifs ou semi-réels, qui donnent une cohérence à cette réalité parfois si violente. On les connaît, on les arpente.
C’est ça le truc. Nous sommes les voyageurs des mêmes univers. Nos pas résonnent des mêmes échos.
Rédaction des bulletins de mi-semestre. À de très nombreuses reprises, je me surprend à évoquer les progrès des élèves sur deux ans. Ceux à qui j’enseigne en cinquième et que j’ai découvert l’année dernière, en sixième. Et je n’amende pas, ça me semble important. Tellement de choses ont bougé, entre ces moments.
Je reste fermement persuadé qu’il est nécessaire que les élèves changent d’enseignant : varier les approches et les méthodes, les individualités aussi, c’est nécessaire. Mais ce regard au long terme est précieux. Ne serait-ce que pour rendre compte des efforts fait par Ollie, qui parvient désormais à comprendre comment chercher des informations dans un texte, quand elle se contentait, en sixième, de recopier des fragments de phrases aléatoires dans son cahier. Comme pour Nathan qui, brutalement, a cessé de regarder les adultes dans les yeux et semble désormais perpétuellement éteint lui, la petite étincelle de sa classe de sixième. Des attitudes, des changements qui ne s’écrivent pas forcément dans les bulletins, justement, mais que l’on remarque à force de les fréquenter.
L’idée selon laquelle il faut un village pour élever un enfant est sans doute galvaudée, mais repose sur une réalité : c’est l’addition de nos regards d’adultes qui tisse le cocon dans lequel les mômes se métamorphosent. Et les moyens, humains comme matériels de plus en plus ténus dont nous disposons ne nous rendent pas la tâche aisée. Alors poursuivre. Poursuivre, même dans ces lignes limitées en caractère, en espérant que jamais, jamais, nous ne cessions de les voir, ces êtres qui nous sont confiés.
J’ai mis un moment à identifier pourquoi cette classe de cinquième m’énerve. Ils ne sont pourtant que 20, et nombre d’entre eux, je les connais depuis la sixième.
Mais ils ont presque tous le même travers : ils sont égocentriques.
Tous les élèves le sont, à un degré plus ou moins important. Les adultes aussi, d’ailleurs. Mais dans ce groupe, c’est une bannière, un comportement quasi-permanent. Ils ne se laissent pas parler mutuellement, exige que l’on s’occupe là, d’eux, tout de suite, maintenant, et surtout, refusent de se mettre à l’écoute des autres.
« Mais pourquoi je dois aller travailler avec EEEEeeeeelleEEEEE ! J’ai pas envie ! – Monsieur, il a oublié son stylo bleu en maths, faut lui mettre un mot, hein ? – Monsieur, monsieur, monsieur, mon – Je vous ai vu, j’arrive, je m’occupe de… – sieur, monsieur, monsieur. »
Je ne peux pas donner une consigne collective, je dois la prononcer à chacun, je ne peux pas leur parler un langage commun. Et c’est ça qui m’affecte le plus, je crois. Leur refus, de plus en plus vif, et de plus en plus adolescent, de s’intéresser à ce qui n’est pas de leur désir immédiat.
Jusque là, je ne trouve pas le truc, l’ingrédient secret qui transforme ces individus assis les uns en face des autres en véritable groupe. La solidarité peut naître de tout : l’envie de comprendre, l’admiration pour les autres, ou même le fait de se liguer contre les adultes. Ici, rien à faire. C’est un peu ma kryptonite : un rejet pur et simple de l’altérité. On n’est qu’au mois de novembre, il y a encore beaucoup de travail possible. Mais ça m’angoisse. Ça m’angoisse et ça me raconte aussi ce qui m’importe dans ce boulot. Créer des liens avec ce que je connais.
Ça me tourne sous le crâne, alors j’ai envie d’en parler.
Je tombe amoureux d’artistes. Parce que ça me porte, parce que leurs mots, leurs voix et leurs corps me sont autant d’appuis. Autant de prises auxquelles je m’accroche et c’est comme gravir une paroi mais infiniment plus vite, infiniment plus fort tant que mon sang bat à leur unisson. Björk, Gaspard Ulliel, Françoise Dorléac, Cécile McLorin Salvant, Benjamin Millepied.
Et Cole Haden, donc. Le chanteur de Model/Actriz, que j’attends, au pied de la scène ce soir-là. Je campe depuis la fin du dernier concert, je serai devant, tout devant. Un trait de paillettes sous la pommette et les bouchons arrachés des oreilles. Trop de temps passé à choisir des vêtements. Tout ça est ridicule et démesuré pour un concert parce qu’on est ridicule et démesuré, quand on est amoureux. Le concert commence, et je comprends dès que les lumières oscillent que je ne suis pas là pour écouter. Écouter, c’est quand je suis sage, quand je veux que ce soit beau, quand je veux être terrassé par l’émotion esthétique. Là, je veux juste laisser les vibrations qui parcourent le sol prendre le relai de mes rythmes cardiaque et nerveux. Je veux contempler un instant le tableau qui flashe sous mes yeux, à quelques mètres de mes doigts tendus : trois musiciens exceptionnels, figés dans la concentration de notes à lancer dans l’air surchauffé, dans des lumières bleus et froides. Et au milieu, un chanteur sans instrument, qui virevolte en talons, mouvements de ballerine, pirouette, sans que jamais la voix ne s’étiole. Je me dis que quelqu’un a mis une caméra dans ma tête et filme en direct. Je me dis que j’aimerais montrer cette scène, quand on me demande à quoi je pense, quand on me demande comment je me sens. Le tulle et les aigus de la voix, le grotesque du bras tendu, la ligne de basse implacable.
J’ai à nouveaux tous les âges, je plante mes yeux là où j’imagine que sont ceux de Cole Haden, je m’offre l’illusion de croire que mes pupilles seront son appui durant toute sa performance – c’est tellement difficile, il doit en avoir tellement besoin – je ne lâche plus le regard ni le son. Je suis, dans ce temps glacé, entier. À mes côtés, M. vit fort, vit différent, ce qui nous arrive. Ça me donne encore plus de force.
Je tombe amoureux d’artistes. Parce qu’un instant, tout est plus lisible. Parce que je ne guéris de rien.
Discussion avec L. Nous parlons du théâtre, et notamment de sa façon dont elle le conçoit. Une pratique du théâtre qui se faisait dans un cercle familial élargi, entre amis, dans des lieux qui n’y étaient pas forcément dédiés.
« J’ai eu des cours en médiation culturelle par la suite, s’agace-t-elle de la même façon qu’elle fait tout le reste, avec précision et délicatesse, et j’ai l’impression que cette existence du théâtre n’a aucune légitimité. »
À quel point en est-on responsables, en tant qu’enseignant de français ? Dans le temps tellement limité qui nous est imparti, le temps tellement important durant lequel les représentations se forment dans l’esprit des mômes, on doit faire passer à la hache des notions tellement immenses, tellement complexes. Le théâtre. Des millénaires d’une activité tellement complexe, qui a occupé tant de vies humaines, à résumer en… quoi… Trente, cinquante heures sur toute une scolarité ? Heures qui avoisineront avec le théorème de Thalès, des bouleversements familiaux, les frites à la cantine et l’orientation. Comment faire ?
« J’essaie de leur expliquer que je ne leur apprends pas des règles absolues mais des normes. Et je leur dis qu’ils peuvent aller fouiller davantage, si ça les intéresse. Et que sinon, il ne faut pas oublier qu’il y a toujours beaucoup plus à découvrir. »
Quoi qu’il arrive, bien entendu, nous ne ferons émerger que quelques fragments, de tout ce qu’il y a à savoir.
Il m’arrive d’anti-dater ce journal. La plupart du temps, c’est quand je pars faire la fête, et que je reviens trop tard le soir (ou trop tôt le matin) pour jeter la journée en mots. Toujours étrange, de relever le rideau, de tenter de se souvenir de ce qu’il s’est passé, de qui on a été le jour précédent. C’était il y a moins de vingt-quatre heures, c’était il y a si longtemps. Il s’en est tant passé depuis.
Si je survis à ce boulot, à tout ce qu’il a de terrible et d’exigeant, c’est peut-être parce que j’ai appris à tellement m’en éloigner. Je ne peux l’aimer qu’en devenant parfois autre. À tel point que c’en est vertigineux, quand on me demande mon métier et que je réponds que je suis prof. Vraiment ? C’est à ça que j’occupe mes journées ?
Laisser les élèves, les couloirs et la salle loin, le plus loin possible. Sur ce blog, loin des soirées où la musique flux et reflue. Ne pas se regarder trop en face, enseignant, de peur de s’en brûler la rétine.
C’est curieux comme cette classe de cinquième être prise au sérieux.
Ils ne sont pas bien différents de toutes celles que j’ai pu croiser dans ma carrière. La cinquième, c’est le niveau que l’on me refile habituellement. Peu de profs – même s’il y en a – désignent ce niveau comme leur préféré. Je n’en fais pas partie. Le programme de cinquième s’étend dans des domaines que ne n’affectionne pas particulièrement.
Et puis il y a les élèves.
Les cinquièmes, dans un âge estuaire, dans lequel leur enfance s’attarde encore, mais qui rejoint doucement l’adolescence. L’eau se trouble, on a du mal à en saisir leur reflet. L’espace d’un instant ils rigolent comme des mômes et juste après, ils vous observent avec tout la morgue de celles et ceux qui découvrent ce mot et cette sensation. On ajuste sans cesse leur rapport à eux, on ne sait jamais sur quel pied danser, comment les entraîner dans la danse.
Épuisant.
Et puis, cette année, cette classe de cinquième qui n’apprécie rien tant que lorsque je suis constant dans mon côté boulot boulot. Phrase courtes et précises, peu d’affect, juste des explications. Même s’ils ne sont pas les plus en réussite scolairement, ils semblent s’épanouir dans ce truc, où je les considère avant tout comme capable de réussir. Ça ne les empêche pas d’avoir leurs carnets remplis de mots, de sortir de leur cartable des feuilles pas collées, en accordéon. Mais il suffit, la plupart du temps, d’avoir la voix qui ne varie pas. De garder l’œil sur le cours qui avance, sur le planning, de leur montrer à quel point ils ont rempli les objectifs ou au contraire qu’ils sont en retard, et ils s’affairent.
Les ambiances de classe sereines passent parfois par les chemins les plus droits.