Vendredi 18 octobre

Cette semaine fut beaucoup trop longue. Je traverse les cours du vendredi dans une sorte de brouillard vaguement aiguisé par trop de caféine.

Habituellement, c’est la recette pour un désastre. Lorsque je n’habite pas totalement mes cours, je perds totalement les mômes. Ça n’est pas un conseil en pédagogie, juste la façon dont je fonctionne personnellement. Je dois être assez enthousiaste pour les amener dans mon univers, plein d’autrices et de héros, de bizarreries étymologiques et grammaticales.

Aujourd’hui je n’en n’ai pas la force, et ils ne m’en tiennent pas rigueur. Il y a un peu de déception, c’est évident, mais les gamins acceptent mes consignes et mes explications, énoncées sur une voix plus atone qu’à l’accoutumée. Quelque part ça me touche. Je me demande si ça n’est pas une marque de confiance. De se dire qu’ils acceptent que, certains jours, je sois en-dessous.

En attendant que je puisse à nouveau tenter de les amener ailleurs, ils prennent soin de moi.

Jeudi 17 octobre

Les sixièmes du collège d’Alrest ont de grandes difficultés de vocabulaire. Chaque lecture est un exercice laborieux. Faire le tri entre les mots qu’on ne connaît pas et ceux qui gênent vraiment la compréhension du texte. Retrouver le sens des phrases. Lire. Relire. Nous avons, eux et moi, le nez collé aux lettres le long desquels nous arpentons péniblement.

Mais bénéfice inattendu. Plus rien ne leur fait peur. Parce que littérature jeunesse ou texte d’auteur grec antique, tout ou presque est compliqué.

“Monsieur, en fait, le texte de la Genèse, il reprend celui d’Ovide. On ne crée pas vraiment le monde, on le met en ordre. Et c’est encore un dieu any… Et… Le mot, là.
– Anonyme.
– Voilà !”

Je craignais cette séquence. Les récits de création sont souvent abstraits, quelles que soient les activités que l’on propose autour. Peu d’intrigues et de personnages, ces espaces infinis effraient, prof comme élèves.

Mais pas là. On s’est mis au plus près du texte. On a pris le temps, on a sans doute un retard effroyable. Des remarques de plus en plus pertinentes affluent.

Cette année est une laborieuse ascension. Le blizzard souffle et nous avançons péniblement.

Ensemble.

Mercredi 16 octobre

Retour de préparation d’agrégation en train. Pendant six heures, nous sommes redevenus élèves. Pas facile de se rappeler qu’on est enseignant, que demain, ce sera à nous d’avoir confiance en ce que l’on a à transmettre.

Peut-être que c’est aussi un peu pour ça que je m’y confronte cette année. Se rappeler ce que ça fait, de l’autre côté du bureau.

Mardi 15 octobre

Mathilde Loisel s’est répandu en fragments dans l’ether de la salle 101.

C’est l’un de ces cours “que je fais toujours”. Et pourquoi pas, parce qu’il fonctionne, qu’il continue à m’intéresser, et révèle toujours des inconnus fascinants chez les élèves de quatrième : inventer la suite de la vénérable nouvelle de Maupassant “La Parure”. Pour ceux qui y ont échappé au collège, il s’agit de l’histoire d’un couple, les Loisel, perdant un bijou de prix qui leur a été prêté, condamné à le rembourser dix années durant. Avant de se rendre compte que le bijou en question n’était qu’un faux.

Comment réagit-on quand ce qui constitue le martyr et la fierté de dix ans de votre vie s’évanouit en fumée ?

C’est à cette question qu’ils répondent. Et pour cela, ils ont besoin d’aide. Les quatrièmes Rosélia ont énormément de mal à écrire. Il faut donc les aider. Ils sont heureusement peu.

Le plus important, c’est de trouver ce qui, dans leur brouillon de cinq lignes (“j’ai plus rien à dire monsieur !”) va constituer leur histoire rien qu’à eux. Leur Mathilde.

“J’adore que votre histoire répète un peu la même chose que la nouvelle. Comme si c’était un cycle. Et si Mathilde prêtait un objet à quelqu’un, qui le perdrait de son côté et le remboursait ?”

“Vous ne parlez que de la tristesse de Mathilde. C’est ce qui est intéressant. Des tas d’autrices et d’auteurs ont écrit des livres entiers sur un sentiment. Voyons voir comment on peut en dire plus.”

“D’accord, Mathilde veut se venger, et devenir chef de gang. Elle a été femme de ménage. Imaginez ça : elle commence à remarquer toutes les employées de maison maltraitées et leur propose de s’allier. Qu’est-ce que ça donnerait ?”

Et ainsi de suite. Le but, c’est de leur confectionner leur bureau d’écrivain. Sur mesure. Écrire deux lignes, écrire trois lignes, mais écrire quelque chose qui leur convienne, qui soit eux. Et donc qui soit beau. On avance mot à mot, tout doucement. Il y a des choses qui se débloquent. Pas les mêmes, pas autant. Mais chez tout le monde. Et Mathilde, les fragments de Mathilde, deviennent autant de silhouettes. Mathilde son pistolet à la main, Mathilde devenue vendeuse de légumes, enquêtrice, femme politique.

Les quatrièmes tressent leur parure de mots.

Lundi 14 novembre

Dans un épisode de Doctor Who, l’un de ceux où iel se régénère, cette phrase :

“Je vais chercher ma récompense.”

Et il (c’est l’une de ses nombreuses incarnations masculines) parcourt la Terre pour se réjouir des vies qu’il a touchées, changées pour le meilleur. Il arrive de temps à autres que la vie de prof ressemble à cet épisode de Doctor Who. C’est aujourd’hui par exemple.

Ça ne commence pas très bien. Trois élèves de la sixième dont je suis prof principal arrivent pour m’expliquer qu’il y a, depuis le retour des vacances, pas mal d’insultes parmi les classes.

“On est désolées, on veut pas faire d’histoires. Mais on a pensé à ce que vous avez dit on veut être… gentilles.”

C’est un mot qu’on a pas mal abordé en vie de classe. Ce mot “il rend fort”, leur ai-je expliqué. Être gentil avec les autres, avec soit. Commencer à être juste. Les filles sont embêtées, elles ne dénoncent pas, mais expliquent précisément. Sans cette espèce de sensationnalisme, fréquent – et explicable – à cet âge. La situation est glauque. Mais leur réaction face à celle-ci tellement puissante.

L’épisode se poursuit avec les cinquièmes, qui doivent rédiger une critique d’un bouquin dans le cadre d’un défi lecture. S’ils ont aimé les œuvres, donner leur avis dessus a été plus que laborieux. Leurs premiers brouillons étaient des catastrophes. Des trucs moches, traduisant leur manque d’envie. Je les ai tannés toute la semaine. Et ils reviennent aujourd’hui avec des textes courts, bien courts, mais structurés. De vrais arguments, personnels.

“En vrai c’est bien, ce que j’ai écrit.”

Il y a souvent, en cinquième, cette tentation de tomber dans le travail médiocre, pas joli, mal présenté et vite fait. Là, je les vois heureux de ces petites miniatures. Les mômes en vrac sortent en souriant. Beaucoup plus sereins que d’habitude.

Pas trop le temps d’épiloguer, je dois me dépêcher d’aller manger, le lundi, j’anime le club de jeu de rôles. Et mes vaillants aventuriers de quatrième et de troisième passent une bonne demi-heure devant une calèche, à se disputer sur qui monte à quelle place, est-ce qu’on met quelqu’un à côté du cocher, ou sur le toit… Je finis par piquer un fou-rire nerveux devant des gamins médusés.

“Eh monsieur, en vrai ce que j’adore, c’est qu’on est complètement différents quand on joue, et vous aussi. Et apprend on redevient nous.”

J’ai mangé en quinze minutes mais ça valait le coup.

Et l’après-midi se terminera par une heure durant laquelle Djamila se bat avec les adjectifs. Djamila est une guerrière, absolue. “J’ai besoin de comprendre.” Elle le répétera plusieurs fois, dans l’heure. Son français encore vacillant et ses béances de vocabulaires, elle les traîne derrière elle sans jamais se plaindre. Elle ne me lâche pas, ça brûle dans son regard. “L’adjectif il est où ? "Action” ou “méritoire” ? Ça veut dire quoi ?“
Elle refuse la plupart des aménagements que je lui propose. Mais sans jamais préjuger de ses forces. C’est une tension permanente. Je ne sais pas ce qui anime cette envie dévorante de réussir – en sixième, c’est toujours très confus – mais bon sang cette volonté est d’une puissance folle.

C’est une journée bardée d’éclairs. J’enseigne à de tous jeunes mômes, l’année prochaine je ne serai plus là. Aucun moyen de savoir si, à long terme, ces fulgurances perdureront. Mais en attendant, je profite de cette orage de volonté, d’intelligence, de force et, ah oui, de gentillesse.

(Image tirée de Doctor Who)

Dimanche 13 novembre

Comme pour beaucoup de monde, cette journée ne m’est pas évidente.

J’ignore pourquoi mais ce morceau me fait toujours beaucoup de bien. Alors s’il peut en aider d’autres.

Prenez soin de vous.

Samedi 12 novembre

“C’est un peu une classe de freaks”, a dit leur professeur principal en rigolant au sujet des quatrièmes que nous avons cette année en commun.

Il y a quelques années, je crois que ce qualificatif m’aurait réjoui. Et c’est vrai qu’ils ne sont pas comme les autres. Ce sont eux qui m’ont proposé de faire du jeu de rôle, les seuls à se teindre les cheveux, à avoir des looks un peu extravagant. C’est dans cette classe qu’il y a celle qui écrit des lettres d’amour à Dostoïevski et celui qui joue merveilleusement du piano.

Mais si elle me rend immensément heureux, je m’applique à ne les voir ni plus ni moins freaks que les autres. Ne pas en faire de petites curiosités.
Pas plus que les autres classes ne sont moins exotiques. Moins intéressantes. On se penche sur les mômes et on y trouve là aussi d’étranges nuances. Des dissonances qui forment une mélodie qu’on appelle une classe de collège.

C’est une partie, et non des moindres, de mon boulot d’enseignant. Une de ces parties que je galère à exprimer comme le montre ce laborieux billet : regarder les mômes, les regarder vraiment, dans ce qu’ils ont d’incohérent, d’unique, d’étrange.

Parce que s’il leur faut se mettre au diapason du collège, il n’y a pas à tortiller : il faut aussi que la mélodie de notre enseignement suive leur tempo.

Vendredi 11 novembre

E. est prof dans le lycée dans lequel j’ai exercé, et l’une des forces de travail les plus absolues que j’ai jamais rencontré. On lui file souvent la charge de tuteur et il a déjà été chargé de mission.

Et ce soir, devant une pinte d’IPA, il peste.

“J’ai besoin de tes conseils.”

Devant ma propre pinte – de blanche, l’IPA et moi, ce n’est vraiment pas une histoire d’amour – j’en reste comme deux ronds de flanc. Ce collègue qui me semble avoir atteint le dernier niveau du jeu me parle d’une séance qu’il n’arrive pas à passer à ses secondes.
Et puis très vite, je me reprends. C’est absolument normal, au fond. J’aimerais d’ailleurs que nos responsables nous voient, là, avec notre bière et toutes nos interrogations, ceux qui pensent que nous disposons d’une réserve de cours. Le prof de lycée agrégé, brillant, aux multiples fonctions et moi-même, en train de nous poser des questions, de réfléchir comme des néo-titulaires à la veille de leur premier cours.

Ce ne sera jamais stable. Ce ne sera jamais certain. On construit sur du sable, qu’une vague viendra effacer, ou dont l’empreinte restera, sans que l’on comprenne pourquoi. On est à la veille d’un week-end de trois jours, on a des milliers de choses à se raconter, et pourtant on passe du temps là-dessus.

Et ça me va. Parce que j’ai la chance de faire un boulot qui m’importe. C’est chouette.

Jeudi 10 novembre

“Ça y est, vous êtes passé au pantalon, Sigurd ?”

Jusqu’ici, je n’ai connu Sigurd que jambes nues.

“Non monsieur, c’est qu’aujourd’hui, c’est la journée contre le harcèlement.”

Je fronce les sourcils, un peu perplexe. La journée pour le harcèlement prévoyait un code couleur, couleur qui n’est présente sur aucun des vêtements que porte cet élève de quatrième aujourd’hui. Sigurd a donc troqué son éternel short de sport contre un jean slim, son sweatshirt contre une veste cintrée dont dépasse une chemise. Ses cheveux libres de leur serre-tête.

Il y a quelque chose chez Sigurd sur lequel je ne parviens pas à mettre le doigt. Depuis le début de l’année, il ne cesse d’affirmer que son but est clair. Qu’il sait déjà vers quels études il se dirige, de quelle manière, et quelle sera sa vie.

Et pourtant. Pourtant il y a comme des parasites, grignotant cette image limpide. Des vêtements, ou des accessoires qu’il va porter un jour, ou même une heure. Des changements dans son niveau de langue, ou dans sa façon de se tenir. Quelques sondes lancées à la frontière de ce futur auquel il semble parfaitement déterminé.

J’ignore – encore – à quoi cela rime. Mais, entre deux cours sur la nouvelle réaliste, je suis intrigué. Que veut-il, Sigurd, en me montrant le brouillon parfait d’une fiche lecture, deux heures après que je la leur ai donnée à faire ? Il a haussé les épaules quand je m’en suis étonné.

“J’avais une heure de permanence, juste avant…”

Il existe des mômes qui sont des énigmes. Et moi de l’observer du coin de l’œil.

Mercredi 9 novembre

“Vous savez, me dit cette mère d’élève lors d’un rendez-vous avec sa fille, je pense que les enfants auraient les mêmes notes quel que soit le professeur, c’est le système qui est comme ça.”

Pour mes quarante ans, j’ai décidé de ne plus me créer d’ulcères quand un propos me heurte avec la subtilité d’un trente-huit tonnes. À la place, je tente d’explorer le monde qu’on me présente. Je pense tenir dans cette zénitude environ dix jours, mais ce sera toujours ça de pris.

Admettons. Admettons que les enseignants n’aient pas de prise sur les résultats des élèves. Que tout soit décidé ailleurs. Par les programmes, la sociologie du lieu, “le système”.

Le plus sereinement possible, je me demande si cette possibilité me ferait du mal. Pour eux, pour les élèves, oui, sans doute. Ce jansénisme scolaire a quelque chose de profondément déprimant.

Mais pour moi ? Est-ce que j’aurais encore un rôle à jouer, si ce monde était réel ? Si l’est ?

La réponse m’apparaît avec une rare clarté. Bien sûr que oui. Parce que même si j’étais impuissant à changer leurs résultats, incapable de bouger le curseur de la scolarité, il me resterait le regard. Et le goût. Cet espoir, encore plus ténu que leurs résultats scolaire, de leur donner d’autres façons de percevoir les mots, le langage, le monde qui les entoure. Cette certitude qui ne repose sur rien que c’est sans doute là que les choses se jouent. Leur donner les outils de la pensée, qui ne se traduisent pas toujours en meilleurs résultats.

Si l’année dernière a été très difficile professionnellement, c’est parce que j’ai eu la sensation que je n’apportais pas le moindre changement à la façon dont les élèves percevaient les textes que l’on étudiait, les époques que l’on visitait.

Alors je sais, c’est ténu. C’est peu argumenté. Et pourtant, ça me tient. Et ça me fait sourire paisiblement à cette maman d’élève.