Une madeleine au barbecue

Si tu as moins de trente-cinq ans et que tu possèdes un ordinateur depuis plus d’une dizaine d’années, tu es forcément au courant.

Si ça n’est pas le cas mais que tu vis avec quelqu’un de la catégorie sus-citée, tu es au courant.

Que c’est sorti.

Ce billet n’a pas vocation à parler du jeu en lui-même, ou d’agonir Blizzard, son éditeur, d’injures (oh oh Blizzard, qui sort quelques jeux pas top, avec une politique commerciale gerbante et qui fait que nous nous roulons aux pieds de tes autels, la bave aux lèvres, en hurlant encore).

Non, ce billet part d’un constat simple. Il paraît que Diablo III est le jeu le plus rapidement vendu de tous les temps, il doit donc concerner pas mal de monde. Des tas d’aventuriers pour un paquet d’heures qui ont bravé des légions baveuses pour aller trucider le fils illégitime d’Hellboy et d’un porc-épique.
Alors, aventurier… C’est quoi pour toi, Diablo ?

Diablo I : Une voix dans la tête

Je l’ai acheté en prépa. En prépa j’ai dépensé un fric monstre dans des conneries, pour la première fois, les vannes financières ouvertes. Donc Diablo, acheté dans une frénésie vidéoludique.
Je descends, seul le soir, couloirs sombres sur couloirs sombres. Je suis une archère qui n’a peur de rien, mais le souffle court, un peu. Alors, tout seul dans le noir, je me raconte des histoires. Pourquoi, comment elle est arrivée là, celle dont je n’entends que deux trois phrases et les cris d’agonies quand je meurs, je ne suis pas doué, je meurs beaucoup. Ce que je ne sais pas encore c’est que trois mois plus tard, je commencerai à écrire des histoires. Mais chut. Pour le moment, les mots résonnent dans ma tête, à tel point que la descente vers le plus profond des enfers se fait moins sombre.

Diablo premier du nom, c’est aussi mon entrée dans la vie sociale. Il y en a un, puis plusieurs, qui me repèrent. Enrôlé dans une petite armée geek – le mot qui n’existait pas encore – je charrie ma tour d’ordinateur de quelques kilos entre le Finistère et les Côtes d’Armor pour aller affronter le mal pixelé à plusieurs.

Diablo II : Les liens

Les autres se sont dispersés, ici et là, on ne combat plus vraiment, les ombres s’avancent à nouveau, j’emprunte les lames d’un assassin pour couper en tranche multitudes de créatures dégueulasses, à peine plus détaillées que dans le volet précédent. Et là, je reçois l’aide de la meilleure alliée du monde, une amazone aux javelots foudroyants.
Dans une autre réalité, je l’appelle ma soeur.
Encore une fois, la tour de métal voyage, d’une chambre à l’autre, on dépiaute les circuits imprimés pour comprendre pourquoi ça ne fonctionne pas, le tout dans le plus grand silence, ne pas alerter les autorités parentales qu’à un âge à peine limite, leur fifille embroche zombies et démons sur fond d’hémoglobine.

Et les histoires muettes que j’ai tissées dans les catacombes du premier opus, je peux les dérouler, elle les comprend, elle ne me trouvera pas bizarre. Au contraire on parle plus, toujours plus, les temples maudits se retrouvent tout cons et perdent leurs dents pour prendre l’air d’un parc d’attraction. Frère et soeur de sang, ajoutez-y une bonne poignée de frère et soeur d’armes, ça forge un alliage sur lequel les années n’ont pas de prise.

Diablo III : Les adieux

Le vieux diable cornu tire sa révérence, moi aussi. Pour la première fois, mon héros était un homme. Comme la première des héroïnes, ses flèches fendaient l’air, comme la seconde, ses poches renfermaient multitude de pièges mortels. La magie, doucement, s’évanouit, tant de mots depuis les histoires de l’Archère Rouge, tant de visages depuis l’Assassin. Les ruines de la vieille Tristram sont pleines de fantômes, et j’ai parcouru tant d’univers, tant de 0 et de 1 pour en arriver là.
Parfois les héros déposent doucement leurs armes sur le pas de la porte. Quand le danger ne menace plus et que la fête bat son plein.

Plan d’ensemble, sur fond de soleil couchant. Trois silhouettes, deux elles, un lui qui deviennent l’horizon. Truc musical à la guitare.

Tant de mondes à découvrir, en et hors de l’écran.

Au revoir Tristram. Merci pour la musique.

Et pour les Diablo de tous les autres.

Texte et questions (Velvet Room mix)

Je tiens à préciser que ce billet parle du monde merveilleux de l’Education Nationale (« Aaaaah » fait en choeur, l’audience exaltée) mais que l’intro est un peu tordue. C’est comme ça.

Or donc, mon petit coeur de faux geek tressaute à l’heure qu’il est, du fait de la sortie prochaine d’un remake de Persona 2, Eternal Punishment, qui est l’un de mes jeux préférés de l’univers (avec Chrono Cross et Legend of Kyrandia : the Hand of Fate), dont j’avais déjà parlé. L’un de mes jeux préférés de l’univers donc, entre autres grâce au concept des Personae. Dans l’histoire, les héros se batte non avec de grosses épées surdimensionnées mais grâce à leurs émotions. Chacun dispose d’une Persona, une sorte de figure sortie de l’imaginaire collectif – Artemis, un Ogre, César ou le Yéti – qui représente sa façon d’affronter les problèmes dans la vie de tous les jours. Sauf que cette facette de la personnalité apparaît concrètement et va démolir la che-tron des mauvais plaisants.
Quelques rares élus disposent du don de changer de Persona à volonté, de s’adapter suivant les difficultés mises sur sa route. Et ce concept me fait grave sautiller de joie en émettant des « hi hi hi ! » de contentement, lorsque je suis seul, bien entendu.

Parce qu’en fait – oui, l’intro est finie – je vois difficilement meilleure métaphore de mon boulot. Un prof est l’un de ces élus qui passe son temps à s’effacer derrière des Personae, des masques. Je me dis souvent que ces élèves qui passent leur temps à vouloir en apprendre davantage sur leurs enseignants (mention spéciale à Pahn, fondateur du groupe facebook pas du tout glauque « espionnage de prof » qui tente de localiser mon appart sur Google Earth en techno o_O) seraient ‘achement déçus devant la vérité. Devant eux nous sommes des personnages, qui passons d’un tempérament à l’autre en permanence.

Il faut savoir s’adapter : devenir le mentor, ferme et sûr de lui quand on les sent un peu paumé ; être la figure chaleureuse et presque paternelle quand ils ont besoin d’encouragement ; passer sergent-major dès que les consignes sont un brin compliquées histoire que ça ne parte pas dans tous les sens ; se faire diplômé en sarcasme pour désamorcer une agressivité mal venue de la part de Culgan.
Alors bien sûr ça ne se fait pas comme ça. Devenir autre en une respiration, ça tire, mine de rien. La plupart du temps, la satisfaction compense.

Mais pas trop en ce moment.

Le mois de mai au collège Criméa est moyennement joli. Les élèves partent dans tous les sens au propre comme au figuré, entre voyage scolaires, ponts – style Tancarville – de jours fériés, séchage de certaines matières parce que bon m’sieur, l’année elle est finie, il fait grave beau !
Pas évident d’adopter la bonne Persona quand la moitié d’une classe a décidé de se laisser flotter lentement vers le brevet tandis que l’autre décrète votre salle terrain de jeu. Ou bien lorsque chaque élève de 4e Greil se pointe avec sa petite douleur, sa petite histoire qui l’a empêché de finir la rédaction, ou d’avancer le seul projet de l’année qui ne souffre aucun retard.

Alors du coup, l’invocation se fait plus rude, on fait la gueule à l’idée de devoir arborer ce sourire qu’on ne ressent pas, et de mettre en barrière cette politesse devant cet anonyme qui t’a traité d’enculé après que tu aies osé le sommer d’arrêter son déversoir à pseudo-hip hop dont la diarrhée inonde le couleur du bâtiment F.
On adopte des comportements qu’on désapprouve en temps normal.

Pour moi le combo texte-questions.

J’ai haï, je hais, je haïrais (ceci était ma minute Cabrel) le travail texte-questions.  Pour ceux qui auraient réussi à se l’extraire de la mémoire, laissez-moi vous la rafraîchir : il s’agit de plaquer sur un bout de texte innocent, des questions variées, de présenter le tout aux élèves avec une formule du type « vous avez un quart d’heure pour répondre, après on corrige. »

En général c’est efficace et ça tient la classe dans un calme relatif.

Mais je déteste ça.

Amener les élèves à se poser des questions sur une oeuvre qu’on étudie : bien sûr, pourquoi pas ? Se servir d’une mini-nouvelle rigolote pour illustrer un point de grammaire un peu chaud, évidemment.

Mais pourquoi cette obsession des manuels scolaires à vouloir construire une culture littéraire à partie de bouts d’ADN d’un roman ou d’une pièce ? Tout ceci en les amenant par des questions débiles à constater l’évident. « Qui sont les personnages présents dans ce texte ? » « Quel est le sujet de leur conversation ? » « Qu’est-ce que cela nous apprend sur eux ? » « A quel temps sont les verbes ? » « Pourquoi ? »
On m’objectera à fort juste titre que beaucoup de ces mômes n’entendront plus jamais parler de Louis Aragon, Mme de Sévigné ou Ernest Hemingway passées ces études. Quand bien même. Demandez à un élève le nom des auteurs qu’il a étudié l’année passée. Ensuite, demandez-lui s’il se rappelle des livres qu’on lui a demandé de lire en entier… La seconde réponse sera sans doute nettement plus précise que la première.
Je préfère mille fois qu’un élève se souvienne du dilemme de Rodrigue et de la colère peinée de Chimène que de « la meuf qu’écrivait des lettres là, qu’on a vu une fois. »

Le souci, bien sûr, c’est qu’une oeuvre entière, ça demande de la préparation. Faut entrer dedans, y déposer des signes de pistes, y organiser des jeux, la mettre en lien avec d’autres bouquins, contacter peut-être des auteurs, des intervenants. Faut avoir envie. Envie de revêtir sa Persona de Stakhanov. Mais des fois ça tire trop. On abandonne, on imprime une feuille et quelques phrases se terminant sur un point d’interrogation. On se dit que quoi qu’il arrive, ils arriveront presque tous à l’avoir, leur foutu brevet.

Dont la moitié de la note porte sur un texte et des questions.

Ouaip. faut que je retrouve mes masques moi…

Oceanborn – Nightwish

On a le droit de ne pas aimer Nightwish, groupe de métal à chanteuse faisant maintenant figure de papis (et de mamies, du coup) dans le milieu. Dans les faits, je dirai même que c’est préférable. Il faut être adolescent, artiste, pervers ou obsédé sexuel pour aimer uniformément Nightwish (cette phrase cache une référence littéraire pas glorieuse, à toi de la trouver).

Il n’empêche qu’indépendamment de ça, Oceanborn est un album important et qu’il n’est donc pas inutile d’en parler. Parce qu’il est sorti en 1998, que ça commence à faire vieux. Parce que sa jaquette est la plus moche du monde. Parce que c’est un album qui a des couilles. Et puis surtout parce que je l’ai écouté en boucle en faisant Paris-Biarritz et que j’ai survécu pour en parler.

Ahem, replaçons donc le contexte même si ça me gonfle prodigieusement et que wikipedia n’est pas fait pour les chiens. 1998 donc. Fort du succès de son album gentiment metal-folk mais au titre déjà immonde, Angels fall first (et pas Angles fall first comme je l’ai écrit d’abord, sinon c’est vachement dangereux), Nightwish se lance dans un album plus orienté metal, tirant profit des doigts agiles des mecs et de la voix de valkyrie de la nana alors en place.

Et là y a du avoir comme un bug.

Leurs expérimentation les a mené loin, très très loin, bien trop loin. Et ça donne Oceanborn qui est, à mon sens, l’un des albums les plus couillus de sa génération. Oui, il va y avoir pas mal de fois le mots couilles et ses dérivés dans cette article, pardon aux familles tout ça.
G. me parlait l’autre jour d’une amie à lui qui ne supporte pas le terme de « littérature féminine », opinion qu’il partage, du fait de son côté discriminant. J’ai eu beau tourner le problème dans tous les sens, je ne parviens pas à trouver cette dénomination gênante. Et ce doit être à cause d’Oceanborn.

Parce qu’habituellement, le metal à chanteuse est défini comme un groupe de neuneus et une nana qui, ne pouvant décemment hurler autant de decibel qu’un couillidé (référence littéraire numéro 2), est obligé d’user de ses attributs féminins, à savoir « l’émotion qu’elle met dans sa voix qu’elle tremble que c’est trop beau tu sais » et de sa propension à passer une robe noire pour aller chanter dans des cimetières. Car le plus véhément des féministes reconnaîtra que James Hetfield ne porte pas spécialement bien la robe noire. Oceanborn prend donc ce cliché, le dynamite et danse sur ses décombres fumants. La voix de Tarja Turünen déchire absolument tout : tympans, volume sonore, bon goût et morceaux. Portée par un chaos d’instruments manipulés par, à l’époque, d’inconséquents petits jeunes. Le compositeur du groupe (que nous appellerons par ses initiale, T.H, parce que je me goure toujours dans son nom finlandais et que j’ai la flemme de faire une recherche. Quoi que depuis le temps que je tape cette parenthèse j’aurais pu la faire. Bon allez ça suffit les conneries assez de divergences) reconnaissait récemment qu’il ne pouvait techniquement plus jouer certains morceaux de cet album. Et je trouve ça extraordinaire. Il y a une telle vie, un tel déferlement de tout et n’importe quoi à travers les pistes qu’on ne peut en effet y voir que l’exaltation, le génie et la cruauté de la jeunesse. Chaque musicien cherche à atteindre les limites de son instrument, dans son coin, que ce soit dans le rythme ou dans les tessitures. On dirait un gros buff de types défoncés au Red Bull. Mais là où on ne devrait avoir qu’un machin primal, nous voilà avec un tout cohérent. Pas forcément beau. Pas toujours bien amené. Mais jouissif. Oceanborn est un album qui jouit parce qu’il fait un truc assez unique, que personne n’a jamais vraiment tenté. Peu importe qu’il s’agisse de « metal lyrique » ou toute autre classification byzantine.

Oceanborn ne peut s’écouter qu’un minimum reposé ou totalement claqué. Parce que ses accords prennent trop de place, parce que ses flutes sonnent trop aigres pour un esprit organisé. Faut juste être en haut de la digue, tout habillé, et avoir très fort envie que l’océan t’envoie une vague en pleine face. Tu auras froid, tu seras trempé et aussi bien ridicule. Mais pendant une seconde, bon sang, la claque.

Mauvaises lectures, tome 2

(Le tome 1 est par ici)

Au nombre des trucs inavouables qui m’ont adoubé lecteur, il y a ce bouquin-là. Paumé entre deux déménagements (les premières années d’enseignant, aussi nommées années-escargot, où tu portes ta maison sur ton dos).

Myst, je ne sais pas si vous connaissez, à la base c’est un jeu vidéo. Le genre de ceux qui me font m’enfuir à toutes jambes. On se ballade dans un environnement sublime, absolument seul, à tenter de résoudre des énigmes exigeant du bon sens et de la logique, deux talents dont les fées penchées sur mon berceau n’ont pas jugées bon de me doter.

Mais bon. Ti’ana.

Je suis tombé amoureux de l’apostrophe dans le prénom. A seize ans, ça me paraissait le comble de la révolte, on a les Che Guevara que l’on peut. Et donc j’ai acquis l’apostrophe, et le livre autour. Ti’ana donc, au départ simplement Anna. Recluse dans le désert avec son père, spéléologue par passion et profession qui, à la mort de celui-ci, décide de se perdre dans des cavernes immenses pour découvrir une civilisation sublimement avancée lovée au coeur de la terre.

Parents, laissez-les lire n’importe quoi.

Ti’ana forcément la plus belle jeune fille du monde, a accompagné dans mes lectures le Père Goriot. Rastignac et l’exploratrice même combat. Elle se débattait parmi les stalactites, lui dans les salons de la bourgeoisie. J’ai exulté devant les descriptions des grandes portes de pierre du lac souterrain, elles m’ont menées aux verres poussiéreux de la pension Vauquer.
Et la cruauté nulle du prince Veovis résonnait à l’unisson de la médiocrité de celle des filles de Goriot. Le royaume de D’ni m’a protégé de la haine que tout lycéen normalement constitué devrait éprouver pour Balzac. Et Ti’ana m’a montré que finalement, le « récit initiatique », c’était juste de la tétrapilosectomie pour dire « la grande aventure de toute une vie ».

Ti’ana et tant d’autres de ses comparses m’ont préservés du rejet que je vois dans les yeux de trop de mes élèves. Le livre ce grimoire absurde et abscons, les classiques, ces trucs que l’on vous force à ingérer à longueur de pages d’agenda. Merde. Glissons dans la pile, un sur deux, des mangas, des adaptations de jeux vidéos écrites avec les coudes. Ce n’est pas qu’un souhait, c’est un miracle qui se répète.

Qui s’est très exactement répété en avril 2012 dans un bus plein d’élèves du Collège Criméa. Je ne suis plus le héros – je suis prof – mais le témoin.

Indifférent au bordel ambiant et aux yeux doux que lui fait Mia, Rhys a le nez plongé dans des pages. Je passe devant lui durant ma patrouille si-vous-vomissez-vomissez-dans-le-sac-et-pas-dans-les-cheveux-du-voisin-de-devant et il me regarde de cet air repérable à vingt mètres des élèves qui veulent dire quelque chose mais qui ne savent pas comment. J’ouvre donc le contact.

« Que lis-tu ?
– Mon livre préféré, je l’ai lu… (geste emphatique). »

Et il me tend le rectangle broché comme on tendrait un nourrisson. Je reçois l’objet, il est recouvert d’une sorte de tissu rêche et la couverture arbore un logo argenté – décoloré par endroits – « Death Note« .

Je me prépare à faire l’adulte, à lui remercier mais non, tu sais, le boulot, les bulletins, le dentiste. Ti’ana surgit de derrière ma mémoire et me prend au collet.

« Merci beaucoup. Je te le rends très vite. »

Chez moi.
Le bouquin est lu en une petite heure. Une mélasse indigeste de sous-Colombo et de traduction abominable. Mais les yeux de l’héroïne ont la même couleur que ceux d’Anna. J’écris un mot de remerciements que je joins au bouquin. Rhys le lit l’air un peu déçu. Comme si j’avais dit que la Sagrada Familia était une chouette cahute. Normal, mes mots ne pouvaient pas se montrer à la hauteur de ce qu’il a ressenti. Et je n’ai pas à lui dire que j’ai été exactement à sa place un jour.

A balbutier d’exaltation devant les horreurs grammaticales de Myst, le livre de Ti’ana, à pleurer discrètement le jour où il a été porté disparu.

Qu’il est rassurant de les savoirs si nombreux, ces personnages de papier, guides de nos lectures.

Communication politique et pétage de plombs

(La direction de ce blog dénie toute responsabilité suite aux hémorragies auriculaires qui pourraient résulter suite à la lecture de ce billet.)

Bien.

Avant de devoir arborer mines triomphales de circonstance pour les uns ou faciès contrits pour les autres, sortons de cette interminable marathon popolitique en racontant n’importe quoi. Je tiens à souligner que c’est pas moi qui ait commencé.

Rappelez-vous. Premier tour des élections. La candidates qui défend les arbres, les fleurs et le droit de lyncher les fraudeurs en place publique s’exprime ici :

Et là, les geeks (et moins geeks) s’étranglent en reconnaissant les quelques notes samplées dans la bande-son de la vidéo.

Non. Non franchement c’est bien. Que certaines personnalités politiques reconnaissent enfin la place du jeu vidéo dans la société, au point d’utiliser 5% d’une bande-son (parce que bon, les droits ça coûte cher) pour porter un message aux Français. Ne nous arrêtons pas en si bon chemin ! Attribuons à chaque candidat à la fonction suprême son thème de jeu vidéo rien qu’à lui (si vous avez un dictionnaire anglais, c’est mieux).

Pour Jacques Cheminade, The Man in the Hole

Pour Nicolas Dupont-Aignant, Into a World of Illusion

Pour Nathalie Arthaud, Valedictory Elegy

Pour Philippe Poutoux, Alone

Pour François Bayrou, I bet my belief

Pour Jean-Luc Mélanchon, Battle is joined

Pour Marine Le Pen, A declaration of war

Pour Nicolas Sarkozy, Never Surrender

Pour François Hollande, I am the One

Holà oui… Il est vraiment temps que ça s’arrête…

La tour de Pandore

(Attention ça parle jeu vidéo)

Je suis un peu schizophrène au fond. Des litres de larmes versées, des cyclones soupirés, des décibels gémis pour des personnages de fictions. Quand ils cassent leur pipe en fin de phrase ou que leurs 010000100 de codes brutalement s’interrompent, il n’y a rien à faire, je fonds. C’est dégueulasse. C’est injuste. La faux, même en papier luit toujours sinistre. Et puis je ferme le bouquin, j’éteints la console. Fin de la tragédie, on fait pizza ce soir ?

C’est rarissime lorsqu’ils me poursuivent au-delà de leur territoire, les vivants sans entrailles. Mais ça arrive.

Genre en ce moment.

Je joue à Pandora’s Tower. C’est sur Wii, la console des 7 et des 77 ans. Entre les deux, il y a quelques productions étonnantes. Celle-là donc. Dans laquelle j’avance lentement Très lentement. Pas par manque de temps. Pas seulement.

Mais surtout parce que quand je ne joue pas, il ne peut rien arriver à Elena.

Elena est maudite. Petit à petit, sous sa peau, quelque chose la dévore, la change. Vieux fantasme japonais, mais pas mal universel aussi, de notre propre chair qui se retourne contre nous. Son corps se déforme c’est de moins en moins elle. Sauf qu’il y a un espoir, dit la vieille un peu sorcière. Ici elle s’appelle Mavda. Et au chevalier servant d’Elena, Aeron qu’il s’appelle, elle vocifère que le temps presse. Qu’il doit explorer les tours mystérieuses que l’on voit, tout là-bas, et en rapporter de la viande, directement prélevée sur les monstres qui y vivent. Il n’y a qu’en la dévorant qu’Elena redeviendra elle-même. Tout doucement. Écoeurement devant les scènes où la jeune fille ingurgite la bidoche, le voyeurisme ne nous est pas épargné. Malgré tout ce n’est pas le plus important.

Le plus important c’est que Pandora’s Tower résume mieux que n’importe quel Anabac, le concept d’amour courtois. Tandis qu’Aeron, le presque muet, parcourt des donjons le temps file on le sait, on nous le montre. Il faut revenir vite, souvent, pour ralentir l’irréversible transformation. Le moindre geste, la moindre botte un peu habile lui est dédiée. On ne perdra pas de temps. Vite très vite, cette chaîne – symbole lourdaud de ce qui lit les amoureux – se fait grappin, lasso, corde d’équilibriste pour filer à travers pièges et précipices. Ce n’est pas encore ce soir qu’Elena se muera en abomination.

Elena qui réside un peu à l’écart des tours. Qui, comme toute princesse gnangnan avec un nom en -a, attend, chante, passe le balai et prie pour son preux. On s’en fout, à la limite qu’elle soit gnangnan. Elle en bave, merde, et c’est avec le sourire qu’à travers le personnage, on lui tend une plante histoire de meubler son terne environnement, que l’on s’adresse à elle ou qu’on monte sur un anneau cette jolie pierre qu’on a trouvé dans un coin.

Ce tas de pixels très loin des oeuvres aériennes qu’on réalise aujourd’hui se retrouve notre principale préoccupation. A tel point qu’on remarque à peine que les majestueuses créatures occises par Aeron ne sont, lorsqu’on les rencontre, pas encore agressives. Peu importe, les sauts au-dessus des abîmes, les labyrinthes et la violence, le salut de la princesse est à ce prix. Même si c’est toujours le coeur brisé qu’on la voit se forcer à ingérer la chair morte.

Pandora’s Tower est un de ces trop rares jeux importants. Parce qu’il n’a pas honte de son statut, parce qu’il joue sur ses spécificités – la mise en scène du passage du temps, l’interactivité limité, le système de sanctions et récompenses du joueur – pour faire évoluer sa narration. Parce qu’on est enfin un chevalier servant et qu’il n’y a pas idéal plus élevé que ça.

Terrain de jeu

Ce week-end, c’était week-end de préparation de voyage scolaire. A savoir, repérage des lieux, mise en place d’activités, rédaction d’un livret d’exploration des compétences assimilées. Alors.

Alors

Alors dans le coffre, on a mis les mots du dessus. Avec « pédagogiques » « élève » et aussi « pesant ». Alors on a fermé le coffre et on a un peu jeté la clé avec celle du perce-oreille. Alors, tous les six, on s’est dit qu’on dirait. Qu’on ferait comme si. Et on est allé dans une ville avec des châteaux et des chimères. La route s’est transformée, un peu, s’est faite moins bitume, un peu aussi. Au coin du cerveau j’ai rangé nos noms à nous six, on est tous redevenu une tribu. Moi qui ait les romans initiatiques de bandes de jeunes en horreur, je trépignai comme le premier Goonies venu, quand on est allé faire coucou aux grands animaux de bois et de métal. Quand on a rempli de notre attention et de nos sourires la grande coque de bateau renversée, remplie de vieux instruments torturés. Quand on a arpenté des vieux pavés brinquebalants en cherchant une tortue cachée en pleine vue. La ville s’est prêtée au jeu, elle a bien voulu nous prêter ses ruelles pour qu’on se ballade. Mais pas trop fort.

Pendant quelques heures, j’ai oublié d’avoir trente ans, et même pas honte. Mes jambes qui ont oublié ce que c’est de marcher n’ont même pas soupiré une seule fois, ou alors c’était d’aise. On était comme seuls au milieu des gens, et, pendant ce temps volé, ça ne nous a pas dérangé. Des mélodies, j’en avais cinq a capella, un alto frêle et rigolard, un groove enfumé, deux barytons dans l’aigu et bien sûr, la ligne de basse. Ca a suffit pendant une trentaine d’heure pour vivre un sacré concert en rires crescendo.

Et puis il y a eu le moment secret, tous étendus dans l’obscurité, dans des lits qui font couic-couic. On dormait tous on dormait mal. Un pied dans l’éveil, le reste chez Morphée, j’ai écouté toutes les respirations, comme il y a longtemps, comme quand après un fest-noz, on posait nos carcasses épuisées. Le bruit du sommeil.

On s’est comme qui dirait un peu enfui. Des fois ça reconstruit.

Effet de masse

Aujourd’hui on va faire combo. Aujourd’hui je fusionne les trois aspects de ma personnalité, à savoir le geek, le prof et le vieux con (le séducteur suave étant tombé dans une fosse à purin il y a fort longtemps n’est donc pas disponible pour l’instant.) Vous êtes donc tous conviés à rester, même si vous ne comprenez pas tout, ça peut vous faire rire ou au moins vous occuper jusqu’à la pause salade-en-sachet en tête-à-tête avec le bilan annuel de la comptabilité.

Il n’aura pas échappé aux plus geeks d’entre vous que j’ai commencé récemment le cycle de jeux vidéo Mass EffectMass Effect c’est une grande aventure de space opera, un Star Wars qui sent un peu plus le sang, la sueur et les pieds. Mass Effect comporte trois volets, je suis au début du troisième. Je suis le commandant Shepard, je suis en train de sauver la galaxie, avec ma valeureuse équipe de soldats, d’aliens sexy et d’Intelligences Artificielles sarcastiques. Je suis un héros et c’est trop bien. Mais ce que je viens de lire m’a un peu tire-bouchonné les nerfs.
Pour ceux qui ont la flemme de cliquer où qui on perdu leurs doigts à la belote, il semblerait que la conclusion des jeux suscités (j’adore employer ce genre de mots, ça ajoute un peu de graveleux à des propos autrement bien chastes) ait déplu aux joueurs. Les scénaristes de Mass Effect ont donc été insultés à longueur de forums, des popos de chiens ont été déposés sur leurs paillassons et la production de poupées vaudoues locale a exposé. Mais attention, accroche-toi donc à la peinture, j’enlève le pinceau, voilà-t-y donc pas qu’un boutonneux quelconque a intenté une action en justice en arguant que les trois fins possibles ne correspondaient pas à ce qu’on était en droit d’attendre au vu des bandes-annonces. Et donc il exige la création d’autres fins que l’on pourrait télécharger par la suite.

Non mais sans déconner.

Si vous voulez savoir, ça me fait bondir avec résignation (je sais, comme ça, à froid, c’est un peu dur à se représenter). Je précise que je n’ai aucune idée des fins incriminés, mais que je m’en cogne avec une force qui ferait sangloter un joueur de gong zen. Même si ça se termine par l’intervention divine du spaghetti volant monstrueux, il ne me viendrait pas le début de la queue de l’idée d’aller m’en plaindre où que ce soit.
Ou alors on pousse le délire à son paroxysme et on pète un scandale auprès des ayants droits de Marcel Proust pour qu’ils modifient la fin quand même super minable du Temps retrouvé. Après ces milliers de pages, on pouvait espérer un truc qui claque : le coming-out de Marcel, la résurrection de la grand-mère où la destitution publique de la Verdurin sous les vivats de la foule.

Ah, on me glisse à l’oreillette que ça n’est pas pareil. Que parce que les joueurs ont fournis des « efforts » pour finir leur jeu, ils méritent une récompense.

Mérite, le mot est lâché.

Dans mon collège, un mérite est l’équivalent de nos anciens bons points. Un élève faisant preuve d’une attitude positive ou d’une amélioration significative des résultats y a le droit. Mérite étant souvent synonyme de fric ou nouvelles fringues de la part des parents. En gros le prof signe un bon pour un cadeau. Du coup, il faut les voir, les gamins, tentant péniblement, pendant une heure, de garder un semblant de contenance avant de se précipiter vers le profs en beuglant « M’sieeeeeur j’peux avoir un mériiiiiite ? » Que si l’on a l’outrecuidance de refuser, le pseudo-élève modèle redevient l’adolescent hargneux qui vous fait part de son désaccord à grand coup de « putain » et autre « sa mère la pute ».
Le mérite. Ce qui nous est dû.

Cette histoire de jeu vidéo relève du même tonneau. Plus personne n’accepte la contrariété, dès lors que l’on s’est investi un minimum dans une activité. Hors de question que les choses ne tournent pas à notre avantage, la frustration est devenue l’ennemie publique numéro 1. A tout les coups l’on gagne, 100% des gagnants ont tenté leur chance. Du coup tout devient servile. Les écrivains servent de belles histoires en espérant qu’elles ne froissent pas trop le lecteur, petite chose sensible. Le cinéma regorge de bandes-annonces qui vous vendent la totalité du film, comme ça on ne sera pas déçu. Et les profs tremblent à l’idée que leurs chères têtes blondes puissent ne pas apprécier leur cours, trop compliqué, trop long, trop ennuyeux. Sartre et Duras doivent bien rigoler, Moderato Cantabile risquerait l’autodafé de nos jours.

Je vais continuer à prêter mes quelques neurones au Commandant Shepard, à sauver la galaxie et à draguer des psychopathes psychiques tatouées. Je grincerai des dents dans les passages pénibles, sauterait d’indignation, sûrement, devant une conclusion bâclée. Mais merde. L’histoire, dût-elle se casser la gueule est seul maître à bord. Frustration, de temps en temps, je déteste pas écrire ton nom.

Départ

Et, peut-être, tu tombes.

Si ça se trouve c’est vrai. Que tu plonges vers le lac d’acide. Et qu’un à un, les souvenirs se délitent comme la poussière du désert de midi. Que, un à un, les traits vont s’effacer de la page blanche, déjà dissoute. Le monde t’a perdu, il en perd des millions. Quelle erreur.

Mais permets que j’invente.

Que j’invente ton rire. Un départ. Quelle trivialité, pour toi, le passeur. Celui qui ne dessinait pas à sa table mais sous nos paupières. La caravane d’artistes crasseux et rigolards, les larges cités qui lévitent au-dessus du Cristal Majeur… Qu’importe si une sotte planète à rotation idiote s’est retrouvée lassée de ta présence. Tu as pour toi les vastes plaines de l’homme rouge et les murmures angoissants de la grande cité-techno.
Toi qui dessine non seulement les images, mais aussi les sons, les cris rauques des mouettes de béton, la voix claire de la jolie institutrice au fusil.

Ne me dis pas que tu n’es pas élu.

Que peut-être, tu tombes. Mais qu’au dernier moment, il y aura les doigts de Tanatha autour de tes phalanges, que dans un grand rire aviné, Mac Clure fera voler en éclat ce qui fait mal. Il ne faudra qu’un frôlement pour qu‘Aurélys, encore une fois, ouvre le passage. Peut-être, juste peut-être que mon adolescence constituera l’une des parcelles que tu arpenteras, chemise ouverte, aux côtés d’un lieutenant un peu macho.

Bonne retraite, Monsieur Jean Giraud. Bon voyage Moebius.

Le complexe du X-man

Bientôt je vais avoir trente ans.

Bon, dans les faits ça ne me traumatise pas plus que ça. D’après mes élèves j’en parais trente-sept, donc une fois le coup au coeur passé, je me suis dis qu’au moins, j’avais pris de l’avance.

Ceci dit il y a un regret. Un truc qui m’attriste : je vais sortir de la génération X-men.

La génération X-men, c’est un truc que je me suis inventé très jeune, en regardant avec ma soeur les épisodes de la série. Les X-men, ils n’avaient rien demandés. Ils héritaient d’une planète dégueulasse que leurs prédécesseurs avaient laissé toute salopée, ce qui expliquait d’ailleurs leurs mutations. Ils étaient jeunes et beaux et ce malheur, ils avaient la grandeur d’âme d’en rire et d’en faire une force.

Pendant très longtemps, je me suis cru l’un des leurs. Non pas que j’ai jamais témoigné d’une force surhumaine ou d’une capacité à faire jaillir des rayons de parties incongrues de mon anatomie, mais j’étais certain qu’on avait un point commun. Avec toutes les prévisions d’apocalypse qui se sont abattues sur notre tranche d’âge dans ma jeunesse – famine, hiver nucléaire, pénurie de ressources et autres – j’avais la vague certitude que j’aurais un jour moi aussi à lutter contre l’inconséquence de mes ancêtres.

C’est ma première sortie en voiture. Tout seul je veux dire. J’ai le permis. Heureusement. Les parents en vacances pour un mois. Je ne l’aurais pas eu, je serai resté coincé entre un champ d’artichauts et un autre champ d’artichauts. Les mains tremblantes sur le plastique brûlant du volant je pars pour Brest. Là-bas m’y attend le nouveau CD d’un groupe à voix de fée. La radio fonctionne encore.
On me raconte un truc. Je suis littéraire, je ne sais pas allumer un feu, alors je ne comprends pas tout. La voix jeune et posée explique que les océans emmagasinent la chaleur des gaz à effet de serre. Que dans très très peu de temps ils auront atteint leur capacité maximale. Que la chaleur débordera, que ça attaquera la couche d’ozone, que ce sera l’avènement des X-men. Je tremble, parce que bientôt il faudra être suprêmement beau et courageux.

J’ai bientôt trente ans, les océans tiennent bon. Et je suis de l’autre côté. Je suis l’autre génération, celle des responsables. Que la croûte terrestre se fissure, que les centrales crachent leur venin vert, je ne serais qu’un civil en arrière-plan ceux qui hurlent « qu’avons-nous fait ? » en agitant les bras tandis qu’ils passent à toutes vitesse devant nous. Tenues blanc neige ou vert citron à nous protéger à grands coups de télékinésie. Je serai bientôt de la génération des responsables. A laisser à d’autres l’honneur de nous sauver.