Effet de masse

Aujourd’hui on va faire combo. Aujourd’hui je fusionne les trois aspects de ma personnalité, à savoir le geek, le prof et le vieux con (le séducteur suave étant tombé dans une fosse à purin il y a fort longtemps n’est donc pas disponible pour l’instant.) Vous êtes donc tous conviés à rester, même si vous ne comprenez pas tout, ça peut vous faire rire ou au moins vous occuper jusqu’à la pause salade-en-sachet en tête-à-tête avec le bilan annuel de la comptabilité.

Il n’aura pas échappé aux plus geeks d’entre vous que j’ai commencé récemment le cycle de jeux vidéo Mass EffectMass Effect c’est une grande aventure de space opera, un Star Wars qui sent un peu plus le sang, la sueur et les pieds. Mass Effect comporte trois volets, je suis au début du troisième. Je suis le commandant Shepard, je suis en train de sauver la galaxie, avec ma valeureuse équipe de soldats, d’aliens sexy et d’Intelligences Artificielles sarcastiques. Je suis un héros et c’est trop bien. Mais ce que je viens de lire m’a un peu tire-bouchonné les nerfs.
Pour ceux qui ont la flemme de cliquer où qui on perdu leurs doigts à la belote, il semblerait que la conclusion des jeux suscités (j’adore employer ce genre de mots, ça ajoute un peu de graveleux à des propos autrement bien chastes) ait déplu aux joueurs. Les scénaristes de Mass Effect ont donc été insultés à longueur de forums, des popos de chiens ont été déposés sur leurs paillassons et la production de poupées vaudoues locale a exposé. Mais attention, accroche-toi donc à la peinture, j’enlève le pinceau, voilà-t-y donc pas qu’un boutonneux quelconque a intenté une action en justice en arguant que les trois fins possibles ne correspondaient pas à ce qu’on était en droit d’attendre au vu des bandes-annonces. Et donc il exige la création d’autres fins que l’on pourrait télécharger par la suite.

Non mais sans déconner.

Si vous voulez savoir, ça me fait bondir avec résignation (je sais, comme ça, à froid, c’est un peu dur à se représenter). Je précise que je n’ai aucune idée des fins incriminés, mais que je m’en cogne avec une force qui ferait sangloter un joueur de gong zen. Même si ça se termine par l’intervention divine du spaghetti volant monstrueux, il ne me viendrait pas le début de la queue de l’idée d’aller m’en plaindre où que ce soit.
Ou alors on pousse le délire à son paroxysme et on pète un scandale auprès des ayants droits de Marcel Proust pour qu’ils modifient la fin quand même super minable du Temps retrouvé. Après ces milliers de pages, on pouvait espérer un truc qui claque : le coming-out de Marcel, la résurrection de la grand-mère où la destitution publique de la Verdurin sous les vivats de la foule.

Ah, on me glisse à l’oreillette que ça n’est pas pareil. Que parce que les joueurs ont fournis des « efforts » pour finir leur jeu, ils méritent une récompense.

Mérite, le mot est lâché.

Dans mon collège, un mérite est l’équivalent de nos anciens bons points. Un élève faisant preuve d’une attitude positive ou d’une amélioration significative des résultats y a le droit. Mérite étant souvent synonyme de fric ou nouvelles fringues de la part des parents. En gros le prof signe un bon pour un cadeau. Du coup, il faut les voir, les gamins, tentant péniblement, pendant une heure, de garder un semblant de contenance avant de se précipiter vers le profs en beuglant « M’sieeeeeur j’peux avoir un mériiiiiite ? » Que si l’on a l’outrecuidance de refuser, le pseudo-élève modèle redevient l’adolescent hargneux qui vous fait part de son désaccord à grand coup de « putain » et autre « sa mère la pute ».
Le mérite. Ce qui nous est dû.

Cette histoire de jeu vidéo relève du même tonneau. Plus personne n’accepte la contrariété, dès lors que l’on s’est investi un minimum dans une activité. Hors de question que les choses ne tournent pas à notre avantage, la frustration est devenue l’ennemie publique numéro 1. A tout les coups l’on gagne, 100% des gagnants ont tenté leur chance. Du coup tout devient servile. Les écrivains servent de belles histoires en espérant qu’elles ne froissent pas trop le lecteur, petite chose sensible. Le cinéma regorge de bandes-annonces qui vous vendent la totalité du film, comme ça on ne sera pas déçu. Et les profs tremblent à l’idée que leurs chères têtes blondes puissent ne pas apprécier leur cours, trop compliqué, trop long, trop ennuyeux. Sartre et Duras doivent bien rigoler, Moderato Cantabile risquerait l’autodafé de nos jours.

Je vais continuer à prêter mes quelques neurones au Commandant Shepard, à sauver la galaxie et à draguer des psychopathes psychiques tatouées. Je grincerai des dents dans les passages pénibles, sauterait d’indignation, sûrement, devant une conclusion bâclée. Mais merde. L’histoire, dût-elle se casser la gueule est seul maître à bord. Frustration, de temps en temps, je déteste pas écrire ton nom.

ODE à EDI

(note : EDI est une intelligence artificielle fictive dans le jeu vidéo Mass Effect 2)

« – Ici la messagerie vocale du 06 et quelque. Veuillez laisser votre message après le bip sonore.

– Oui, ici c’est Monsieur Samovar. Je me doute bien que vous êtes au boulot ou bien que vous n’avez pas vraiment envie de m’écouter après les trois messages que je vous ai déjà laissé ou bien que vous estimez que ça n’est pas vraiment important, ce qui s’est passé dans la salle K. 107 entre dix heures trente et onze heures trente. C’est ma salle, la K.107. Et ce qui s’est passé, c’est avec votre fille. Dont je suis le professeur principal. Et c’est grave quand même. Alors s’il vous plaît, est-ce que ça vous dérangerait

– La messagerie de votre correspondant est pleine, merci de raccrocher.

– de me rappeler ? Au pire d’appeler le collège. Qu’on règle ça entre gens civilisés, vous voyez.

– Merci de raccrocher, j’ai dit.

– Pour quoi faire ? Avec ces conneries, j’ai laissé passer l’heure du repas. Alors faute de me remplir l’estomac, autant me vider la bile.

– Pour vous vider la bile, merci de presser « raccrocher ».

– Bien essayé mais non. Tu as beau être une intelligence artificielle qui prendra un jour le contrôle du monde, aujourd’hui tu es prisonnière de ma logorrhée. Je te préviens ça va être pénible. Tu sais qu’au début je n’y ai pas cru ? Un mardi, quoi, j’attendais la quatrième Greil, en hurlant. J’ai pensé à une mauvaise blague. A un délire de nana – de nana jeune, double énigme pour moi – mais en fait pas du tout.

Elles ont débarqué dans mon cours en hurlant. Non. Une personne qui a peur hurle. Là c’était un son qui ne peut pas sortir d’un corps humain, à plus forte raison quand le corps pèse quarante kilos tout mouillé. Un truc complètement chaotique, comme leur empoignade en fait. Il y avait deux paquets de haine qui se rouaient de coups, qui voisaient des trucs tellement obscènes que j’en ai ri d’horreur. Les mômes riaient autour de moi, de ce spectacle. C’est ça qui m’a alerté qu’il se passait quelque chose de dangereux. Ils avaient allumé un foyer, avec une connerie quelconque « Bella elle a dit que tu ressemblais grave à une pute. » « Mist elle dit que ta mère elle suce par paquet de douze. » Et le spectacle pouvait commencer.

Il y avait deux fusées, une blonde et une brune, j’ai foncé, j’ai attrapé deux oreilles – je ne le nierai pas au procès – et j’ai tiré un grand coup. Tu y croiras si tu veux mais ça ne les a pas arrêté le moins du monde.

– Avez-vous tenté de contacter l’assistance ?

– Oui, mais un surveillant, ça met un certain temps à arriver, ils n’ont pas que ça à faire tu sais. Alors en attendant, j’ai essayé de calmer la fusée blonde, la plus enragée. Et tu sais, j’avais les mains sur ses épaules. Ben ma force pesait que dalle sur ce concentré de haine pour rien. Je lui parlais les yeux dans les prunelles, et son regard n’accrochait rien. Le vide intégral, il ne restait pas la plus petite trace de Bella au fond des iris.

Et puis les mots.

– Merci de prononcer distinctement le nom du service que vous voulez contacter.

Ca ne sert à rien tu sais. Je m’invente des formules depuis des années. J’ai presque réussi à croire que les phrases avaient un poids. Que les sorcières existaient et que le monde plierait sous leurs incantations.
Tu parles. Un coup de poing dans la gueule et elles ne la ramènent plus. Mes convictions de classe sanctuaire, d’intelligences qui, parfois brillent quand je leur parle, c’est un rêve. Une illusion, comme quand on se force à ne pas bouger après une blessure. On se dit que ça va, que c’est passé. Mais ça ne durera que le temps d’être immobile. En vrai, il n’y a que le coup. La torgnole que Mist va se prendre quand j’aurais enfin parlé à sa mère, l’engueulade de Bella par la CPE. Le reste c’est du luxe. Les mots c’est un dessert pour bobos cultivés.

– Vous allez bientôt être mis en relation avec le service désiré.

– Oh je sais. Je sais que dans trois minutes je rigolerai de ce coup de déprime. Mais merde quoi. Quand les choses basculent, quand je me dit que le poing final, ça reste les coups, pourquoi j’ai toujours l’impression de m’appeler Blanche Dubois ?

– Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants… »

Allo, maman, bobo

J’avais deux possibilités, en cette presque fin de vacances : vous proposer un trip régressif ou un énième chouinage. Ben vu la qualité des Victoires de la Musique de ce soir, ce sera chouinage (celui qui trouve le rapport est prié de se manifester au plus vite).

J’émets en permanence une demande, une seule, à l’égard de mes élèves et de la classe politique : être précis dans leur langage. Autant vous dire que jusque là, cette demande a été copieusement ignorée. Non par rigidité d’esprit ou par snobisme. Mais j’aime énormément les mots. Et à force d’être employés l’un pour l’autre, l’autre pour un, à travers et à tort, les lettres collent, les termes s’agglutinent et ça fait purée. Genre sans lait. Qui reste sur l’estomac.

Alors je ne vais pas jouer les chevaliers blancs et me lancer dans la reconquête du discours, ce blog étant avant tout endroit de superficialité et de gaudriole, youpi youpi. Je me contenterai d’un mot. Et d’une syllabe.

Bobo.

Bobo. Bourgeois-bohème. Les plutôt biens pourvus matériellement, qui en profitent sans oser le dire. Ce mot qu’on se prend sur le coin de la gueule dès qu’on fait un pas dans une ville ou dans un journal.

Malgré son jeune âge, je l’aime bien ce mot.

J’aime ce mot lorsque, les yeux grands ouverts, je découvre les délires subventionnés d’artistes improbables, spectacles abscons, sculptures pop. J’oublie le goût douteux ou le fric englouti dedans. Ça me rassure de voir des envies de gamins concrétisées. J’ai le superficiel dans le sang, le voir me fait me sentir moins seul. Bobo sûrement.

J’aime ce mot quand je me prends pour un paladin de niveau 11 en constatant sur mon compte en banque le petit – 20 euros viré sur le compte d’une association humanitaire. Sauver le monde à portée de clic, c’est écoeurant comme c’est facile. Facilité de bobo.

J’aime ce mot quand je ris des plaisanteries de créatures nocturnes dans une fête ahurissante, que je refais le monde au champagne, que même dès fois j’en oublie l’indécence. Obscénité de bobo.

J’aime surtout ce mot dans la voix de mon père. Celle qui me tire un peu par la cheville. Hé, reste sur terre un peu. Le monde, ton monde, c’est ça mais pas que, t’as presque trente ans mais je te le rappellerai toujours.

Mais, bobo, c’est aussi un claquement. L’ignorance a une arme, c’est un fouet. Et quand il s’abat, ça fait mal, ça fait bobo. Quand l’ignorance ne comprend pas pourquoi on se met à rire devant une bouteille de coca géante avec un canard en plastique jaune dedans, elle vous balancera un bobo à la gueule.
Quand vous sifflotez une chanson que vous avez apprise sur console de jeux vidéos, l’ignorance siffle.
Quand vous posez des mots sur un écran, les joues en feu, en cherchant le rythme, en alignant la clé du son avec sa serrure, l’ignorance, encore, lapide.

Bobo est devenu ce que je hais par-dessus tout. Le principe d’exclusion. « Tu te crois donc si supérieur pour oser aimer ce que je ne comprends pas ? » « Ose aimer ça, ose y prendre du plaisir et tu déchoirais. Deux lettres, c’est encore trop bon pour toi. Bobo va. » Bobo, c’est l’insulte du faux bon sens, celui qui ne se connaît que les valeurs d’un concret dans ce qu’il a de plus triste. Bobo c’est le cri de la frustration qui se complaît. Qui ne veut ni comprendre ni entendre.

Bobo c’est souvent un déchet. Une insulte de campagne électorale.

Du côté de chez Platon

Attention, préparez vos meilleurs logiciels de capture d’écran. Ceci sera un billet politique et philosophique. Cela risque d’arriver une fois dans l’histoire de ce blog et promis, je vais essayer de ne pas vous gonfler. Je précise à toutes fins utiles que je ma culture politique pourrait être résumé au dos d’un paquet de pépitos (petit format) et que je fais simplifier à outrance. Vous êtes prévenus.

Que même on va parler de lui.

On pourra me demander à juste titre pourquoi je me prends pour Christophe Barbier, ce à quoi je répondrai par une solide bordée d’injures et aussi parce que j’ai très envie d’y voir clair. Ces derniers temps, on nous presse par l’intermédiaire de divers médias d’avoir une conscience citoyenne. De mettre notre bulletin dans l’urne afin de participer au redressement de la France, à sa renaissance, cocorico et odeurs de basse-cour en option.

Ces derniers temps, tout le monde parle politique.

Politique, le mot est lâché.

J’aime bien les mots. Aussi je suis allé creuser un peu plus loin, histoire de réactiver d’antiques souvenirs de lycée et de prépa.

La politique, l’un des premiers à en avoir parlé est notre bon vieux Platon, qui est à la philosophie ce que Gainsbourg est aux chanteurs français : une référence que l’on aimerait bien ringardiser mais qu’on n’arrive pas à dépasser (et vu la qualité de ce qui passe actuellement à la radio, c’est mal barré d’ailleurs).

Que nous dit Platon donc ? Que la politique est l’ensemble des moyens mis en oeuvre pour gérer les affaires publiques. Les affaires concernant donc tout le monde.

Je ne sais pas vous, mais je trouve qu’au cours des siècles, il y a eu comme comme un petit décalage qui s’est installé. Alors certes, gouverner un pays de plusieurs millions d’âmes, c’est autre chose que de s’occuper de quelques milliers d’abrutis en toge blanche (je vous avais dit que je simpliferai à outrance).

C’était seyant, ceci dit.

Mais j’ai l’impression qu’on a un peu perdu le sens du mot. On ignore où commence et où s’arrête la politique : légiférer sur la fermeture ou non d’une usine de lacets de chaussures constitue-t-il une action politique ? Décréter qu’une cellule familiale doit de préférence comporter un papa, une maman et x nombre de chiards est-il de la compétence politique ?
Je pense que c’est une peu le bâton merdeux des responsables de notre beau pays actuellement : leur champ d’action est devenu si vague, si mal délimité que nous, les administrés, attendons un peu leur avis sur tout, tout en gueulant dès que nous nous sentons agressés dans notre intimité (je ne parle pas d’une perversion sexuelle quelconque, je précise). Difficile, dans ces circonstances, de bâtir un programme politique qui satisfasse tout un chacun.

Après ces charmants petits préliminaires, passons à la grosse blague de Platonounet qui n’était pas le dernier pour la déconne : d’après lui, le but de l’État (au sens de l’organisme à qui nous déléguons la charge de la politique) est d’instaurer une société juste et de faire régner la Vertu.
Prière d’attendre avant d’exploser de rire, ça devient encore meilleur maintenant. Comment définir la Vertu en politique ? Il la définit en quatre principes :

– La sagesse qu’il dit être l’amour et la recherche de la connaissance. Un pays est vivant, en évolution. L’État aurait pour mission de faire en sorte que nous nous améliorions. Que nous devenions des êtres plus sages.

Je ne sais pas vous, mais l’enseignant en moi se tord de rire. On connait mes opinions sur l’état de l’éducation des enfants actuellement. Mais on pourrait étendre cette plaisanterie aux adultes. Une fois le parcours scolaire de chaque citoyen terminé, il est lâché dans la nature avec ses petites mimines et plus jamais on ne cherchera à étendre sa connaissance. Non. La connaissance c’est tout périmé, on l’a aujourd’hui remplacé par les savoir-faire. Le fait de pouvoir effectuer une tâche précise efficacement. Parce que ça, c’est utile, ça permet d’assurer un emploi et la boîte de conserve quotidienne. C’est pas avec la « connaissance » qu’on va relever l’économie.

– Le courage, qui est la force morale : je ne suis pas persuadé qu’un peuple doué de force morale est tout ce que recherche un gouvernement, quel que soit son obédience politique. Un peuple doté de cette qualité, ça bouge, ça s’interroge, ça conteste, et ça refuse pas mal de compromissions. Or, les compromissions sont devenus le fondement de toute action politique moderne. Difficile de la ramener devant certains pays au sujet des Droits de l’Homme quand on a des A380 à leur refiler.
De la même façon, traiter un dictateur avec tous les égards est envisageable s’il nous permet de creuser des troutrous dans son sol histoire d’en extraire du pétrole.
Alors certes, les principes ne remplissent pas plus des ventres vides que des caisses exsangues… Mais étrangement, je me demande si un label « politique équitable », comme le commerce, ne connaîtrait pas un certain succès…

– La tempérance, qui est le fait de dominer ses passions : oui alors là, je vous demande d’allumer votre poste de télévision en période de débat électoral. Les coups de sang sont devenu le signe du candidat qui a des couilles, qui ne se laisse pas faire, bref, un candidat qu’est pas un pédé quoi !
De la même façon, on a rarement autant encouragé l’ambition dans notre société, à telle enseigne que le terme « se contenter » frise aujourd’hui l’insulte. Je ne sais pas vous, mais je ne trouve pas honteux de me plaire dans une position qui n’est pas la plus haute possible, si j’ai eu la possibilité d’en choisir d’autres auparavant.
L’impulsivité est désormais une qualité suprême. Mais c’est dangereux, l’impulsivité. On peut dire n’importe quoi, comme, par exemple, sortir de grosses conneries sur les civilisations ou le nazisme. C’est pas grave, c’était « sous le coup du moment ».

– La justice sociale, à savoir assurer à chacun une place selon ses capacités : à nouveau, je dois avouer avoir un peu de mal à prendre ce concept au sérieux. Entre les sans-emplois, sans-domicile, sans-papier, combien sont-ils à tomber entre les mailles du filet ? Obtenir sa place dans la Cité, dans le pays, n’est plus aujourd’hui un du. C’est une chance, un privilège, qu’il devient de plus en plus difficile de perdre.

Alors on me répliquera, à la conclusion de cette (mauvaise) dissertation de bachelier, que la gestion des problèmes au quotidien laisse peu de place aux grands idéaux. C’est peut-être là notre principal problème : notre politique n’est aujourd’hui plus que gestion. On n’est plus dans la République, mais dans Sim City. Construisons ici, détruisons là, bougeons les curseurs des taxes, de toutes façons, les petits bonshommes crées par l’ordinateur continueront leur petit défile sur les autoroutes. Mais je me dis aussi que c’est vachement élastique, les grands principes. Que je me demande si on ne peut pas, au quotidien, faire entrer un peu de sagesse, de courage, de tempérance et de justice sociale dans un énième amendement, proposition de loi ou plan d’étalement de la dette. Juste pour voir.

(Oui, la cité idéale, ça fait un peu penser à ça en fait… (et bien sûr, offrande aux bronies qui m’entourent, non, je ne serai jamais des vôtres))

Le complexe du X-man

Bientôt je vais avoir trente ans.

Bon, dans les faits ça ne me traumatise pas plus que ça. D’après mes élèves j’en parais trente-sept, donc une fois le coup au coeur passé, je me suis dis qu’au moins, j’avais pris de l’avance.

Ceci dit il y a un regret. Un truc qui m’attriste : je vais sortir de la génération X-men.

La génération X-men, c’est un truc que je me suis inventé très jeune, en regardant avec ma soeur les épisodes de la série. Les X-men, ils n’avaient rien demandés. Ils héritaient d’une planète dégueulasse que leurs prédécesseurs avaient laissé toute salopée, ce qui expliquait d’ailleurs leurs mutations. Ils étaient jeunes et beaux et ce malheur, ils avaient la grandeur d’âme d’en rire et d’en faire une force.

Pendant très longtemps, je me suis cru l’un des leurs. Non pas que j’ai jamais témoigné d’une force surhumaine ou d’une capacité à faire jaillir des rayons de parties incongrues de mon anatomie, mais j’étais certain qu’on avait un point commun. Avec toutes les prévisions d’apocalypse qui se sont abattues sur notre tranche d’âge dans ma jeunesse – famine, hiver nucléaire, pénurie de ressources et autres – j’avais la vague certitude que j’aurais un jour moi aussi à lutter contre l’inconséquence de mes ancêtres.

C’est ma première sortie en voiture. Tout seul je veux dire. J’ai le permis. Heureusement. Les parents en vacances pour un mois. Je ne l’aurais pas eu, je serai resté coincé entre un champ d’artichauts et un autre champ d’artichauts. Les mains tremblantes sur le plastique brûlant du volant je pars pour Brest. Là-bas m’y attend le nouveau CD d’un groupe à voix de fée. La radio fonctionne encore.
On me raconte un truc. Je suis littéraire, je ne sais pas allumer un feu, alors je ne comprends pas tout. La voix jeune et posée explique que les océans emmagasinent la chaleur des gaz à effet de serre. Que dans très très peu de temps ils auront atteint leur capacité maximale. Que la chaleur débordera, que ça attaquera la couche d’ozone, que ce sera l’avènement des X-men. Je tremble, parce que bientôt il faudra être suprêmement beau et courageux.

J’ai bientôt trente ans, les océans tiennent bon. Et je suis de l’autre côté. Je suis l’autre génération, celle des responsables. Que la croûte terrestre se fissure, que les centrales crachent leur venin vert, je ne serais qu’un civil en arrière-plan ceux qui hurlent « qu’avons-nous fait ? » en agitant les bras tandis qu’ils passent à toutes vitesse devant nous. Tenues blanc neige ou vert citron à nous protéger à grands coups de télékinésie. Je serai bientôt de la génération des responsables. A laisser à d’autres l’honneur de nous sauver.

Lâche-toi

Ça ne rate jamais.

Souvent c’est quand la soirée s’avance. Que l’on commence à se sentir bien. Les couleurs dans les verres montent un peu à la tête. Un peu plus loin, semi-pénombre demi-lumière il y a des gens qui dansent en flammèches. Les corps ondulent, ploient, se rapprochent pour mieux s’éloigner. De loin, on voit mieux le mystère.

Il arrive de nulle part, angle mort du champ de vision.

« – Allez viens danser !
– Non c’est bon, je suis bien là.
– Attends, ça fait un quart d’heure que t’es là à nous regarder ! »

Un quart d’heure ? Le temps passe vite quand on effile de la beauté. Qu’on se dit qu’au milieu d’eux, on se heurterait un peu partout, les flammèches deviendraient des taches brouillonnes. Des pâtés. Que, de la têtes, les couleurs du verre redescendraient dans la gorge et le bide. Et puis il y aurait mes pieds qui piétineraient dans la poussière. Il y a des gens qui sont voués à la terre.

« – Je t’assure, ça va, ne t’occupe pas de moi !
– Oh allez, lâche-toi un peu ! »

Encore un. A vouloir que je me lâche. Il insiste. Ce soir encore je ne ferai pas d’esclandre. Mais c’est quoi son problème ? Il s’est fait marcher sur les pieds et veut que j’en fasse autant ? Il est incapable de rester assis s’en s’emmerder, ça l’insupporte que j’en sois capable ? Je le renvoie de mon plus beau sourire, il hausse les épaules. Apparemment je ne sais pas ce que je perds.

Une deux, trois heures peut-être. Tout le monde s’est rassemblé, rapproché. Qu’ils sont passionnants, ces visages marqués par la nuit avec leurs grands yeux sombres. Fumée sorcière. Ca sent entre les bouteilles plastiques de quand j’étais petit et le laboratoire d’un alchimiste. Il y a tout un tas d’images dans cette odeur, jamais deux fois les mêmes. Effluve de voyage dans des endroits mal famés, sans le moindre danger.
Et puis d’un coup, sous le nez, un truc pathétique. Un bout de carton calciné par un pyromane qui aurait un sérieux Parkinson. Gris asphalte, il n’y a rien de mieux pour ramener à la réalité. Je secoue la tête. On me regarde avec surprise. Un peu de condescendance aussi.

« – T’es sûr ?
– Oui, ça va impecc.
– T’es trop sage. Tu devrais te lâcher un peu. »

Quand est-ce que je me serai lâché ? Quand je serai en train de hurler de rire devant un rouleau de sopalin ? Quand je m’arrêterai en plein milieu d’une conversation sur qui est le plus fort entre Batman et Superman pour expliquer à la jolie fille qui se marrait que, désolé, je dois aller vomir ?

Lâche-toi. Mais surtout comme c’est écrit dans ce code que se trimballent invariablement deux trois marioles en soirée. Que je refuse et qui me ravale invariablement au rôle d’adolescent en pleine crise.

Je suis bien. Lâchez-moi.

La mer

La mer me manque.

C’est pas des blagues. Pas un cliché. Pas une nostalgie de juillet en plein mois d’hiver. La mer me manque et c’est une plaie qu’on ne peut pas recouvrir. Alors on la laisse à l’air libre, on apprend à ne pas s’appuyer dessus, à ne pas solliciter le membre blessé. On est handicapé et il n’y a rien à faire.

La mer est le seul endroit où la promiscuité ne me gêne pas.

D’abord parce que faut la vouloir, la promiscuité. Si on souhaite s’isoler, il suffit d’un bébé aventure. Quelques pas le long du sentier. Voiture laissé sur le bas-côté. Il y a toujours une crique à glander où stationnent au pire, deux ou trois ahuris sans intérêt. Ensuite parce qu’il est tellement ridicule, ce soi-disant attroupement. Un coup d’oeil sur l’eau, en face. La voilà, l’immensité. Le grouillement humain est insignifiant. On est toujours chacun face à la mer. Même les vacances en famille, quatre-cent kilomètres et parasol dans le coffre n’y peuvent rien. Le ressac ne peut s’écouter qu’à un seul, ça n’est qu’un bruit sinon.
La mer c’est pas l’océan, cette espèce de grand flaque molle d’être trop répandue. La mer est un cristal de vie trop noire d’être sondée. Un grimoire à mystère, on barbotte dans les pages d’introduction, pas fou, on tient à notre santé mentale.

La mer est le seul endroit où l’inaction m’est inoncevable.

J’ai toujours six ans, je trépigne d’incompréhension devant mes parents affalés sur les serviette. Bon sang on nous attend. Pour un bal, une lutte, une métamorphose. Comment peut-on concevoir de rester terrien lorsque l’occasion est donné de s’immerger ? D’évoluer en trois, quatre dimensions. Et de lutter pour ça, on ne devient pas un piaf à la con. Non. La mer exige qu’enfin on prenne conscience du corps. Des muscles qui dévorent l’oxygène que les poumons aspirent, bouche ouverte, lèvres brûlées au sel. On force sa nature, c’est violent. La seule violence qui m’exalte. La peau qui se rappelle à nous sous le froid renvoie le mot trip à un truc de minable. Le bout des doigts écorché sur le granit des rochers comme autant de combats clandestins.
J’avais huit ans je rêvais d’un art martial qui se tiendrait dans les vagues. Je n’en n’ai jamais parlé, il y a des trucs qui sont trop grands pour sortir d’une poitrine aussi chétive.
Pourtant la mer démontée, démoniaque des tempêtes de novembre me donnait raison à chaque coup contre les maisons trop proches de la côte.

La mer est le seul endroit où l’on communique autrement.

Ils étaient quatre, cinq avec ma soeur. Les seuls acteurs de mes vrais « souvenirs de vacances ». Parce qu’on affrontait, qu’on jouait la mer ensemble. Avec tout le sérieux de la tribu des juste-avant-l’adolescence. Et parce qu’on formait cette chaîne, les liens étaient serrés, très serrés. Et dans mes souvenirs de leur visage, pas le moindre gramme d’amertume. La mer, c’est trop salé pour ça.

J’ai grandi.

La mer je vais la voir comme un prisonnier à perpète. Vite fait. Quand je me suis bien conduit, qu’on en a le temps. Je me méfie. Préfère ne pas trop m’en approcher. Des fois que la douleur se réveille. Et le rêve toujours se manifeste, la nuit après. Le rêve le plus simple. Le plus évident.

Je nage.

Je nage et pas une terre en vue autour de moi. Je sais qu’il n’y en a pas ou plus. Que mes forces ne sont pas éternelles. Je vais finir par abandonner. Mais pas tout de suite. Pour le moment je vais lutter.

Me mesurer à l’infini.

Tric trac

Bon, il va falloir y aller, là. Je parcours mon texte, bon sang on me l’a suffisamment répété : il n’y a rien de pire que le coup d’oeil au dernier moment. Je tombe sur une ligne que j’avais totalement oublié. Qu’ils aillent tous se faire voir avec leurs conseils à la mords-moi-le-noeud. Et si j’ai un trou ? Bordel si j’ai un trou ? Non, ça va le faire, c’est une première mais justement. C’est toujours à la deuxième que ça part en vrille. Toujours.

Il y a un truc qui dégouline sur mon front. Deux de mes doigts essuient une goutte de sueur. Super glamour, ça va donner si j’entre en scène comme ça. Faut vraiment que j’arrête de courir en arrivant. Tant qu’on y est, dernière vérification du costume. C’est une horreur, ça serre, ça gratte de partout. J’aurais préféré le mauve au gris, mais faut croire que ça ne convenait pas. De toutes façons c’est pas comme si le choix m’appartenait. Mon coeur manque un battement, un bouton de braguette s’est fait la malle. Quand, comment, pourquoi ? Merdemerdemerde. Pas de panique, il me reste trois minutes. Voilà. Je referme ma veste. Ca va nuire au dynamisme de mon langage corporel, tant pis. Entre ça et perdre mon audience pour un truc aussi mineur…

En parlant de ça… Je me baisse un peu trop vite – aïe le dos – pour vérifier la rectitude du décor. Hier il me manquait deux accessoires, ça a mal fini. Pas cette fois. Faudra vraiment remplacer la chaise par contre. Et qu’on aille pas me dire que c’est un problème de budget c’est TOUJOURS un problème de budget. Ca ne devrait pas être à moi de vérifier ça en plus ! L’humilité de l’artiste, je veux bien, mais jusqu’à un certain point !
Trop tard pour aller en chercher une autre. De l’autre côté, ils s’amassent, j’entends déjà la rumeur. Allez. On se concentre. On respire un grand coup avec le ventre.

Et on ouvre la porte.

« Entrez. Asseyez-vous et sortez vos affaires, je vérifie le travail maison. »

Une femme avec personne dedans

Chère Chloé Delaume,

C’est terminé. C’est bizarre, j’en ai eu la certitude dès la page quatre. Et laissez-moi vous dire que, vu la taille de votre bouquin sur liseuse, la page quatre c’est très très tôt. J’ai lu Une femme avec personne dedans d’une traite. Tout était clair.

Entendons-nous bien. Je n’ai pas uniquement traversé ce que vous avez voulu appelé une histoire d’amour. Des bouts de moi y sont encore agglutinés. Mais j’ai reconnu vos mécaniques, vos habitudes. Dans les grandes lignes je sais comment ça fonctionne dans vos mots. Et donc je vais partir.

Pas sans remerciements bien sûr. Ce que vous avez écrit a pulvérisé ma résignation. Celle qui se moquait de mes tentatives d’écriture. Je me suis inventé une nécessité. Grâce à vos textes dans lesquels, parfois on se fait chier sévère parfois on jubile. Même si ce que j’aligne est lourdaud, même si c’est dénué de toute espèce d’intérêt, je dois continuer à écrire. A gâcher du papier, des octets, de la bande passante.

Et continuer à lire bien sûr. Oh je reviendrai ne vous inquiétez pas (bien sûr que non vous ne vous inquiétez pas, vous ne me lisez pas. Je suis con, de temps en temps.) Mais là je continue à fuir. Le familier. C’est pareil pour tout. Enfin presque tout. Bouquins, écrans, toiles j’en passe. Dès que ça a acquis, à mes yeux, du sens, dès que ma tête cesse de tourner, dès que ça s’explique. Il faut que je parte. Que je m’extraie de mes certitudes.

Merci. De m’avoir pointé que l’écriture est vachement intransitive.

Au revoir.

Aveline

Je sais. Je sais Aveline. Parler à des personnages de jeux vidéo quand on a vingt-neuf ans, c’est un peu triste. Ca tombe bien je suis un peu triste.

Peut-être que tu ne rappelles pas, après tout la console est éteinte. Dans ton jeu, il y a ce moment où l’on poursuit un fils de prélat, un genre de Jean Sarkozy Junior. Il a capturé une jeunette au vu et au su de tous, pour lui faire subir les sévices que l’on imagine, au fond d’une caverne malodorante. Lorsqu’on parvient à lui, il tente de nous convaincre, toi, moi et deux autres bonshommes de pixels que ce n’est pas sa faute. Que c’est un démon. Un lutin un esprit. Et c’est la seule fois dans cette histoire que ça n’est pas vrai. Pas de mauvais génie derrière ses doigts tendus. Sa faute, juste.

Il y a plein de choix possibles dans cette discussion. Mais où que l’on se tourne, quoi que l’on sélectionne (la croix, sélectionner c’est le bouton croix), ça finit toujours pareil. Faut agir. Faut rendre justice, là maintenant, sinon il recommencera. Toujours. Alors ça révolte, mais faut finir le boulot. Et quand tout est fini, il y a, toute petite, tellement triste, ta voix : « Il y a des gens qui sont… cassés. »

Aujourd’hui au collège il y a eu comme ça comme un adversaire qu’on – on impersonnel – a vaincu. Dégagé. Bon vent, chez nous tu n’existes plus. Avant on avait tout essayé. On avait sélectionné (avec la croix, sélectionner c’est le bouton croix) toutes les conversations possibles, tous les choix. Même lorsqu’on a la diplomatie au niveau 8. En deux ans, on a épuisé toutes les possibilités de notre jeu à nous. Il nous avait tout renvoyé à la figure. Foutu le chaos. Souvent par ennui, parfois par méchanceté. L’équilibre fragile, il foutait un coup de pied dedans. Rien n’était possible.
Alors sur le moment on est soulagé. Justice est rendue, on a sauvé la jeunette.

Mais juste après Aveline, je t’ai entendu. « Il y a des gens qui sont cassés. »

Aveline s’il te plaît dis-moi que ce n’est pas vrai. Que c’était juste une phrase comme ça, par dépit. Qu’on n’a juste pas trouvé les mots, les moyens. Qu’on s’est planté. Qu’on était pas équipé pour ça. Aveline dis-moi que les gens cassés ça n’existe pas.

Ou bien que ça se répare.